‹ Traité de l'hystérieChapitre 12 sur 19 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Nature de l'Hystérie.

Nous voici arrivé à une question bien délicate et bien importante, dans laquelle nous avons vu l'imagination faire des efforts incroyables pour arriver à une solution satisfaisante. Ne nous en étonnons point ; la recherche des causes prochaines a toujours été la partie de la médecine qui a soulevé le plus de discussions. Aussi de nombreuses opinions ont été émises : la plupart se sont ressenties de l'époque où vivaient les auteurs , et de l'influence qu'ont exercée sur eux les opinions régnantes et bien souvent aussi la direction de leurs études. Tout en rendant justice aux intentions , aux travaux et aux idées souvent grandes et lumineuses des auteurs qui leur ont consacré leurs veilles , nous les avons soumises, dans le chapitre précédent , à un examen analytique sévère. Aucune n'a pu sortir triomphante de cette investigation. Nous les avons vues reposer la plupart sur des faits et sur des raisonnements très-justes; mais en les scrutant dans toutes leurs parties , nous avons démontré que les vérités sur lesquelles elles s'appuyaient , ne pouvant pas embrasser tous les cas ni se généraliser, elles laissaient l'opinion nécessairement incomplète et vicieuse au moins par quelque endroit. De cette manière nous avons élagué toutes les hypothèses , nous en avons déblayé le champ, en y conservant toutefois les faits qui leur servent de base. De celte manière il nous sera plus facile de construire l'édifice de l'essentialité de l'hystérie, puisque nous en retrouvons tous les matériaux ; nous n'avons qu'à les mettre en œuvre pour formuler notre opinion.

C'est déjà avoir fait beaucoup que d'avoir localisé la maladie, en démontrant que les seuls nerfs cérébraux en sont le

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siège, Cette base posée , nous ne pouvons plus être exposé à nous fourvoyer, en attribuant à des organes différents des phénomènes qui ne leur appartiennent pas. Nous avons fait un grand pas en nous renfermant dans la circonscription du système nerveux cérébral. Nous savons déjà que nous n'avons à étudier que les actes morbides provenant de ce système nerveux , et que nous ne devons pas aller les chercher ailleurs. Mais ce n'est pas tout : car si le siège de l'hystérie nous est démontré , il n'en est pas de même de sa nature. Est-elle une inflammation , une irritation , un engorgement , un squirrhe , un cancer? voilà ce qu'il est impossible de décider. Pouvons-nous invoquer l'anatomie pathologique pour nous aider à élucider cette question? Que nous apprendrat-elle ici? Rien , absolument rien; puisque les auteurs n'ont jamais rencontré de lésion manifeste et constante des organes malades, du système nerveux ; puisque les lésions qu'ils ont trouvées dans les autres organes , utérus, ovaire, intestins , foie, rate, cœur, cerveau, estomac, n'ont jamais été les mêmes ; puisque surtout les altérations organiques les plus douloureuses , le cancer par exemple , n'ont jamais été la cause ou les compagnes de l'hystérie. L'anatomie pathologique est donc muette. Ce n'est pas sa faute : elle nous donne tout ce qu'elle peut nous donner. Son impuissance, dans ce cas, nous prouve au moins cela , que l'hystérie ne peut pas consister dans une de ces lésions matérielles qui tombent sous les sens , puisqu'il n'en est aucune qui se soit présentée identique, et que toutes existent au moins cent fois indépendamment de l'hystérie.

A défaut de l'anatomie pathologique, nous interrogerons la physiologie. Elle aussi est un guide dans la recherche des signes et du caractère de la maladie ; elle est un guide plus assuré même que l'anatomie pathologique pour qui sait l'interroger, parce qu'elle ne fait jamais défaut, parce qu'elle est toujours le signe et le résultat de la vie , que l'anatomie

morte ne peut faire connaître que bien imparfaitement sur le cadavre, et qu'elle ne peut pas faire connaître du tout sur le vivant. Avant de chercher ce qu'est l'hystérie , essayons de dire ce qu'elle n'est pas : cela nous sera plus facile , et peut-être aussi cela nous aplanira quelques difficultés.

L'hystérie est-elle une inflammation? Non, puisque dans les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des cas , il n'y a point d'inflammation. Non encore , puisque dans les cas môme où elle a été occasionnée par une inflammation , c'est au début de la maladie (obs. VI) ou à son déclin (obs. XIV), ou pendant la longue durée des seules métrites chroniques , comme l'a observé quelquefois M. Duparcque. Ce n'est point par le fait de l'inflammation que l'hystérie a lieu, c'est par l'impulsion ou la modification communiquée au système nerveux au début de la maladie ou à son déclin : car l'observation nous apprend qu'une inflammation un peu intense ou siégeant dans un organe important, laisse toujours après elle un état d'excitation nerveuse assez prononcé. Ainsi l'hystérie ne saurait être une inflammation.

Est-elle un engorgement , unsquirrhe? Evidemment non; car mille crises hystériques ont lieu , sans qu'il y ait la moindre trace d'engorgement ou de squirrhe; et mille engorgements et squirrhes ont lieu au col, au foie, au sein, à la matrice , dans les ovaires , etc. avant que l'un d'eux soit la cause de l'hystérie.

Est-elle un cancer? Mille fois non, puisque cette cruelle et affreuse maladie, lors même qu'elle siège dans l'utérus, n'a jamais été accompagnée de l'hystérie dans les observations nombreuses de Boivin et Dugès et de MM. Récamier , Duparcque, Téallier, Lisfranc, etc.

Est-elle donc une irritation? Quel vague dans ce mot ! Si nous le prenons dans toute l'étendue de son acception , nous répondrons encore non , parce que mille causes d'irritation, physiques, morales et pathologiques, agissent sur notre éco-

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nomie avant qu'une seule détermine l'hystérie. Mais en la restreignant à un mode spécial , il sera plus facile de s'entendre et d'arriver à un résultat satisfaisant.

Est-elle donc enfin une torpeur , une subaction , une hyposlhénie primitive du système nerveux, comme Dugès le dit ? Une anesthésie , comme le prétend M. Gendrin ? Quelle torpeur que celle qui nécessite la force de plusieurs hommes pour maintenir les malades ! Quel engourdissement , quelle paralysie , que les agitations convulsives des membres, du pharynx, de l'estomac et des intestins^! Evidemment Dugès et M. Gendrin ne se sont pas rendu un compte bien exact de la nature des actes de l'hystérie , lorsqu'ils ont émis cetle opinion, au moins dans le plus grand nombre des cas.

Si donc nous considérons que tous les phénomènes de la maladie sont le résultat d'une action pervertie et augmentée du système nerveux cérébral, dont la cause a toujours agi, au moins primitivement, sur une partie de ce système en y causant une excitation quelconque , on admettra l'excitation comme cause essentielle, ou plutôt comme nature de l'hystérie. Il faudra ensuite la spécialiser et admettre une excitation particulière, sui gêner is , du système nerveux, soit qu'elle provienne du mode d'excitation , ou d'une disposition de ce système , qu'on appellera si l'on veut irritabilité , excitabilité , susceptibilité, etc ; car, si l'on admet d'une manière vague l'excitation comme cause première, on sera dans l'erreur, parce que, dans cette hypothèse , toute excitation devrait causer l'hystérie, et qu'il n'en est rien. Il faut donc de toute nécessité ou que l'excitation soit spéciale, ou qu'elle trouve une disposition particulière , une aptitude également spéciale du système nerveux. Quoi qu'il en soit de ces distinctions subtiles, il reste prouvé que l'hystérie consiste dans un mode particulier d'excitation du système nerveux cérébral. Et s'il était possible de préciser encore mieux ce mode d'excitation, cette perversion., nous en puiserions l'idée dans

le mode d'action du système nerveux , dans les actes par lesquels la maladie se manifeste. Or, ces actes sont les spasmes ou convulsions intérieures et les convulsions des membres et du tronc. C'est donc une excitation convulsive ou spasmodique : car sans ces phénomènes il n'y a pas d'hystérie, ou du moins pas de manifestation hystérique , puisqu'ils en sont l'expression. Nous devons rappeler que le caractère des spasmes ou convulsions qui ont lieu n'est pas le même que dans d'autres maladies convulsives. C'est une forme de spasmes et de convulsions particulière , spéciale , qui a son cachet et qui l'imprime à la maladie. Ainsi, tout en reconnaissant que l'hystérie est une maladie essentiellement convulsive , nous sommes forcé d'admettre une forme particulière, une modification spéciale de spasmes et de convulsions qui la distingue des autres maladies également convulsives. Quelque délicates que soient ces nuances, elles sont réelles, puisque, sans elles, l'hystérie ne serait pas distincte des autres affections convulsives. Nous sommes donc forcé de les reconnaître. D'ailleurs, que nous les admettions ou non, elles n'en existent pas moins, et en les repoussant, nous nous replongerions dans le vague, en confondant de nouveau l'hystérie avec tant d'autres maladies dont elle diffère.

Que se passe-l-il maintenant dans le système nerveux, qui détermine cette forme de convulsions plutôt qu'une autre? Comment se trouve affecté le tissu de ces cordons? Voilà des questions auxquelles l'anatomie ne nous permet pas de répondre. La finesse de notre scalpel ne s'est pas encore étendue jusque-là. L'investigation microscopique n'est pas moins muette. L'analyse physiologique seule démontre la modification de la vie par la différence des actes. Mais il est impossible d'aller plus loin. Ce serait nous engager dans le champ périlleux des hypothèses. Evitons-les, autant que nous pouvons nous en passer, et sachons nous contenter de ce que la nature nous a permis de lui dérober.

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On voit combien est fausse la dénomination sous laquelle on désigne la maladie. Plusieurs auteurs se sont déjà élevés contre elle , de façon que les esprits sont disposés à en reconnaître le vice. Ainsi le mot hystérie , signiGant maladie de l'utérus , devrait être rayé de la nomenclature médicale , parce qu'il présente une idée fausse. Le mot cérébropathie n'est pas plus exact, puisqu'il indique une affection du cerveau, et que ce viscère ne peut pas être regardé comme le siège de la maladie. Il faudrait une expression qui indiquât l'affection nerveuse, puisque ce sont les nerfs qui sont malades. Nous avons le mot névropathie, créé par Flemyng et adopté par plusieurs auteurs et même par Barthez. Mais cette expression est trop vague; elle peut s'appliquer à toute espèce d'affection nerveuse aussi bien qu'à celle qui nous occupe. On pourrait y joindre une épithètequi caractérisât la maladie, et dire névropathie spasmodique , puisque le caractère dominant de l'hystérie constitue des spasmes ou mouvements convulsifs. Cette dénomination indiquerait en effet le siège et la nature de l'affection. Mais pourquoi deux mots, dira-t-on,si l'on peut les réunir en un seul qui exprimerait à la fois ces deux objets ? Pourquoi ne dirions-nous pas névrospasmie, mot dont Pétymologie est facile et dont la signification est bien claire : affection spasmosdique nerveuse ? On pourrait donc substituer avantageusement cette expression à toutes les autres, puisque seule elle indique à la fois le siège et la nature de la maladie ; ce qu'on ne devrait jamais perdre de vue, toutes les fois qu'il s'agit de créer un mot nouveau. Il résulterait encore une petite difficulté. Cette dénomination ne dit pas quel est le système nerveux affecté, et l'on pourrait se demander si c'est le cérébral ou le ganglionnaire. Pour éviter cetinconvénientet rendre la dénomination aussi juste que possible, il serait essentiel de lui ajouter l'épithète cérébrale. De cette manière nous aurions l'expression définitive de nevrospasmie cérébrale , ou affection spas-

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modique des nerfs cérébraux. L'épithète cérébrale ne pourrait pas causer d'amphibologie ; car si l'on avait en vue les spasmes causés par l'affection du cerveau, il faudrait dire cérébro ou mieux encéphalospasmie , dénomination qui peut convenir dans bien des cas. A mesure que les sciences font des progrès et qu'elles se perfectionnent , on devrait réformer et perfectionner leur langage ; ce serait le seul moyen de classer sans confusion les idées et les faits.

C'est là l'expression nominale que je proposais il y a quinze ans. Quelle que soit la justesse du sens dans lequel elle est employée, nous ne pensons pas qu'elle puisse satisfaire à toutes les exigences d'une exactitude mathématique. En effet, si cette expression indique le siège et la nature spasmodique de la maladie, elle ne la différencie pas des autres maladies convulsives qui ont aussi leur siège dans le système nerveux ; elle ne spécifie pas la convulsion, le spasme hystérique, et cependant, c'est le point important. Elle laisse beaucoup à désirer, puisqu'elle ne remplit pas toutes les conditions qu'on a droit d'exiger d'un nom, lorsque surtout on propose de le substituer à d'autres noms adoptés depuis longtemps. Nous pensons donc que, dans l'état actuel des choses, il est peut-être plus convenable de conserver l'ancienne dénomination, quelque vicieuse qu'elle soit. Consacrée par vingt siècles, elle exprime une maladie, comme tout autre mot exprime une autre idée. Personne ne se trompe sur sa valeur, et quand on dit hystérie, on se représente la maladie entière sans songer à l'utérus.

A présent que nous sommes fixés sur le siège et la nature de l'hystérie, ne serait-ce pas le lieu de lui assigner le rang qu'elle doit occuper dans un cadre nosologique? Quoique ce soit un travail assez pénible dans une monographie, qui ne doit point s'occuper d'une classification générale des maladies, et que , jusqu'à ce jour, les cadres nosologiques adoptés aient toujours paru entachés de vices sans doute

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inhérents à la nature de la chose, nous dirons cependant que la maladie devra prendre rang parmi les affections spasmodiques ou convulsives du système nerveux cérébral, quelle que soit ensuite la place qu'on assigne à cette classe de maladies dans le cadre nosologique qu'on se sera tracé. Aussi estce à peu près ainsi qu'en ont agi les nosographes.

Sauvage l'a placée dans la classe IV , les spasmes , ordre IV, spasmes cloniques universels, espèce XX. — Culïen l'a placée dans le livre des affections spasmodiques sans fièvre, section III ; des affections spasmodiques des fonctions naturelles, chapitre XIII. — Selle en a fait tout simplement une des maladies des nerfs avec l'hypochondric. — Lieutaud l'a placée dans le livre III, lre section des maladies des femmes. Il en fait un spasme. — C'est dans la classe V, spasmie, que Vogell'a placée. — Linnœus l'a rangée au nombre des maladies convulsives, morbi motorii, ordre des spastiques. — Vilet l'a placée dans la classe IV, maladies convulsives, ordre I, convulsions générales, genre IV. — Pinel l'a placée dans la classe IV, névroses, ordre V, névroses de la génération , IIme sous-ordre , névroses génitales de la femme, genre XLV — Baumes a classé l'hystérie au nombre des névroses apyrétiques, sous le nom de névroses métriques ou de métro-névries. — J. P. Frank l'a placée dans la classe VII, névroses, ordre VII, névroses générales, genre, vapeurs.— JosephFrank a maintenu l'hystérie dans lesaffections spasmodiques. — Louyer Villermay l'a placée dans la classe des névroses, et il en fait une espèce de névrose de la génération. — Georgetena fait une affection de l'encéphale. Celte classification, bien qu'erronée, repose sur des faits que la science nedoitpointrejeter, maisdontelle doit toujours apprendre à se défier lorsqu'elle veut les généraliser, parce qu'alors l'erreur devient inévitable, et elle nuit même au fait sur lequel elle s'appuye. — M. Dubois, d'Amiens, en a fait une lésion vitale de l'utérus. — Broussais l'a placée dans la

classe des névroses , division des névroses des organes sexuels. — M. Andral l'a classée dans le livre V, maladies des organes de la vie de relation, IIe partie, maladies des centres nerveux qui se présentent sans altération cadavérique, classe VI névroses complexes. — M. Favre, bibliothèque du médecin praticien, l'a placée dans le livre I, maladies des femmes, chap. II, lésions de l'inervation.

Ces recherches peuvent paraître purement spéculatives aux praticiens qui ne veulent que des recettes. Si elles devaient se borner à ces données, ils auraient raison, et nous même avec eux nous les condamnerions comme oiseuses et inutiles. Mais il n'en est pas ainsi. La connaissance de la nature de la maladie est plus importante qu'on ne pense. Elle exerce sur la pratique médicale une puissante influence, et ceux qui paraissent le plus se révolter contre elle, lui paient souvent à leur insu un bien large tribut. Us ont beau faire, ils s'en laissent envelopper comme dans un réseau sans issue. Qu'on étudie donc bien la nature de la maladie ; mais qu'on ne s'en fasse point une idée fausse. Alors elle serait plus que futile, elle serait nuisible.

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