‹ Traité de l'existence de DieuChapitre 73 sur 81 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De la nature et des attributs de Dien.

J'ai reconnu un premier être, qui a fail tout ce qui n'est point lui; mais il s'en faut bien que je n'aie assez médité cequ'il est*, et comment tout le reste est par lui. J*ai dit qu'il est Tôtre infini, mais infini par intension, comme dit TËcole, et non par collection: ce qui est un est plus que ce qui est plusieurs. L'unité peut être parfaite; la multitude ne peut l'être, comme nous l'avons vu. Je conçois un être qui est souverainement un, et souverainement tout: il n'est formellement aucune chose singulière ; il est éminemment toutes choses en général. Il ne peut être resserré dans aucune manière d'être.

Être une certaine chose précise, c'est n'être que cette chose en particulier. Quand je dis de l'être infini qu'il est TÊtre simplement, sans rien ajouter, j'ai tout dit. Sa différence, c'est de n'en avoir point. Le mot d'infini, que j'ai ajouté, ne lui donne rien d'effectif; c'est un terme presque superflu, que je donne à la coutume et à l'imagination des hommes. Les mots ne doivent être ajoutés que pour ajouter au sens des clioses. Ici, qui ajoute au mot d'être, diminue le sens, bien loin de l'augmenter : plus on ajoute, plus on diminue; car ce qu'on ajoute ne fait que limiter ce qui était dans sa première simplicité sans restriction. Qui dit l'Être sans restriction emporte l'infini; et il est inutile de dire l'infini, quand on n'a ajouté aucune différence au genre universel, pour le restreindre à une espèce ou à un genre inférieur. Dieu est donc l'Être; et j'entends enfin cette grande parole de Moïse : Celui qui est, m'a envoyé vers vous*, L'Être est son nom essentiel, glorieux, incommunicable, ineffable, inouï à la multitude.

•I . On dirait aujourd'hui, d'après le dictionnaire de rAcadémie : « n s'en faut bien que j'aie assez médité. » {Note de Véditeur.)

3. Ce n'est pas Moïse, dans les livres saints, qui trouve ce beau nom;

c'est Dieu qui se le donne à lui-même, et qui l'enseigne à Moïse : a Ei

^iiit Mo)ses ad Deum : Ecce ego exibo ad filios Israël, et dicam ad eos :

Dcus palrurii oostrorun: misil me a.^ "M0%. \ïiV.«iv\Q%^\«v\. \afc \ ^^«.vtuii*

J'ai ridée de deux espèces de Tétre: je conçois Têtre pensant et rétre étendu. Que l'être étendu existe actuellement ou non, il est certain que j'en ai* l'idée. Mais comme cette idée ne renferme point cette existence actuelle, il pourrait n'exister pas, quoique je le conçoive. Outre ces deux espèces de l'être, Dieu peut en tirer du néant une infinité d'autres, dont il ne m'a donné aucune idée ; car il peut former des créatures correspondantes aux divers degrés d'être qui sont en lui , en remontant jusqu'à l'infini. Toutes ces espèces d'êtres sont en lui comme dans leur source. Tout ce qu'il y a d'être, de vérité et de bonté dans chacune de ces essences possibles, découle de lui, et elles ne sont possibles qu'autant que leur degré d'être est actuellement en Dieu.

Dieu est donc véritablement en lui-même tout ce qu'il y a do réel et de positif dans les esprits, tout ce qu'il y a de réel et de positif dans les corps, tout ce qu'il y a de réel et de positif dans les essences de toutes les autres créatures possibles, dont je n'ai point d'idée distincte. Il a tout l'être du corps, sans être borné au corps; tout l'être de l'esprit, sans être borné à l'esprit; et de même des autres essences possibles. Il est tellement tout être, qu'il a tout l'être de chacune de ses créatures % mais en retranchant la borne qui la restreint. Otez toutes bornes, ôtez toute différence qui resserre l'être dans les espèces ; vous demeurez dans l'universalité de l'être, et par conséquent dans la perfection infinie de l'être par lui-môme.

Il s'ensuit de là que l'être infini ne pouvant être resserré dans aucune espèce, Dieu n'est pas plus esprit que corps, ni corps qu'esprit ; à parler proprement, il n'est ni l'un ni l'autre ; car qui

men? Quid dicam ad eos? Et dixit Deus ad Moysen, dicens : Ego sum qui siim. Et dixit : Sic dices flliis Israël : Qui est misit me ad vos. » Exod, m, 1 3 , U. (Note de l'éditeur.)

4. Nous nous sommes expliqué, dans rAvertissement de la présent; édition , sur les propositions étranges , contenues dans ce paragraphe, c l annoncées déjà par quelques mots du chapitre précédent. Ces propositions ressemblent si Tort au panthéisme, que les éditeurs de Fénelon s'en étaient effrayés; et jusqu'à l'édition de Versailles, en date de 4 820, cet alinéa et le suivant avaient été atténués par prudence et défigurés. L'édition do Versailles a rétabli le véritable texte de Fénelon; et c'est ce tbxte que noua donnons, yJVote de l'cditeuT."^

dit ces deqx sortes de substances, dit une différence précise de Tétre, et par conséquent une borne, qui ne peut jamais convenir à rétre universel.

Pourquoi donc dit-on que Dieu est un esprit? D'où vient quo rÉcriture môme l'assure? C'est pour apprendre aut hommes grossiers que Dieu est incorporel, et que ce n'est point un êtro borné par la nature matérielle; c'est encore dans le dessein de faire entendre que Dieu est intelligent comme les esprits, et qu'il a en lui tout le positif, c'est-à-dire toute la perfection de la pensée, quoiqu'il n'en ait point la borne. Mais enfin, quand il envoie Moïse avec tant d'autorité pour prononcer son nom, et pour déclarer ce qu'il est, MoYse ne dit point : Celui qui est esprit m'a envoyé vers vous ; il dit : Celui qui est. Celui qui est, dit infiniment davantage que Celui qui est e$prit. Celui qui est esprit n'est qu'espnt. Celui qui est, est tout être, et est souverainement, sans être rien de particulier. Il ne faut point disputer sur une équivoque.

Au sens où l'Êcnture appelle Dieu esprit, je conviens qu'il en est un ; car il est incorporel et intelligent ; mais, dans la rigueur des termes métaphysiques, il faut conclure qu'il n'est non plus esprit que corps. S'il était esprit, c'est-à-dire déterminé à ce genre particulier d'être, il n'aurait aucune puissance sur la nature corporelle, ni aucun rapport à tout ce qu'elle contient; il ne pourrait ni la produire, ni la conserver, ni la mouvoir. Mais quand je le conçois dans ce genre que TÉcoIe appelle transcendentel *, que nulle différence ne peut jamais faire déchoir de sa simplicité universelle, je conçois qu'il peut également tirer de son être simple et infini les esprits, les corps, et toutes les autres essences possibles qui correspondent à ses degrés infinis d'être.

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