‹ Traité de l'existence de DieuChapitre 74 sur 81 · ARTICLE PREMIER · texte numérisé non relu

ARTICLE PREMIER

Unité de Dieu.

J'ai commencé à découvrir l'être qui est par lui-tnême; mais il s'en faut bien que je ne le connaisse; et je n'espère pas même de

4 . Sic dans la copie manuscrite. On dit aujourd'hui transeendeiual. ht didiODDaire de rAcadémie n'admet ni transcendentêl^ ni transcendental.

V]!^ote de V èdUeur >^

leconnattre tout entier, puisqu'il est infini et que ma pensée a des bornes. Je conçois néanmoins que je puis en connaître beaucoup de' choses très-utiles, en consultant l'idée que j'ai de la suprême perfection. Tout ce qui est clairement renfermé dans cette idée doit être attribué à cet être souverain; et je dois aussi exclure de lui tout ce qui est contraire à cette idée. Il ne me reste donc, pour connaître Dieu autant qu'il peut être connu par ma faible raison, qu'à chercher dans cette idée tout ce que je puis concevoir de plus parfait. Je suis assuré que c'est Dieu. Tout ce qui paraît excellent, mais au-dessus de quoi on peut encore concevoir un autre degré d'excellence, ne peut lui appartenir ; car il n'est pas seulement la perfection ; mais il est la perfection suprême en tout genre. Ce principe est bientôt posé; mais il est très-fécond; les conséquences en sont infinies ; et c'est à moi à prendre garde de les tirer toutes, sans me relâcher jamais.

1* L'être qui est par lui-même est un, comme je l'ai déjà remarqué : s'il était composé, il ne serait plus souverainement parfait; ?ar je conçois qu'à choses égales d'ailleurs, ce qui est simple, indivisible et véritablement un, est plus parfait que ce qui est divisible et composé de parties. J'ai même déjà reconnu que nul composé divisible ne peut être véritablement infini.

2® Je conçois qu'il ne peut point y avoir deux êtres infiniment parfaits. Toutes les raisons qui me convainquent qu'il faut qu'il y en ait un, ne me mènent point à croire qu'il y en ait deux. Il faut qu'il y ait' un être par lui-môme qui ait tiré du néant tous les autres êtres qui ne sont point par eux-mêmes : cela est clair. Mais un seul être par soi-même suffit pour tirer du néant tout ce qui en a été tiré. A cet égard, deux ne feraient pas plus qu'un ; par conséquent rien n'est plus inutile et plus téméraire que d'en croire plusieurs. Deux également parfaits seraient semblables en tout, et l'un ne serait qu'une répétition inutile de l'autre. Il n'y a pas plus de raison de croire qu'il y en a deux, que de croire qu'il yen a cinq cent mille. De plus, je conçois qu'une infinité d'êtres infiniment parfaits ne mettraient dans la nature rien de réel au delà d'un seul être infiniment parfait. Rien ne peut aller au delà du véritable infini ; et quand on s'imagine que plusieurs infinis £ont plus qu^un inûni tout seul, c'est qu'on ^«idi ^'^ ^\x^ ^ ^3^

c'est qu'infini, et qu'on détruit , par une imagination fausse ce ]u'on avait supposé en consultant la' pure idée de l'infini.

Il ne peut point y avoir plusieurs infinis. Qui dit plusieurs, dit tine augmentation de nombres. L'infini ne peut admettre ni nom* bre ni augmentation. Cent mille êtres infiniment parfaits ne pourraient faire tous ensemble dans leur collection qu'une perfection infinie, et rien au delà. Un seul être infiniment parfait fournit également cette infinie perfection; avec cette différence qu'un seul être infiniment parfait est infiniment un et simple, au lieu que cette collection infinie d'êtres infiniment parfaits aurait le défaut de la composition ou de la collection, et par conséquent serait moins parfaite qu'un seul être qui aurait dans son unité l'infinie et souveraine perfection; ce qui détruit la supposition et renferme une contradiction manifeste.

D'ailleurs il faut remarquer que, si nous supposons deux êtres dont chacun soit par soi-même, aucun des deux ne sera point véritablement d'une perfection infinie : en voici la preuve, qui est claire : une chose n'est point infiniment parfaite, quand on peut en concevoir une autre d'une perfection supérieure. Or est-il que je conçois quelque chose de plus parfait que ces deux êtres par eux-mêmes que nous venons de supposer ; donc ces deux êtres ne seraient point infiniment parfaits.

Il me reste à prouver que je conçois quelque chose de plus parfait que ces deux êtres, et je n'aurai aucune peine à le démontrer. Quelque concorde et quelque union qu'on se représente entre deux premiers êtres, il faut toujours se les représenter comme deux puissances mutuellement indépendantes , et dont l'une ne peut rien ni sur l'action ni sur les ouvrages de l'autre. Voilà ce qu'on peut penser de mieux pour ces deux êtres, pour éviter l'opposition entre eux; mais ce système est bientôt renversé. Il est plus parfait de pouvoir tout seul produire toutes les choses possibles, que de n'en pouvoir produire qu'une partie, quelque infinie qu'on veuille se l'imaginer, et d'en laisser à une autre cause une autre partie également infinie à produire de son côté. En un mot, il est plus parfait de réunir en soi la toute-puissance, que de là partager avec un autre être égal à soi. Dans ce système, chacun de ces deux êtres u'axxml ^vxcww^oiviNciw %\x\\a\&<^^^

l'autre aurait fait : ainsi sa puissance serait bornée , et nous en concevons une autre bien plus grande , je veux dire celle d'un seul premier être qui réunisse en lui la puissance des deux autres. Donc un seul être par soi-même est quelque chose de plus parfait que deux êtres qui auraient par eux-mêmes l'existence.

Gela posé, il s'ensuit clairement que, pour remplir mon idée d'un être infiniment parfait, de laquelle je ne dois jamais rien relâcher, il faut que je lui attribue d'être souverainement un. Ainsi qui dit perfection souveraine et infinie, réduit manifestement tout à l'unité. Je ne puis donc avoir aucune idée de deux êtres infiniment parfaits ; car l'un partageant la puissance infinie avec Taulre, il partagerait aussi avec lui l'infinie perfection , et par conséquent chacun d'eux serait moins puissant et moins parfait que s'il était tout seul. D'où il faut conclure, contre la supposition, que ni l'un ni Tautre ne serait véritablement cette souveraine et infinie perfection que je cherche, et qu'il faut que je trouve quelque part, puisque j'en ai une idée claire et distincte.

On peut encore ici faire une remarque décisive : c'est que, si ces deux êtres qu'on suppose sont également et infiniment parfaits, ils se ressemblent en tout; car, si chacun contient toute perfection, il n'y en a aucune dans l'un qui ne soit de même dans l'autre. S'ils sont si exactement semblables en tout , il n'y a rien qui distingue l'idée de l'un d'avec l'idée de l'autre; et on ne peut les discerner que par l'indépendance mutuelle de leur existence, comme les individus d'une même espèce. S'ils n'ont aucune distinction ou dissemblance dans l'idée, il n'est donc pas vrai que j'aie des idées distinctes de deux êtres de cette nature, et par conséquent je ne dois pas croire qu'ils existent.

; 3® Il est évident qu'il ne peut point y avoir plusieurs êtres par eux-mêmes qui soient inégaux, en sorte qu'il y en ait un supérieur aux autres, et auquel les autres soient subordonnés. J'ai déjà remarqué que tout être qui existe par soi-même et nécessairement, est au souverain degré de l'être, et par coûScèquent de la perfection. S'il est souverainement parfait, il ne peut être inférieur à aucun autre. Donc il ne peut y avoir plusieurs

êtres par eux-mêmes qui soient subordonnés les uns aux autres: il ne peut y en avoir qu'un seul infiniipent parfait, et nécessairement existant par soi-même. Tout ce qui existe au-dessous de celui-là n'existe que par lui, et par conséquent tout ce qui lui est inférieur est infiniment au-dessous de lui; puisqu'il y a une distance infinie entre l'existence nécessaire par soi-même, qui emporte l'infinie perfection, et l'existence empruntée d'autroi, qui emporte toujours une perfection bornée, et par conséquent, s'il m'est permis de parler ainsi, une imperfection infinie.

L'être par lui-même ne peut être qu'un. Il est l'être sans rien ajouter. S'il était deux, ce serait un ajouté à un, et chacun des deux ne serait plus l'être sans rien agouter. Chacun des deux serait borné et restreint par Taatre. Les deux ensemble feraient la totalité de l'être par soi, et cette totalité serait une composition. Qui dit composition, dit parties et bornes, parce que l'une n'est point l'autre. Qui dit composition de parties, dit nombre, et exclut l'infini. L'infini ne peut être qu'un. L'Être suprême doit être la suprême unité, puisque être et unité sont synonymes. Nombre et bornes sont synonymes pareillement. De tous les nombres, celui qui est le plus éloigné de l'unité, c'est le nombre de deux, parce qu'il est nombre comme les autres, et qu'il est le plus borné de tous. Il n'y a aucun des autres nombres, quelque grand qu'on le conçoive, qui ne demeure toujours infiniment audessous de l'infini.

J'en conclus que plusieurs dieux non-seulement ne seraient pas p'us qu'un seul Dieu, mais encore seraient infiniment moins qu'un seul. 1* Ils ne seraient pas plus qu'un seul ; car cent millions d'infinis ne peuvent jamais surpasser un seul infini: l'idée véritable de l'infini exclut tout nombre d'infinis, et l'infinité même d infinis. Qui dit infinité d'infinis ne fait qu'imaginer une multitude confuse d'êtres indéfinis, c'est-à-dire sans bornes précises, mais néanmoins véritablement bornés. Dire une infinité d'infinis, c'est un pléonasme et une vaine et puérile répétition du même terme, sans pouvoir rien agouter à la force de sa simplicité; c'est comme si on parlait de l'anéantissement du néant. Le néant anéanti est ridicule, et il n*est pas plus néant que le néant êimple. De même l'infinité d«a in&.iiS&\!^^\. ^^\A«isQL^lQ infini

unique et indivisible. Qui dit simplement infini dit un être auquel on ne peut rien ajouler, et qui épuise tout Tôtre*. Si on pouvait y ajouter, ce qui pourrait être ajouté étant distingué de cet infini, ne serait point lui, et serait quelque chose qui en serait la borne. Donc Tinfini auquel on pourrait ajouter ne serait pas vrai infini. L'infini étant l'être 'auquel on ne peut rien ajouter, une infinité d'infinis ne seraient pas plus aue Tinfini simple. Ils sont donc clairement impossibles; car les nombres ne sont que des répétitions de l'unité, et toute répétition est une addition. Puisqu'on ne peut ajouter à l'infini, il est évident qu'il est impossible de le répéter. Le tout est plus que les parties: les infinis simples, dans cette supposition,. seraient les parties : l'infinité d'infinis serait le tout; et le tout ne serait point plus que chaque partie. Donc il est absurde et extravagant de vouloir imaginer ni une infinité d'infinis, ni même aucun nombre d'infinis.

2^ J'ajoute que plusieurs infinis seraient infiniment moins qu'un; un infini véritablement un est véritablement infini. Ce qui est parfaitement et souverainement un, est parfait, est l'être souverain, est l'être infini, parce que l'unité et l'être sont synonymes. Un nombre pluriel ou une infinité d'infinis seraient infiniment moins qu'un seul infini. Ce qui est composé consiste en des parties, dont l'une réellement n'est point l'autre, dont l'une est la borne deTautre. Tout ce qui est composé de parties bornées est un nombre borné, et ne pe'Ut jamais faire la suprême unité, qui est l'être suprême et le vrai infini. Ce qui n'est pas véritablement infini est infiniment moindre que l'infini véritable. Donc plusieurs infinis, ou une infinité d'infinis seraient iitfiniment moine qu'un seul véritable infini. Dieu estl'infini ; donc il est évident qu'il est un, et que plusieurs dieux ne seraient pas dieux Cette supposition se détruit ellemême. En multipliant l'unité infinie, on la diminue, parce qu'on lui ôteson unité, dans laquelle seule peut se trouver le vrai infini.

Le vrai infini est l'être le plus être que nous puissions concevoir. Il fout remplir entièrement cette idée de l'infini pour trou-

4, FéneloQ dans le manuscrit a rois : tout être, ce qui est sans doute une distraction, puisqu'un peu plus loin (voir au bas de la page), répétant la même ejpudasiQBf H a écrit : tout Vétre, ^Zlfote lU Ctdittwr^

ver Tètre infiniment parfait. Cette idée épuise d'abord toutTètre, et ne laisse rien pour la multiplication. Un seul être qui est par lui seul, qui a en soi la totalité de Tétre, avec une fécondité unique et universelle, en sorte qu*il fait être tout ce qu'il lui platt, et que rien ne peut être hors de lui que par lui seul, est sans doute infiniment supérieur à un être qu'on suppose par soi indépendant et fécond, mais qui a un égal, indépendant et fécond comme lui. Outre que ces deux prétendus infinis seraient la borne l'un de l'autre, et par conséquent ne seraient ni l'un ni l'autre rien moins qu'infinis, de plus chacun d'eux serait moins qu'un seul infini qui n'aurait point d'égal. La simple égalité est une dégradation par comparaison à l'être unique et supérieur à tout ce qui n'est pas lui.

Enfin chacun de ces deux dieux connaîtrait ou ignorerait son égal. S'il l'ignorait, il aurait une intelligence défectueuse; il serait ignorant d'une vérité infinie. S'il connaissait parfaitement son égal, son intelligence surpasserait infiniment son intelligibilité. Son intelligibilité serait la vérité au delà de laquelle son intelligence apercevrait une autre intelligibilité infinie, je veux dire, celle de son égal ; son intelligibilité et son intelligence seraient pourtant sa propre essence; donc il serait plus parfait et moins parfait que lui-même, ce qui est impossible*.

Déplus, voici une autre contradiction: ou chacun de ces deux infinis pourrait produire des êtres à l'infini, ou il ne le pourrait pas. S'il ne le pouvait pas, il ne ^rait pas infini, contre la supposition. Si au contraire il le pouvait, indépendamment l'un de l'autre, le premier qui commencerait à produire des êtres détruirait son égal ; car cet égal ne pourrait point produire ce que le premier aurait produit; donc sa puissance serait bornée par cette restriction. Borner sa puissance, ce serait borner sa perfection, et par conséquent sa substance même. Donc il est clair que le premier des deux qui agirait librement sans l'autre, détruirait l'infini de son égal. Que si on suppose qu'ils ne peuvent agir l'un sans l'autre, je conclus que ces deux puissances réci-

-I . Ce raisonnement est bien subtil ; et Fénelon n'avait pas besoin de chercher tant de raisons, pour prouver que l'hypothèse de deux êtres infinité est inutile et absurde. ^Woté de Véditemr»)

pro quement dépendantes sont imparfaites et bornées Tune par l'autre, et qu'elles font un composé fini. Il faut donc revenir à une puissance véritablement une et indivisible pour trouver le véritable infini.

Il n'y aurait pas plus de raison à admettre deux êtres infinis qu'à en admettre cent mille, et qu'à en admettre un nombre infini. On ne doit admettre l'infini qu'à cause de l'idée que nous en avons. Il n'est donc question que de trouver ce qui remplit cette idée. Or est-il qu'un seul infini la remplit tout entière, qu'une infinité d'infinis n'y ajoutent rien, qu'au contraire ils se détruiraient \ek uns les autres, et que leur collection ne ferait plus qu'un tout fini, par une contradiction manifeste. Donc il est évident qu'il ne peut y avoir qu'un seul infini.

Il faut même comprendre qu'il ne peut jamais y avoir dans la nature plusieurs infinis en divers genres. Les genres ne sont que des restrictions de l'être; toutes les diversités d'être ne peuvent consister que dans les divers degrés ou bornes d'être« suivant lesquelles l'être est distribué; mais enfin il n'y a en toutes choses que de l'être, et les différences ne sont que de pures bornes ou négations. Il n'y a rien de réel et de positif que l'être ; car tout ce qui n'est pas l'être n'est rien ; les natures ne sont point différentes les unes des autres par l'être; car c'est au contraire par l'être qu'elles sont communes ; elles ne sont donc différentes que par leur degré d'être ou leur borne qui est une négation. Suivant que les natures sont plus ou moins bornées, suivant qu'elles ont plus ou moins d'être, elles sont plus ou moins parfaites. Comme les divers degrés du thermomètre marquent le plus ou le moins de chaleur dans l'air, les divers degrés de l'être font le plus ou le moins de perfection des natures. C'est ce qui constitue tous les genres et toutes les espèces. Enfin on ne peut jamais concevoir dans aucune nature que l'être et sa restriction. Elle n'a rien de réel et de positif que l'être ; et il n'y a jamais rien d'ajouté à l'être que sa restriction ou borne, qui n'est qu'une négation d'être ultérieur. Un genre n'étant donc qu'une certaine borne précise de l'être, il serait ridicule de supposer jamais aucun infini en aucun genre particuculier ; ce serait faire des infinis dans des bornes précises. Le vrai

inQni exclut tout genre et toute notion limitée ; le vrai infini épuise tous les degrés d'être, et par conséquent tous les genres qui ne consistent que dans ces degrés précis: ce qui est tout être n'est d'aucun genre d'être. Il est donc évidemment absurde de s'imaginer des infinis en divers genres; c'est n'avoir l'idée ni des genres ni de l'infini. Qui dit infini, dit tous les degrés d'être réunis dans une suprême indivisibilité, et un être qui épuise tous les genres sans se renfermer en aucun*.

Il ne peut y avoir deux infinis qui soient en rien différents l'un de l'autre, parce que ce qui serait dans l'un et qui ne serait pas dans l'autre, serait à l'égard de cet autre une borne de son être, et une chose réelle qu'on pourrait y ajouter : par conséquent il ne serait pas infini. Deux vrais infinis ne pourraient donc jamais être distingués l'un de l'autre, parce qu'on ne pourrait jamais trouver dans l'un aucune chose que l'autre n'eût pas précisément de même.

Il ne me reste qu'une difficulté ; la voici : c'est que j'ai admis une extension, pour ainsi dire, de l'être qui est très-différente de son intension. L'intension consiste dans les degrés ; l'extension, dans le nombre d'êtres distingués les uns des autres qui ont le même degré d'être. Puisqu'il peut y avoir, outre un être infini, plusieurs êtres bornés qui ont tous certains degrés d'être correspondants aux divers degrés qui sont tous réunis indivisiblement dans cet être infini, il s'ensuit que cet être infini n'épuise tout l'être qu'intensivement, c'est-à-dire qu'il en a en lui tous les degrés, en remontant toujours à l'infini. Mais il n'épuise point l'être extensivement, puisqu'il peut y avoir d'autres êtres réellement distingués de lui, et possédant d'une manière bornée des degrés d'être qui sont en lui sans bornes. Puisqu'un être infini n'épuise pas l'être extensivement, il peut y avoir deux êtres infinis : chacun d'eux épuisera l'être intensivement; car chacun aura tous les degrés d'être ; mais ils ne l'épuiseront pas extensivement; car il

4 . Ce paragraphe et les suivants, jusqu'à rayant-deniier qui commence ^ar ces rouis : a Quelle folie donc, i> avaient été omis dans les éditions antérieures à celle de Versailles; ils ont été rétablis dans cette dernière édilion que nous suivons.

sera vrai de dire qu'extensivement ils ne seront que deux, ce qui est beaucoup au-dessous de la multitude des êtres que nous reconnaisson > déjà extensivement. Voilà, ce me semble, Tobjecuion dans toute sa force.

Elle a quelque chose de vrai. Je conçois qu'un infini ni cent infinis intensifs ne peuvent épuiser Tétre extensivement : il n'y aurait qu'une extension ou multiplication infinie d'êtres distingués les uns des autres qui épuiserait l'être pris extensivement; en un mot, un seul infini intensif épuise l'être intensivement, el il faudrait de même un infini extensif, c'est-à-dire une infinité d'êtres réellement distingués les uns des autres, pour épuiser rôtre pris extensivement. Mais le nombre infini d'êtres distingués les uns des autres est impossible, parce qu'il est essentiel à ^infini d'être indivisible, par conséquent sans aucun nombre. Dès qu'on mettrait la moindre distinction ou divisibilité, c'est-à-dire le moindre nombre ou répétition d'unités, dans l'in*" Ifini, on le détruirait: car on pourrait retrancher une unité après laquelle l'infini amoindri ne serait plus infini , et par conséquent il ne l'aurait jamais été ; car un tout qui est fini après le retranchement d'une partie bornée, ne pouvait être infini quand cette partie bornée y était. Deux finis ne peuvent jamais faire un infini. De là il faut conclure que tout être composé de parties, et qui renferme un vrai nombre, ne peut jamais être que fini.

Ce principe évident posé, je conclus trois choses : l^^S'il y avait plusieurs infinis, ils n'en pourraient jamais faire qu'un seul. 2® Ils feraient moins qu'un seul infini ; car le total de ces infinis rassemblés serait une composition et un nombre; donc le tout serait fini. S® Un seul infini est conçu plus parfait que plusieurs infinis distingués ne peuvent l'être ; donc plusieurs sont impossibles; car is ne seraient pas dans la plus haute perfection qu'on puisse concevoir. •

J'avoue qu'un seul infini, ni cent mille infinis n'épuisent pad l'être extensivement : car, en tant que distingués les uns des autres, ils ne sont que le nombre de cent mille, qui est un nombre borné en eux, comme il le serait dans des hommes. Mais je trouve que la nature de l'infini est d'être essentiellement un^ et iacoixvpatibleavefi "n autre infini. Je ne puis admeUi^ V'vû&m. ^^^"^

ridée que j'en ai, et Tidée que j'en ai exclut évidemment toute multiplication, même extensive, de l'infim*. Cette multiplication qui semble d'abord possible, du côté par où l'infini semble fini, qui est le nombre, se trouve néanmoins absolument impossible par la véritable nature de l'infini, qui est essentiellennent sans bornes en tout genre réel. Qui dit infini, dit ce qui n'a aucune borne en aucun sens concevable : l'infini est donc infiai par son unité même. Cette unité n'est pas, comme les unités bornées, un commencement de nombre auquel on peut ajouter : c'est une unité pleine et infinie, à laquelle vous ne pouvez ajouter qu'en la détruisant par une contradiction grossière. C'est se tromper à plaisir que de s'imaginer Dieu un, comme chaque individu créé est un. De telles unités sont les derniers êtres ; car un est le plus bas degré des nombres : tout pluriel est au-dessus de telles unités. Concevoir Dieu comme étant un de cette façon, c'est n'en avoir aucune idée. L'un infini épuise tous les nombres et n'en admet aucun , comme l'immensité renferme toutes les étendues sans en admettre aucune, et comme l'éternité renferme toutes les successions sans en admettre jamais l'ombre. Cette unité, qui est infinie et infiniment une, ne peut être plus une qu'elle l'est. Voici donc la contradiction qui se trouve à admettre plusieurs inQnis. D'un côté, le total de ces infinis ne serait pas souverainement un; il ne serait rien moins que la suprême unité que je cherche, et qui seule remplit mon idée. D'un autre côté, chacune de ces unités ne serait pas aussi infinie qu'elle pourrait l'être; car une unité qui en exclut toute autre en tout genre, est encore plus infinie que celle qui peut avoir une égale; or ce qui nous paraît le plus infini est le seul infini véritable ; il n'y aurait donc ni unité pleinement infinie en tout genre, qui est le seul véritable infini, ni infini souverainement un, en sorte qu'on ne pût rien concevoir de plus un, de plus simple, de plus indivisible, de moins composé par des nombres. Il faut donc conclure que cette objection, qui n'est rien dans son fond, n'est fortifiée que par une grossière habitude de mon imagination, qui, par la règle commune des nombres pour les choses finies, ajoute toujours de nou- Velles unités à la première unité conçue. L'un infini est plus que toutds les pluralités; il ne aovxSt^ ^\xçAMi^^^^\^ÀQk\iV^^^^'^'^^

un à notre mode pour n'être qu'un : il est un pour être tout. Cot xm infini et infiniment un peut faire des êtres distingués de lui et bornés; mais ces êtres ne sont point une addition à son infini ; car le fini joint à Tinfini ne fait rien : il ne peut y avoir entre eux aucune mesure; c'est un être d'un autre ordre, qui ne peut faire avec lui ni composition, ni addition, ni nombre. Mais deux infinis seraient égaux ; ils feraient un nombre véritable, et pai conséquent fini : ils seraient parties de ce tout dont l'idée est présente à mon esprit, quand je prononce le mot d'infini. Les deux ensemble ne seraient réellement qu'un seul infini; il faudrait ou qu'on ne pût ni les diviser ni les distinguer par l'idée, auquel cas ce ne serait plus qu'un seul et même être infiniment simple ; ou qu'ils fissent une composition d'un seul infini dont ils seraient les parties, auquel cas ce serait un tout divisible, nombrable et borné. Voilà la conclusion où je retombe toujours invinciblement. Donc il n'y a et il ne peut y avoir qu'un seul infini, qui est une unité d'une autre nature que toutes les autres, et qui ne souffre d'addition en aucun genre.

Après cet examen, je n'ai pas besoin de raisonner sur la multitude des dieux, dont les poëtes ont fait divers degrés. Il ne peut y avoir qu'un seul infini : tout ce qui n'est pas cet unique infini est fini; tout ce qui est fini est infiniment au-dessous de l'infini. Donc il y a la plus essentielle des différences entre le plus parfait des êtres finis qui sont possibles et concevables, et cet unique infini par qui seul tous ces êtres peuvent être possibles. Donc tous ces êtres, quoique inégaux entre eux, sont tous égaux par comparaison à l'infini, puisqu'ils lui sont tous infiniment inférieurs, et que toutes ces infériorités sont égales en tant qu'infinies; car il ne peut y avoir d'inégalité entre des infinis. Donc tout être, si parfait qu'on le conçoive, s'il n'est point l'unique infini, n'est devant lui que comme un néant; et, loin de mériter un nom et un honneur commun avec lui, ne peut servir qu'à être devant lui comme s'il n'était pas.

Quelle folie donc d'adorer plusieurs dieux! Pourquoi en croirais-je plus d'un? L'idée de la souveraine perfection ne souffre que l'unité. %ou8, être infini qui vous montrez à moi, vout êtes tout, et il ne faut plus nen cUercViw açt^'^^^^'^^'^'^^^^*

plissez toutes choses, et il ne reste plus de place, ni dans Tnnivers^nî dans mon esprit même, pour une autre perfection égale à la vôtre. Vous épuisez toute ma pensée. Tout ce qui n'est pas vous est infiniment moins que vous. Tout ce qui n*est pas vousmême n'est qu'une ombre de l'être, un être à demi tiré du néant, un rien dont il vous platt de faire quelque chose pour quelques moments.

être seul digne de ce nom! qui est semblable à vous? Où sont donc ces vains fantômes de divinité que l'on a osé comparer à vous? Vous êtes, et tout le reste n'est point devant vous. Vous êtes, et tout le reste, qui n'est que par vous, est comme s'il n'était pas. C'est vous qui avez fait ma pensée : c'est vous seul qu'elle cherche et qu'elle admire. Si je suis quelqiie chose, ce quelque chose sort de vos mains. Il n'était point, et par vous il a commencé à être. Il sort de vous, et il veut retournera vous. Recevez donc ce que vous avez fait; reconnaissez votre ouvrage. Périssent tous les faux dieux qui sont les vaines images de votre grandeur! Périsse tout être qui veut être pour soi-même, ou qui reùt que quelque autre être soit pour lui! Périsse, périsse tout ce qui n'est point à celui /{ui a tout fait pour lui-même ! Périsse toute volonté monstrueu/ie et égarée qui n'aime point l'unique bien pour l'amour duquel tout ce qui est a reçu l'être I

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