Numéro du 25 décembre
Xavier, quand vous évoquez la ligne heureuse de cette belle Française qui vous apparaît comme la muse même de Poussin, « animal onduleux et fort, élégant et puissant, dont on peut tout attendre et tout craindre quand il lui plaira de bondir » ! Qu'il serait regrettable, en effet, de vouloir, pour entrer dans cette intelligence, scinder la tradition occidentale, et si les Vierges et les Saintes du Moyen Age s'offrent à nous transfigurées parle sourire d'une paix supérieure, d'en prendre prétexte pour refuser notre admiration à ces graves compositions du peintre de YArcadie, à ces beaux paysages « séquanais », qui sont l'honneur de notre salle française du Louvre! L'injustice le céderait à la sotlise si nous allions maintenant nous en désintéresser pour cette raison qu'ils évoquent des architectures antiques.
Ce qu'il importe, en effet. Monsieur, d'apercevoir, c'est la continuité de la tradition occidentale, de la plus ancienne tradition occidentale. En séparer les étapes, en opposer les époques, en morceler l'esprit, ce serait déjà donner dans le travers de nos ennemis, je veux dire de ces charmantes natures d'impulsifs, si déplorablement bien doués, de ces affranchis qui se laissent conduire par leur humeur sen-
sible, et qui, professant le mépris des grandes
liaisons, ne reconnaissent pour valable que leur émotion directe et ne consentent à regarder l<-œuvres qu'une par une, comme si elles étaient les produits dune génération spontanée. Au contraire, il faut affirmer hardiment qu'entre toutes les œuvres qui sont belles delà beauté de chez nous, il \ a une suite naturelle et émouvante, etque la transmission et la perpétuité des efforts qui retentissent en elles leur communiquent un charme de surcroit.
Enfin, Monsieur, il y avait une fois trois jeunes filles qui s'en venaient des fontaines, et, dans des jarres de terre, elles emportaient l'eau pure de la source. Comme elles passaient devant la boutique d'un marchand italien qui vendait des contrefaçons de vases antiques, elles s'aperçurent que leurs jarres perdaient l'eau, étant vieilles et fêlées. L'une, sans vouloir s'arrêter, pressa le pas vers la ville et toute son eau se répandit en route. La seconde prit moins de peine : elle renversa l'eau à terre et jeta sa jarre sur le chemin: puis, ayant acheté un des vases à l'Italien, légère, elle l'emporta vide, car elle était curieuse des objets inusités, et ils lui semblaient d'autant plus agréables qu'ils étaient plus inutiles. Quant à la troisième elle se procu-
ra à son tour un vase ancien, mais elle y versa l'eau de la source pour l'emporter à la maison. Répondez-moi, Monsieur, laquelle des trois fut la plus sage? La dernière, n'est-ce pas, car elle ne dédaigna ni le vieux vase, ni l'eau fraîche. C'est donc qu'il sied de ne dédaigner ni l'originelle saveur de notre esprit d'Occident, ni aucune des formes où il lui fallut se plier pour être transmis jusqu'à nous.
Quant à moi, Monsieur, persuadé que c'est bien entendre ces lettres anciennes, dont j'ose avouer que j'ai été nourri, que de leur demander la règle d'un labeur clair, honnête et logique, et le secret d'une conscience séculaire, je veux au contraire leur savoir gré de m'avoir fait assez dégagé et assez libre pour regarder d'où je viens, qui je suis, quel sang prompt de barbare est en moi, pour vouloir demeurer fermement dans la ligne de mon pays, et enfin pour admirer notre Renaissance, en me réclamant encore de notre naissance.
Pourtant, Monsieur, vous le dirai-je? quand vous me louez de n'être pas un de ces esprits « qui opposent grossièrement à la Renaissance
le Moyen-Age ou même au xvne siècle le xvie, comme plus vivant ou comme plus libre », je sens quelque besoin de me dérober. Je suis en effet de ceux-là que vous ne croyez pas que je suis. Lorsque j'interroge mes sympathies et ma raison, je ne puis me défendre de commettre le péché flétri par vous. Et quand je me laisse aller à une si grossière débauche intellectuelle, c'est quelquefois, je vous l'avoue, pour préférer le Moyen-Age à la Renaissance, mais c'est aussi, je vous Fassure, pour préférer au xvie le xvil6 siècle. Il reste donc que c'est l'entre-deux que je ne préfère jamais, encore que je l'admire. C'est là, Monsieur, que vous avez bien raison de ne pas m'avoir attendu.
La Renaissance, mais si j'incriminais l'influence étrangère dont elle a troublé l'esprit français, si, tandis que vous l'approuvez d'avoir remis l'antique en honneur, je l'accusais de nous avoir empoisonnés d'italianisme, si enfin, jaloux comme vous-même de notre tradition, j'allais regretter qu'une greffe étrangère eut été entée sur notre chêne occidental, je pense bien que vous-même ne me désapprouveriez pas tout-àfait, qui avez si profondément démêlé par ailleurs les troubles apportés à notre organisme par la rupture révolutionnaire...
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Mais je n'ai garde d'entrer dans cette voie, comme vous pensez bien. Il est bien inutile, en effet, d'être pour ou contre la Renaissance. Elle est un fait, un fait qui s'encadre dans notre histoire, un fait certifié par vingt œuvres splendides. C'est pourquoi j'en réclame aussi fort que vous tous les bénéfices.
Nous ne devions pas réchapper. Elle avait été rendue plus que probable par les outrances où s'était emporté le « gothique » du dernier âge ; elle fut brusque et apparut comme une cassure dans notre histoire, à cause du malheur des temps. Veuillez en effet vous souvenir que, dès la seconde moitié du xivp siècle, une détente se produisait spontanément. Une renaissance purement française s'élaborait déjà, dont on peut relever des traces par exemple dans ce qui reste des anciennes sculptures de Pierrefonds, une renaissance sans influence italienne. La guerre de Cent ans en interrompit le développement, si bien que l'Italie, qui possédait les antiques chez elle, prit sur nous de l'avance. Un seul pays, cette Bourgogne favorisée qui demeura à l'abri des guerres, maintint chez nous les traditions de sculpture pour les transmettre à l'école tourangelle. Quand, plus lard, les Italiens nous apportèrent leurs modèles, ils furent mal
accueillis, sinon à la cour, du moins par nos bons et loyaux artisans. Ces architectes vantards qui ne savaient pas construire durent
maintes fois s'enfuir sous les sarcasmes. Le moindre maître de village en savait plus qu'eux. Ce fut au contraire grâce à nos charpentiers età nos tailleurs de pierre que nous connûmes cette Renaissance française dont les monuments ne durent leur beauté qu'à notre interprétation et à notre savoir-faire. L'échelle « gothique » fut d'ailleurs conservée; le nouvel art fut assoupli, fut vivifié par la vieille tradition. 11 faut bien le reconnaître, jusque dans un château Louis XIII, c'est encore ce génie professionnel que nous admirons, et nous n'admirons pas un édifice du temps de Louis XIV pour les ordres antiques qu'il assemble, mais seulement s'il est construit avec intégrité. Tant qu'il y eut en France des hommes sachant bien utiliser les matières de notre pays conformément à notre habitat, il y eut en France une architecture et dans la mesure seulement où ils avaient su conserver ce respect de notre sol. Mais quand les corporations disparurent et que ce génie vîn la matière s'oblitéra, alors il ne nous servit plus de rien d'imiter l'antique, et nous voyons que nos contemporains ont eu beau s'y vouloir asservir plus que
jamais, l'ignorance où ils sont de nos conditions nationales leur défend d'être des architectes. Où Ton aperçoit qu'il est bien inutile de vouloir se relier même à la plus haute tradition du monde ancien, si l'on ne possède en outre le secret de rester en même temps fidèle à celle de son pays.
Veuillez décidément, Monsieur, prendre en pitié cette jeune fille qui emportait un vase vide...
Cette Renaissance qui prête à tant de confusion est à savoir le moment dramatique où notre tradition de construire passe de l'architecture dans les autres arts et dans les lettres principalement. Bien loin qu'elle s'interrompe, c'est précisément en ce point qu'elle se déplace. Le xvie siècle, c'est la conjonction de nos deux gloires dans une heure de fièvre magnifique.
Vous remarquerez, Monsieur, que chaque fois que notre Occident épris de solidité se trouve pris au dépourvu, c'est à cette Rome tour à tour marâtre et maternelle qu'il demande un répit. La force romaine le rassure, la vertu romaine l'affermit. C'est à un point de départ
romain qu'avait débuté cette période romane durant laquelle le « gothique » élabora ses fulgurantes éclosions. A son tour le xvn siècle débute par une période romaine. Malherbe et Corneille en témoignent, et ce fut à Descartes une grande audace que de produire en français son Discours de la méthode. Il est vrai que nous avons souvent abouti jusqu'à des œuvres qui rivalisent avec les grecques: mais nous ne savons pas commencer par là. Quand je dis qu'il se rencontre parfois en nous de l'hellénisme, ce n'est pas vous, Monsieur, qui êtes né de cette Provence où il pousse des oliviers, qui voudrez, je pense, me contredire. Le Grec nous charme, mais nous ne le sentons peut-être pas assez différent de nous. C'est donc au Romain que nous demandons, à ces heures critiques, de nous enseigner quelque chose. Notre langue dut sa souple et sa claire grandeur à une rivalité où elle s'essaya d'abord avec la langue latine. Comme elles étaient l'une et l'autre douées de vertus bien différentes, l'ancienne, toute armée partant de siècles de pensée exprimée, roidit, redressa, muscla la nouvelle; elle lui donna son haleine, et notre langage développa ses propres ressources à se vouloir patiemment juxtaposer au latin, jusqu'à finir par en égaler la résis-
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tante syntaxe. Voilà ce que nous dûmes d'abord à l'antique.
Mais aussitôt pourvus, nous construisîmes discours et tragédies librement, tout droit, en noblesse, avec ce bel air et selon cette sobre grandeur qui nous sont propres, et c'est ici que recommence de se dégager notre tradition toute pure. Une tragédie de Racine me semble une œuvre d'architecture française : Tare d'ogive est encore en elle...
Il ne suffit donc pas, si Ton se mêle d'incriminer la Renaissance, de relever les écarts où elle nous a entraînés, quand les artistes, ayant désappris les lois du travail français, s'imaginèrent que de faire grec pouvait leur tenir lieu de tout savoir; il faut rappeler aussi que c'est en faisant romain qu'une autre tradition fut renouée, et que ce culte de l'antique nous poussa à recommencer d'autres monuments. L'on ne peut rien contre une nation vivante et aussi bien née que la nôtre, et pas même exemple des anciens ne réussit à la détourner de son propre travail. Elle sut tout s'assimiler, tout utiliser, etc'est à la Renaissance que nous dûmes le départ de notre tradition d'écrire. Si l'on prétendait la condamner, il faudrait en même temps l'absoudre : il semble plus sage de s'abstenir d'accusations
inutiles. Kllc fut la circonstance, néfaste et
heureuse tout ensemble, qui nous obligea de
redoubler notre ouvrage
Les béjaunes d'aujourd'hui, Monsieur, ont mis tout leur espoir dans l'humanisme. Voilà en vérité une chanson bien nouvelle. Cette notion-là, c'est justement de la Renaissance que nous la tenons. Mais puisque nous l'avons acquise il va quelque temps déjà et que depuis lors nous nous sommes bien gardés de nous en dessaisir, il ne paraissait pas nécessaire de nous la présenter de nouveau. Les bénéfices de la Renaissance nous ont en somme coûté assez cher pour qu'il semble dangereux de consentir d'autres sacrifices encore à vouloir acquérir ce qui demeure acquis pour toujours. (Vest depuis la Renaissance que nous avons pris la funeste habitude de considérer abstraitement la beauté, de la séparer de la notion de l'utile, de la chercher dans des tableaux, dans des statues, dans des objets de luxe, en fragments et en morceaux. C'est de ce prix que nous avons payé la connaissance de l'homme éternel. Nous sommes fiers d'en être informés
et nous ne regrettons rien. Ce fut la condition de notre pensée moderne. Mais à présent que nous avons bu et mangé l'antique et que notre sang s'en est réconforté, il y a du labeur plus utile, et ce qui importe, c'est de remettre de Tordre dans notre esprit, de l'unité dans nos travaux; ce qui presse, c'est de ne pas laisser nous échapper, ni s'affaiblir notre tradition des matières, notre grâce et notre rigueur, notre goût et notre probité d'Occident, c'est d'assurer enfin nos résistances. A l'humanisme, les artistes n'ont plus guère à demander : il peut faire désormais la joie des sociologues. L'antiquité nous a saisis, à tout jamais, de la plus haute façon d'être humains. Les lettres antiques, en passant dans notre langue, y ont écrit partout cet idéal, et tant qu'elle sera parlée, elle en portera le grand signe. Je pense donc. Monsieur, et je souhaite que ce soit en accord avec un esprit aussi noble que le vôtre, que. puisque toute notre littérature respire l'humanité et que la pensée ancienne fut à jamais incorporée à notre langue, il n'est plus que d'en chercher la tradition chez nous-mêmes. C'est là que toutes ces grandes choses se peuvent trouver à notre mesure. L'antiquité, désormais, c'est nous.
Où Ton constate à quel point est innée en nous cette notion du Temps dont le caractère des peuples de l'Occident révèle constamment l'influence et que nous avons trouvée écrite au commencement de tous leurs ouvrages, qu'il s'agisse de la conception d'une cathédrale ou de l'invention de l'imprimerie, de notre organisation corporative ou du sentiment de notre passage poussinesque, des sévérités de notre morale ou de la signification de nos clochers, c'est surtout lorsque l'on considère l'essor étrange de notre musique. La musique ce n'est rien en effet que du temps, du temps que notre passion stigmatise et diversifie. C'est quelque chose qui se succède à soi-même : cela nous transporte. L'Occident s'en est épris au point qu'il l'a aimée purement pour ellemême, indépendante de la parole chantée,
alors qu'elle se révèle le plus exclusivement musicale. A aucune époque il n'en a ressenti la désaffection. La musique est comme sa fille volontaire et sauvage : c'est lui qui l'afaçonnée, qui l'a inventée. Le magnifique enchaînement des sons révélant ses grandes lois, les accents de la mélodie, leur délicatesse, toute cette rythmique puissante des temps lourds et des temps légers, dont l'indication rapide suffit aux poètes, la gamme, la tonalité illuminant les paysages musicaux, le timbre instrumental les solidifiant, et puis la pohphonie, forêt vivante, voilà le monde que son génie toujours insatisfait s'est créé, qu'il s'est offert à lui-même et qu'a soulevé sa grande âme énergique dans l'immensité de son aspiration. Mais comme cette notion du Temps qui avait déjà fourni la loi de son architecture l'intéresse tout luimême, nous allons dans sa musique retrouver encore les mêmes principes d'art que sa cathédrale faisait ressortir.
La lecture du premier livre du Cours de composition musicale, que vient de publier Vincent d'indy1, éclaire singulièrement cette vue. Précieux témoignage que celui-là. Car ce