PREMIÈRE PARTIE
du soleil par l'épaisseur de leurs ombrages? Ces figures ont passé même dans le langage vulgaire : tant il est naturel aux hommes de sentir l'art dont toute la nature est pleine. La poésie n'a fait ([u'attribuer aux créatures inanimées le dessein du Créateur qui fait tout en elles. Du langage figuré des poëtes, ces idées ont passé dans la théologie des païens, dont les théologiens furent lespoëtes. Us ont supposé un art, une puissance, une sagesse, qu'ils (mt nonmiée nwneny dans les créatures môme les plus priyées d'intelligence. Chez eux les fleuves ont été des dieux, et les fontaines des naïades : les bois et les montagnes ont eu leurs divinités particulières : les fleurs ont eu Flore, et les fruits Pomone. Plus on contemple sans prétention toute la nature, plus on y découvre partout un fonds inépuisable de sagesse, qui est comme l'âme de l'univers.
Que s'ensuit-il de là ? La conclusion vient d'elle-même. S'il fout tant de sagesse et de pénétration, dit Minutius Félix S même pour remarquer Tordre et le dessein merveilleux de la structure du monde, à plus forte raison combien en a-t-il fallu pour le former ! Si on admire tant les philosophes parce qu'ils découvrent une petite partie des secrets de cette sagesse qui a tout fait, il faut être bien aveugle pour ne l'admirer pas elle-même.,
Voilà le grand objet du monde entier, où Dieu, comme dans nu miroir, se présente au genre humain. Mais les uns (je parle des philosophes) se sont évanouis dans leurs pensées ; tout s'est tourné pour eux en vanité. A force de raisonner subtilement, plusieurs d'entre eux ont perdu même une vérité qu'on trouve naturellement et simplement en soi, sans avoir besoin de philosophie.
Les autres, enivrés par leurs passions, vivent toujours distraits. Pour apercevoir Dieu dans ses ouvrages, il faut au moins y être attentif. Les passions aveuglent à un tel point, non-seulement les peuples sauvages, mais encore les nations qui semblen les mieux policées, qu'elles ne voient pas la lumière môme qui les éclaire. A cet égard, les Égyptiens, les Grecs et les Romains n'ont pas été moins aveuglés et moins abrutis que les sauvages
I. QuiB singala non modo, nt crearentur, fièrent, disponerentnr, somml o^flcis et perfectœ rationis egnerant, yerum etiam sentiri , perspici, intelUgi Bine VQmmn Boiatia et ntione non possnnt. Octav., cap. xm.
FéNELON, ^
les plus grossiers; ils se sont ensevelis comme eai dans les choses sensibles, sans remonter plus haut ; et ils n*ont cultivé leur esprit que pour se flatter par de plus douces sensations, sans vouloir remarquer de quelles sources elles venaient.
Ainsi vivent les hommes sur la terre : ne leur dites rien; ils ne pensent à rien, excepté à ce qui flatte leurs passions grossières ou leur vanité. Leurs âmes s'appesantissent tellement, qu*ils ne peuvent plus s'élever à aucun objet incorporel : tout ce qui n'est point palpable, et qui ne peut être ni vu, ni goûté, ni entendu, ni senti, ni compté, leur semble chimérique. Cette faiblesse de rame, se tournant en incrédulité, leur paraît une force; et leur vanité s'applaudit de résister à ce qui frappe naturellement le reste des hommes. C'est comme si un monstre se glorifiait de n'être pas formé selon les règles communes de la nature; ou comme si un aveugle-né triomphait de ce qu'il serait incrédule pour la lumière et pour les couleurs que le reste des hommes aperçoit.
mon Dieu! si tant d'hommes ne vous découvrent point dans ce beau spectacle que vous leur donnez de la nature entière , ce n'est pas que vous soyez loin de chacun de nous. Chacun de nous vous touche comme avec la main ; mais les sens, et les passions qu'ils excitent, emportent toute l'application de l'esprit. Ainsi, Seigneur, votre lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres sont si épaisses, qu'elles ne la comprennent pas: vous vous montrez partout, et partout les hommes distraits négligent de vous apercevoir. Toute la nature parle de vous , et retentit de votre saint nom ; mais elle parle à des sourds, dont la surdité vient de ce qu'ils s'étourdissent toujours eux-mêmes. Vous êtes auprès d'eux, et au dedans d'eux; mais ils sont fugitifs et errants hors d^eux-raêmes. Us vous trouveraient, 6 douce lumière ! ô étemelle beauté, toujours ancienne et toujours nouvelle I ô fontaine des chastes délices t 6 vie pure et bienheureuse de tous ceux qui vivent véritablement j s'ils vous cherchaient au dedans d'euxmêmes. Mais les impies ne vous perdent qu'en se perdant. Hélas! vos dons, qui leur montrent la main d'où ils viennent, les amusent jusqu'à les empêcher de la voir; ils vivent de vous, et ils vivent sans ^penser à vous : ou plutôt ils meurent auprès de