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PRÉFACE

Dans ces derniers temps la vulgarisation de la musique a fait des progrès étonnants. Seule l'Expression, âme de la musique, est restée le privilège naturel de quelques rares aptitudes. Aussi rencontre-t-on généralement beaucoup plus d'habiles exécutants que de musiciens jouant avec expression. Ce fait tient à deux causes principales.

D'une part, s'il est vrai, qu'autrefois les seules personnes poussées par une vocation artistique s'adonnaient à la musique, aujourd'hui nos mœurs, nos convenances sociales veulent que tout le monde la cultive. Or, tout le monde n'a pas le sentiment musical.

D'autre part, l'enseignement de la musique ne possède aucun livre qui fournisse des règles ou des instructions pratiques pour accentuer, nuancer, mouvemenler , en un mot, exécuter d'une manière expressive le thème le plus facile, à plus forte raison une œuvre difficile.

Sans doute, des professeurs éminents sont venus au secours des exécutants auxquels le sentiment musical fait défaut. Ils ont accentué, nuancé, rhythmé une partie des œuvres vocales et instrumentales de nos immortels compositeurs. Par l'observation stricte de leurs indications, l'exécutant le moins bien doué parvient à se donner quelque apparence artistique. Mais ces professeurs ne peuvent annoter ainsi toute la musique. Le pourraient-ils, cela ne ferait pas connaître à l'exécutant la raison d'être de ces annotations.

En effet, ces maîtres n'ont expliqué dans aucun ouvrage la raison qui dictait leurs indications et celles-ci ne s'adressent qu'aux yeux, non à l'intelligence. Leurs signes marquent à merveille où il faut accentuer, ralentir, accélérer, etc., etc., mais ils n'expliquent pas pourquoi il faut jouer ainsi. Or, il s'agit précisément de savoir pourquoi le sentiment incite à jouer d'une manière de préférence à une autre : piano plutôt que forte, rallentando plutôt (\\xaccelcrando. Les musiciens croient s'abandonner au caprice de leur imagination, ignorant que, même dans l'exécution musicale, tout est cause et effet, rapport et loi, et que, dans une interprétation vraiment artistique, aucune note ne peut être arbitrairement accentuée.

Le but de cet ouvrage esl d'exposer cette raison, jusqu'à présent inconnue, qui guide les artistes et les professeurs dans leur accentuation, et de fournir un ensemble de règles dont l'observation permette à tout exécutant d'annoter et de jouer avec expression toute espèce de musique vocale et instrumentale.

Loin de nous la présomption de nous poser comme législateur: Ces règles ne nous

appartiennent pas. Les plus grands maîtres les ont observées de tout temps, d'une manière inconsciente ; instinctivement les artistes et les gens de goût s'y sont conformés. Notre travail se borne à les avoir découvertes, classées, formulées. Par cette découverte et malgré l'imperfection de notre essai, la lacune que nous signalions dans l'enseignement est comblée; l'empirisme individuel fait place à des procédés scientifiques, l'expression musicale sort du domaine exclusif du sentiment et rentre dans celui de la raison.

Or, autant le sentiment est individuel et intermittent, autant la raison est générale et constante; éclairer, seconder le premier par la seconde est donc une œuvre essentiellement vulgarisatrice.

Ne serait-il pas précieux que quelques mois consacrés à l'étude de cette science permissent à tous les musiciens, non-seulement de s'expliquer la cause des accents, des nuances, des rallentando , des accelerando, en un mot de tout ce qu'on peut appeler les phénomènes de l'expression, mais aussi d'exécuter d'une manière expressive, artistique? — Telle est notre espérance!

Notre premier désir étant de mettre a la portée de tous ceux qui s'occupent de musique, instrumentale ou vocale, l'application des règles de l'expression musicale, nous avons dû nous résigner, bien à regret, à prendre un certain nombre d'exemples dans la musique moderne. Nous les avons choisis de préférence dans les morceaux très-connus et de moyenne force, écrits pour le chant ou pour le piano, comme représentant, l'un la mélodie, l'autre l'harmonie, sans nous préoccuper de leur valeur artistique. Car les faits générateurs de l'expression résidant dans la contexture de la phrase musicale, la page la plus futile, — même une danse, — peut, aussi bien qu'une page de Beethoven, offrir des exemples de ces faits, et il importe peu de savoir pour quel instrument celle-ci est spécialement écrite.

Quant aux procédés d'exécution propres à chaque instrument, c'est évidemment aux professeurs spéciaux à les enseigner.

Pour tirer tout le profit possible de ce livre, on devrait le lire au piano, et jouer au fur et à mesure les exemples.

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