Durand, éditeur
grand musicien se rencontre le plus occidental qui soit. Ses œuvres ardentes et serrées, aiguës et vigoureuses, musclées comme un bras tendu, avec leur forte saveur ethnique, ne se concevraient pas et nous ne saurions les entendre, si en vérité cet homme occidental dont il est toujours ici parlé n'existait d'abord authentiquement en nous tous. Or il se trouve que prenant conscience de son art, notre musicien en revient toujours à se placer en face de la cathédrale française, et quand vous fermez le livre, c'est comme si vous veniez de lire les leçons de Courajod.
De prime abord on reconnaît la parenté de notre motet du xve siècle, prototype admirable de nos grandes œuvres modernes, avec la cathédrale, rien qu'à la justesse des proportions. Le motet de Josquin Deprès ou de Vitoria ressemble, lui aussi, à un organisme parfaitement souple dans le jeu de toutes ses parties. Celles-ci se développent librement, selon des rythmes ordinairement contrariés. Point de préoccupation d'une mesure uniforme, ni d'accents sur des temps qui se correspondent.
Ce sont seulement des mélodies conscientes les unes des autres. Elles prennent contact, elles se connaissent entre elles, sesentent et s'observent; mais bien loin qu'elles se plient à la même coupe, chacune procède suivant sa logique. Elles ont pour loi leur propre impulsion ; il en va ainsi que de ces nervures de notre voûte dont chacune se reporte au point qu'il faut. Mais cette musique-là et cette architecture-là sont contemporaines. Allons plus avant. Notre sentiment musical dégage à toutes les époques les mêmes caractères. La cathédrale, c'est la construction des forces; elle utilise les élans et les vitesses de la matière ; elle en maîtrise les chocs ; elle raidit les unes contre les autres les poussées : c'est du mouvement qui contient du mouvement, et la conception en est essentiellement dynamisle. Les Occidentaux se sont fait de la musique une idée pareille; ils l'ont avant tout comprise comme un art en mouvement. L'accord en soi-même, dont la notion n'est pas antérieure à la Renaissance, n'est qu'une abstraction, les mélodies étant supposées interrompues; il n'a pas de valeur esthétique, à moins que l'on ne considère chacune de ses notes dans sa tendance. « Les phénomènesmusicaux doivent toujours être envisagés graphiquement, dans le
sens horizontal (système de la mélodie simultanée et non dans le sens vertical, comme le fait la science harmonique telle qu'elle esl enseignée de nos jours. » Ce n'est que très tard que l'harmonie fut traitée à part. Le premier théoricien marquant ne paraît qu'au xvi* siècle. Le chant grégorien avait déjà donné ses chefsd'œuvre que l'on en était encore aux premiers tâtonnements quand il s'agissait de faire cheminer plusieurs parties ensemble, comme en témoignent les premières diaphonies, aujourd'hui inacceptables pour notre oreille, et lorsqu'au xvp siècle des musiciens de génie en arrivèrent à faire entendre plusieurs voix simultanément, ce fut sous la forme d'un contrepoint assurant aux mélodies leur indépendance et non grâce à l'isolement de l'accord. J'en tire deux conclusions ; c'est d'abord que cet Occident, si spontanément musicien, acquit tard et lentement la notion de l'harmonie qui est de la musique arrêtée, et c'est ensuite qu'il y a chez nous contresens à interrompre la mélodie pour cristalliser l'accord, car notre musique n'est et ne veut être que du mouvement. La voûte s'écroule, si vous en emportez une pierre dans un musée.
Les notes d'une mélodie sont donc remplies d'inquiétudes, de velléités et d'attractions; elles ne connaissent pas le repos, si ce n'est sur la tonique qui est comme la base et la terre ferme de l'art musical. On ne concevrait pas en etîet comment ces Occidentaux qui, dans leurs constructions, avaient tout demandé à l'effet de la pesanteur et qui marquèrent toujours un si profond respect du sol auraient pu se complaire dans un art où ils auraient perdu le sentiment de la terre, comment ils auraient consenti à se mouvoir sans une certitude. Ils ont donc délibérément et nettement dégagé cet élément tonique qui leur en fournit une, ils lui ont donné une prépondérance où s'affirme toute la fermeté de leur esprit. Il ne s'agit pas seulement ici de cette satisfaction que notre oreille éprouve, lorsque «à la fin d'une mélodie tous les mouvements dont elle était faite se trouvent reportés sur cet indiscutable point d'appui. C'est dans les modulations qu'il faut considérer la fonction tonale. « Toutes les fois qu'une modulation aboutit à une tonalité située, sur le cycle des quintes, du côté de la quinte aiguë du ton
principal (sol, ré, la. mi par rapport à ut par
exemple), l'effet expressif est comparable à la montée vers la lumière, à l'expansion lumineuse. Toutes les fois au contraire qu'une modulation aboutit à une tonalité située du côté de la quinte grave (fa, si >. mi ?. la ? par rapport à ut . l'effet est comparable à la chute vers les ténèbres, à la concentration dans V obscurité. » Ainsi une sensation du haut et du bas, du terrestre et de l'aérien, se trouve-t-elle, non pas seulement figurée, mais réellement intégrée dans noire musique ; le sentiment de la tonique lui constitue une stabilité. Au reste le passage du Cours de d'Indy est si bien explicite qu'il faut le citer entièrement.
« L'impression ^expansion causée par les modulations vers les dominantes quintes aiguës doit être attribuée à un effort, à une tension de la volonté créatrice du musicien, quelque chose comme une force mécanique, mise en action pour sortir de la tonalité et monter plus haut.
<( Sitôt que cette force cesse d'agir, il se produit une réaction, une chute, un retour vers le point de départ; la tonalité initiale reparait pour ainsi dire mécaniquement, naturellement. C'est pourquoi la modulation à la dominante
(quinte aiguë) n'est pas destructive de la tonalité.
« 11 n'en est pas de même des modulations vers les sous-dominantes (quintes graves) : l'impression déprimante qu'elles provoquent n'est plus attribuable a un effort, à une force mécanique, mais au contraire à une détente, à un affaissement de la volonté créatrice qui se laisse aller à sortir de la tonalité.
« Dès lors il ne suffit pas que cette détente cesse, pour que la tonalité initiale reparaisse; il faudrait un effort nouveau pour y remonter. Ainsi s'explique cette tendance bien connue de la modulation vers la sous-dominante (quinte grave) à devenir définitive et à se substituer à la tonalité initiale, laquelle, en reparaissant, produit alors l'effet d'une dominante.
« Un corps lancé en F air redescend naturellement par une trajectoire égale à sa montée : c'est le cas de la modulation vers la dominante.
« Un corps qu'on laisse tomber reste sur le sol et ne tend pas à remonter : c'est le cas de la modulation vers la sous-dominante. »
Lisons encore ceci :
a L'idée de hauteur relative appliquée aux phénomènes musicaux (sons harmoniques, tonalités) n'est pas, comme on pourrait le croire, une figure empruntée à la représentation gra-
phique des notes sur la portée : elle tire son origine de Tordre physique des milieux sonores.
« Pour l'homme, en effet, la densité relative des milieux ambiants décroit normalement depuis les profondeurs du sol jusqu'aux limites extrêmes de l'atmosphère, depuis le bas jusqu'en haut.
« Or, de deux corps sonores, différant par leur densité, mais identiques sous tous les autres rapports (dimensions, tension, température, etc. , le plus dense sera susceptible d'émettre les vibrations les pics lentes, et, par conséquent, le son le plies grave.
« Toutes choses égales d'ailleurs, les sons les plus graves sont donc produits par les vibrations des milieux les plus denses, c'est-à-dire les plus bas dans Tordre physique.
« La génération naturelle de l'accord majeur à l'aide des harmoniques aigus procède réellement de bas en haut : il n'est pas surprenant dès lors que la modulation vers la dominante ou quinte supérieure harmonique) provoque l'impression de montée, et par suite de lumière.
« Inversement, l'accord mineur, formé des harmoniques graves, procède de haut en bas ; la modulation vers la quinte inférieure dominante réelle en mineur; sous-dominante en
majeur) doit donc logiquement produire l'effet
opposé : descente, chute, assombrissement. »
C'est sans préméditation que le musicien s'exprime ainsi ; l'on ne saurait dire qu'il se préoccupe de venir en aide à nos déductions lorsqu'il formule ces lois.
Et voilà qu'à son insu, analysant la sensibilité des notes, il les trouve, à leur tour et comme notre cathédrale, appuyées sur la terre!
Ce n'est pas tout. Un jour arrive où de vocale la composition devient instrumentale. Les instruments ne se contentent plus de soutenir la voix; ils s'affranchissent ; on écrit pour eux des ouvertures; la sonate se constitue; la symphonie se précise et s'épanouit. Or l'Occidental qui dans tous ses travaux se révèle tellement sensible à la nature propre de chaque matière, qui a su traduire avec tant de justesse ce qui au fond d'elle chantait spécifiquement, dès l'instant qu'il s'agit d'ordonner des sons diversement timbrés, ne se contentera pas longtemps de les faire cheminer indifféremment ensemble. 11 lui paraîtra bientôt insupportable de marier
toujours sur la même partie des voix si capables de se différencier. Il les groupera donc par familles différentes, comme elles apparaissent dans la symphonie de Beethoven, et c'est l'orchestration moderne.
En effet des trésors avaient été accumulés pour lui. Peu à peu, dans le secret des traditions conservées et des recherches patiemment poursuivies, -étaient fixés les instruments de la musique contemporaine. D'amélioration en amélioration chacun deux s'était profondément enfoncé dans sa propre nature. Notamment dans l'Italie du Nord les écoles de lutherie avaient porté à leur dernier achèvement les types des instruments «à corde dont la voix palpitante assure si continûment la teneur de notre orchestre. Et c'était bien aussi une idée spéciale aux Occidentaux que celle d'écrire, pour mettre en valeur la qualité de chaque instrument, ces rigides concertos et ces études, dont quelques-unes sont des merveilles, et d'avoir de chacun délié le style et fixé l'école. Rapidement chaque timbre trouva son emploi et connut sa fonction. Notre sentiment des matières recommençait de s'affirmer dans les pondérations orchestrales. Or je dis qu'apercevoir dans l'instrumentation moderne une requête non-
velle de cet instinct des matières si haut proclamé par notre architecture, ce n'est pas seulement rencontrer une analogie superficielle, c'est de nouveau tenir une vérité positive. Le timbre vient de la matière elle-même, utilisée dans ses propriétés essentielles et manifestant son inertie, dès qu'on la fait vibrer, par une réaction spéciale. «Le timbre d'un son est la qualité particulière qui le différencie d'un autre son émis dans des conditions identiques de durée, d'intensité et d'acuité : le timbre résulte de Y inertie de la matière sonore réagissant sur le son émis. » En s'incorporant au timbre de l'instrument, la mélodie occidentale, que la tonalité avait située dans son atmosphère, acquiert en outre une manière d'être extérieure et une réalité physique. Elle sort de l'abstraction, elle prend corps, elle se solidifie. Ce réalisme enfin où le timbre instrumental l'engage assure désormais aux formes leurs propriétés particulières et cette irréductible matérialité qui caractérise tous les corps de la nature.
La nature! Est-il un autre art que la musique qui soit emporté vers elle par d'aussi irrésistibles
affinités? Qui de nous, à certaines heures, n'a senti, dansses vastes déchaînements rythmiques,
remuer et se précipiter le grand fleuve des forces du monde? Tout ce qui flotte en nous d'indéfinissable, toutes les énergies éparses, toutes les passions maladives, tous les vagues désirs, toutes les stagnantes ardeurs de l'âme, elle les réunit, les stimule et les pousse, et de tout ce qui se dispersait en nous elle forme un courant invincible qui s'écoule avec tout nousmême dans l'Océan universel. Elle nous jette à même la nature. Cela est si spontané et si impérieux en elle qu'un souffle panthéiste semble animer la plupart de ses chefs-d'œuvre. Ils tendent vers de grandes conceptions cycliques imitant le système des mondes. Le bon Haydn, nouvel Hésiode, solennise la Création et les Saisons, Schuman n, Berlioz chantent l'incantation de la Nature, Beethoven tragique court échevelé dans la campagne en proie au délire de l'univers, Wagner s'enfonce dans les profondeurs étincelantes de la forêt barbare. L'antique horreur dont frémissaient les Druides sous la clarté lunaire persiste dans le bruissement de nos harmonies. La musique occidentale est naturaliste. En elle en effet le nombre s'exprime, qui meut la lumière et la nuit dans les cieux. La même
harmonie est en elle qui ordonne les évolutions du firmament, et ses beautés formulent la grande loi des mondes. C'est Fart où il lient le plus d'univers, le plus contemplatif. Voilà sans doute pourquoi, dés la plus lointaine origine, une haleine de printemps embaumait lachanson populaire et pourquoi les grands musiciens se montrèrent toujours tellement impressionnés par les paysages. Issue des intimités essentielles du monde, la musique rejette vers la nature tous les élans de notre douloureuse émotion. Mais elle était naturaliste de même, notre cathédrale qui avait emprunté au sol tous ses matériaux, fait fleurir dans ses sculptures les plantes de la terre, figuré à ses portails les signes du ciel et les travaux des saisons, préparé dans ses verrières un chemin de gemmes où revînt d'heure en heure s'écraser la splendeur du soleil, et qui, lorsqu'elle lançaiten toute sûreté dans l'espace les trajectoires de sa voûte, demandait à la force planétaire les assurances de sa stabilité et ne manifestait des harmonies si imposantes que pour avoir voulu porter inscrite en elle la loi harmonieuse des mondes !
Aussi au cours de l'histoire, la musique et l'architecture passèrent-elles die/ nous par des évolutions parallèles.
A l'âge roman correspondit la inonodie grégorienne, uniquement religieuse, contenue à l'intérieur des épaisses murailles de l'église, purement dédiée à l'embellissement des liturgies. Ce fut la première forme de la musique occidentale. L'antiquité n'avait pas imaginé que le rythme du geste qui se développe dans l'espace pût être séparé de celui de la parole qui évolue à travers le temps. Mais l'Occidental était si possédé de l'inquiétude du Temps qu'il se contenta d'abord de cette dernière notion ; il ne conçut d'abord qu'une musique flexible à l'expression des paroles, aux rythmes libres, affranchie enfin des cadences symétriques que la danse impose. Ce n'était donc point à la légère que nous marquions dans l'ordonnance de la cathédrale cette préoccupation du Temps; le début de la musique occidentale est significatif encore à cet égard.
A la période ogivale répond l'avènement du motet. Au lendemain des Croisades l'art occidental est travaillé par l'enthousiasme ; il pousse partout des éclosions vivaces et triomphe dans un large mouvement d'expansion. « Aux calmes
et simples monodies ont succédé déjà les ornements jubilatoireset symboliques les plus compliqués : un seul chant ne suffira plus désormais à la foi agissante et militante... Tout l'art s'extériorise et rayonne, non plus seulement dans l'église, mais aussi dans les demeures et les fêtes profanes, où le madrigal apportera bientôt le riche coloris des formes contrapontiques. » Remarquons en passant que le motet retient de la monodie grégorienne une tendance symbolique qui lui est commune encore avec l'architecture ogivale. A l'expression d'une idée est assigné un thème, emprunté ou non au plain-chant, et qu'on retrouve souvent dans des pièces différentes. Ainsi par le motet l'usage du thème et même du leitmotif est transmis du chant grégorien à la musique contemporaine. Reconnaissons ici encore cette tendance continuelle à bien déterminer des conventions initiales, que toujours nous avons signalée dans l'esprit d'Occident. Le motet enfin naît dans la France du Nord, patrie de la voûte ogivale, et aussi dans les Flandres. Toutefois il n'apparaît qu'un peu plus tard, car la musique subit toujours après coup l'influence des idées générales.
11 en sera ainsi encore de l'esprit de la Renais-
sance qui n'aura son retentissement dans la musique qu'au \vne siècle. Au moment en effet où commence la décadence de notre architecture, nous voyons apparaître la préoccupation des symétries, l'importance exclusive des façades, les morceaux, les remplissages. La musique subit à son tour la même crise. Elle est sacrifiée à la mise en valeur du soliste et au goût du morceau ; l'accompagnement sévit : l'usage de la basse continue laisse à l'exécutant le soin de remplir les parties intermédiaires au gré de l'improvisation et fût-ce à l'aide des pires banalités ; l'écriture métrique enfin, le retour impitoyable de la barre de mesure à intervalles réguliers, oblitère les souplesses de la mélodie.
Mais tels étaient les besoins et les ressources rythmiques de l'Occidental, que tandis que cette décadence devenait bientôt irrémédiable dans l'architecture, la musique, presque aussitôt ressuscitée, s'affranchissait de ces empêchements par les artifices du génie et prenait un développement si vaste que la plupart en sont aujourd'hui à penser qu'elle ne date guère que de Bach et de Beethoven.
A l'heure donc où elle se séparait de la tradition d'architecture pour lui survivre, la musique qui s'était peu à peu formée dans les échos
de la basilique romane et de la cathédrale française eut une rencontre suprême avec la voûte dont elle était née. Une dernière fois la musique scolastique, une première fois la musique moderne, confondues ensemble dans une sublime formule, s'épanouissent dans les contrepoints de Bach. D'arceaux en arceaux, on dirait que la fugue, avec les fortes nécessités de son établissement, avec ses recommencements infinis, avec les variétés inépuisables de son développement irrésistible, prend la mesure de l'espace sacré. Un instrument incroyable, l'orgue, dont seul l'Occidental pouvait élargir si formidablement la voix, ose égaler la voûte, et pour la remplir fournit une haleine inépuisable. Ah ! le Barbare a soufflé dans la flûte de Pan sa respiration infinie î Sa large poitrine, en continuant une voix toujours égale, a déterminé ce type suprême du style lié dont les parties s'en vont d'un seul mouvement, comme les quatre nervures de la voûte. On ne les séparera plus Tun de l'autre ; l'orgue ne proclamera plus désormais que la gloire de la voûte.
Libérée alors du parallélisme d'une tradition défaillante, la musique moderne s'échappe, sauvage, ombrageuse et emportée. Une folle exaltation secoue et soulève les rythmes. L'àme
primitive est toujours là qui veut crier encore comme à la première bataille. Le son- septentrional des réalités la pousse vers la force de l'expression, sa j »;i ssîon spéciale la jette dans une douleur grandiose et obstinée. De nouveau et progressivement le rythme s'affranchit. Avec Wagner, Franck, d'ïndy, Chausson, Debus-\. la mélodie retourne à la pureté originelle de l'enfance barbare. L'Occidental du commencement des histoires pleure et sourit au dernier jour...
N'apparaît-il pas que l'Occident tient tout entier dans l'invention de sa musique et qu'elle est toute à l'image de lui. Cet art, c'est sa propriété artistique, intégralement, foncièrement. Il s'y est jeté d'une humeur farouche et l'élan même de son âme en a déterminé le résolu lyrisme. Dans le même fleuve mélodieux, aux mêmes chefs-d'œuvre tout l'Occident communie. Il n'y a en Occident qu'une seule musique. Le Français en entendant la sonate de Bach, l'Allemand en entendant la sonate de Franck ont le sentiment qu'ils écoutent un auteur national. Car dans toute musique l'Occident se tota-
lise, se résume et s'unifie. Le type d'art que la voûte réalisait en toute pureté, la musique le réalise en toute puissance. L'une formule l'idée occidentale à sa plus haute perfection, l'autre l'exprime dans toute son étendue. La musique est la langue commune de l'Occident.
Les émotions sont rarement nécessaires. J'ai
toujours un peu rougi de laisser voir les miennes et de cela du moins je ne me cache pas. Lorsque nous nous y abandonnons pour la pure volupté d'être et de nous montrer émus, c'est le plus souvent à notre propre confusion. Car c'est donner le spectacle de ne pas être maître de soi, et je ne sais rien trouver d'agréable dans l'étalage de ma défaillance. Et puis il y a quelque chose d'irrémédiablement laid dans tout ce qui ne sert de rien.
Pourtant j'ai été vaincu cette fois; des larmes me gonflaient les yeux. — et même je l'avoue.
Non, je n'ai pas cherché à me garder; car je sentais que cet attendrissement m'était d'une impérieuse utilité, qu'au lieu de me troubler il m'éclairait, que loin de m 'affaiblir il me complétait, et sans plus résister je me suis grisé de
cet émoi parce qu'il nourrissait de sang ma pensée, qu'il enrichissait d'humanité ma raison et qu'il fortifiait d'une passion juste et profonde l'ensemble des idées qui forment mon esprit.
Mon Dieu, il s'agit d'assez peu de chose. Le hasard d'une cérémonie officielle m'a ramené, après vingt-cinq ans d'absence, aux lieux où mes parents passaient Tété, dans ma petite enfance. J'ai reconnu, juchée sur son rempart de verdure, la jolie église du Tréport où il y avait dans le temps des bateaux suspendus par les pêcheurs et dans laquelle j'avais vu des femmes en sabots venir prier avec ferveur les jours où la tempête secouait les vitraux. Je la retrouvai telle qu'autrefois. Les raisins et les chardons, si bellement travaillés par un vieux sculpteur, courent encore dans les voussures et d'admirables clefs de voûte, qui sont les joyaux de ce sanctuaire marin, pendent, flottent comme des voiles de valenciennes... 11 me semblait avoir perçu tout cela dans une vie antérieure dont j'étais, dont je suis en vérité le seul survivant.
Du temps de cette ancienne existence, il y avait sur un pont au fond du port un aveugle qui chantait Y Invalide à la tête de bois, imberbe, sans âge, avec une voix jeune, criarde et asexuée, en appuyant un doigt sur son oreille et
en se balançant d'avant en arrière sans tenir compte du rythme de sa chanson, indiscontinùment. Comme je passais par là, je fus cloué de stupeur, il y était encore et tout pareil, jauni, mais non vieilli, s'agitant de même. Seulement la chanson s'échappait par bribes, s'arrêtait, éparse en paroles indistinctes, comme une vieille horloge qui se déclenche encore et qui ne sonne plus.
L'ne pitié infinie me possédait, pitié de lui, pitié de moi tout ensemble. Ce misérable dont je ne savais rien était ce que je connaissais le mieux au monde, mon plus rare souvenir, Tunique contemporain de ma pensée, ma preuve, ma mesure et mon témoin!
Alors j'ai voulu tout voir, pour tout revoir, la vieille maison de mes jeunes parents, les maisons voisines, toutes les rues, et le port, et l'immense horizon dont je ne consentais à rien admirer que l'ancienneté de mes regards sur lui...
Voilà tout ce qui m'a ému, des choses trèssimples et que j'ai sincèrement dites pour montrer qu'elles ne passent point l'ordinaire. Assurément, si elles étaient situées dans la vie d'un autre, je ne m'y attacherais guère, car elles se montrent en soi d'un médiocre intérêt.
Mais moi, elles me remuent prodigieusement et j'ai été secoué par ces riens bien plus que par les livres et les événements.
C'est qu'il y a dans l'homme qui retrouve la trace de lui-même au fond d'un temps lointain une commotion d'autant plus retentissante qu'il lui est donné de remonter plus haut dans sa vie et qu'il touche à des chaînons plus anciens. La couleur et la qualité du souvenir alors ne comptent pas : l'ancienneté seulement importe, l'ancienneté de soi, attestant la pureté originelle du sang et la persistance de la personne.
Disposition occidentale que cette complaisance envers soi-même, tour d'un esprit jaloux de sa continuité. Un Chinois, un Arabe ou un Hindou accepte mieux de sentir à chaque heure une de ses fibres se détacher de luimême et s'en aller dans le tourbillon. Même il trouve à cette fatale évanescence une vastejoie. Nous autres non pas. Nous entendons être solides. Nous pensons consister. Toutes ces fissures par où s'en va notre âme nous assombrissent.
Plenus rimarum sum, hacatque illac perfluo^
dit Térence. Et nous nous crispons à défendre
notre essence de toutes ces fuites par où nous nous perdons, aussi bien que de toutes les nouveautés que le hasard nous incorpore. C'est notre point d'honneur de persister, tenaces, et tandis que nous doutons sans cesse si nous sommes bien aujourd'hui le même qui posa tel acte autrefois, c'est avec une ivresse infinie que nous retrouvons tout à coup dans l'autrefois ce quelqu'un qui est indubitablement nousmêmes. Deux molécules éloignées de notre moi successif se rapprochent alors en nous foudroyant et s'unissent avec une fureur. C'est la joie occidentale de l'identité.
Nous avons déjà constaté, soit à regarder nos cathédrales, soit à approfondir les tableaux d'un Poussin, que nos œuvres traduisent toujours très-fortement le sentiment de la durée. Notre sens aussi de l'histoire, de la nôtre principalement, ou bien encore la persistance incroyable de nos sentiments traditionnels, comme cette haine de l'Anglais qui reste vivace sur nos côtes normande et bretonne, ou plus récemment cet indéracinable attachement à nos frères séparés de Lorraine et d'Alsace, découvrent une fidélité âpre à nous-mêmes, qui ne sait pas désarmer et que nous exaltons dans le paroxysme de nos volontés rationnelles
18b TRAITÉ DE L OCCIDENT
et de nos œuvres absolues. Durer et mesurer ce que nous durons, c'est notre héroïque souci.
Cette émotion de nous retrouver, lointains, et de nous reconnaître, s'adoucit en outre, en nos souvenirs d'enfance, d'une assurance qu'ils nous apportent, en nous montrant quels nous étions, si petits, en deçà des éducations et de la vie, tous frais dépositaires du sang reçu. C'est découvrir plus claire l'eau plus proche de sa source, se renseigner divinement sur soi, apercevoir en toute vérité qui on fut en toute ingénuité, qui on est en dépit de tout ce qui nous égare. C'est être retourné tout près de ceux que nous continuons, jouir vraiment de son hérédité, et voilà qui importe en un pays de tradition.
Or l'émotion redouble, bonne et légitime, si on sort victorieux de cette confrontation et si, après avoir grandi et pris des forces, après s'être développé, s'être rehaussé, s'être logiquement efforcé sur soi-même, on s'aperçoit qu'on est bien encore ce petit enfant intact. Quant à moi j'aimerais mieux ne pas être que ne pas être cela, et je ne souhaite rien que d'écrire un poème d'homme sur ma pensée d'enfant. A une heure où l'esprit de tradition est tellement traversé, c'est y être fidèle que de
garder la tradition de soi-même : cette sorte d'individualisme est la moins insupportable. Pour ce faire, de la bonté, de la raison suffisent et ce bon sens honnête et ferme qui devient si rare ; mais de cela nous détournent tous les jours tant d'émotions insignifiantes. Nous n'en devrions tolérer l'excès que pour autant qu'elles secondent et renforcent notre dessein. Car notre vie n'a de noblesse et de plénitude que si elle repose sur notre enfance.
L'émouvante devise, mes amis, que eelle de ce beau roi aveugle dont Froissart nous conte l'héroïque et suprême aventure, lorsqu'il s'en vint de Bohême combattre dans les rangs des Français à la bataille de Crécy. « Le roi de Bohême alla si avant qu'il férit un coup de son épée, voire plus de quatre, et reeomballit moult vigoureusement, et aussi firent ceux de sa compagnie ; et si avant s'y boutèrent sur les Anglais que tous y demeurèrent et furent le lendemain trouvés sur la place autour de leur seigneur, et tous leurs chevaux liés ensemble. » Son cimier portait ces deux mots : « Je sers ».
Je dis que de revendiquer ce dire avec du sang, c'était chercher le plus sensible de notre cœur, et s'identifier vraiment à nous que de mourir en ces termes dans notre compagnie. L'Occident vit et meurt au service. Dans le
service il trouve sa béatitude. Ceux-là même des nôtres qui d'un front orgueilleux se pensent affranchir, ils ne savent pas qu'ils ne se délivrent que pour recommencer de mieux servir, de servir dans le travail et dans l'amour!
Interrogeons donc notre langage lui-même. 11 a reçu d'âge en âge la confidence du sentiment populaire ; il va nous trahir l'aveu de ce grand désir et de celte unanime bonne volonté. Qu'ils ont changé de sens en effet sur nos lèvres de Celtes, les mots que nous avait imposés la conquête latine, et qu'ils se sont adoucis ! Des privilèges antiques énoncés dans ce nom de citoyen par où l'homme libre se distingua orgueilleusement de l'esclave, nous avons dans les mots qui en dérivent effacé peu à peu la dure signification ; civilité, politesse n'expriment plus rien que de bons égards envers nos semblables. Quant aux services qui nous ont été rendus, nous éprouvons de la répugnance à en avouer le paiement, tant ils nous furent librement rendus, et dès que l'appréciation matérielle en devient malaisée, nous nous hâtons de les rémunérer par des honoraires,
car nous entendons d'abord les payer d'estime. C'est donc sans défaite et sans peine que désormais l'homme se subordonne à l'homme et l'appelle son seigneur; cet hommage quotidiennement formulé, comme une prière des ancêtres dans laquelle nous nous saluerions tous les jours, atteste une fraternelle attitude de toutes nos âmes inclinées les unes vers les autres. Et c'est ainsi qu'un Racine, dédiant Bérénice à Colberl, ne signe de son grand nom l'épitre dédicatoire qu'après s'être, d'une ample écriture, proclamé son très-humble et trèsobéissant serviteur. Et voilà comment le latin neutre servire, en devenant le verbe actif servir, a perdu la signification dégradante et ignominieuse, qui s'attachait à l'idée de l'esclavage. Servir, c'est être utile: servir à, c'est acquérir une réalité par l'emploi, c'est être en fonction, et rendre service c'est aimer. L'ancien servir faisait de l'homme une chose à la disposition du maître. Le nouveau servir transforme toute besogne en un beau geste humain, baigné dans la paix du bon vouloir. Il nous donne la joie de nous prouver à nous-mème, dans la plénitude de son efficacité, notre existence, l'ivresse de nous bien employer; il utilise tout l'homme. Où il nous faut encore et comme toujours recon-
naître le sens probe et vigoureux de cet Occident qui réalise en tout ordre l'emploi complet des énergies.
Je dis plus. Ce strict usage de soi rehausse l'homme définitivement, en l'associant à son œuvre, plus grande que lui. Car la joie de servir c'est bien alors de ne plus se sentir de l'humanité perdue, de participer à des activités supérieures, de se connaître par la tâche le frère évident, vivant et vrai de tous ses pareils, non dans l'abandon, mais dans le don de soi. Servir, c'est encore aimer son travail plus que soi, -assurer contre soi-même, s'accroître ; c'est se ranger dans ce qu'on aime. Servir, c'est ne plus être seul. Tout notre christianisme national, toute notre vie corporative, toute la gloire de nos arts ont tenu dans ce doux acquiescement. Credo quia absurdum. Une immense humilité m'agrandit. Je me plie à la tradition parce que je ne suis qu'une impuissante unité; j'obéis, moi l'affamé de certitude, parce que je doute; je sers, de crainte d'être seul; je sers pour me rassembler avec vous, je sers pour nous réunir; j'accepte, j'obéis pour que ma foi unifie tout. Non, non je ne me diminue pas, mais je me maîtrise, mais je me discipline, mais je me multiplie dans tous les autres, mais
je m'exalte dans la communauté des an
« La vie humble aux travaux ennuyeux et facil
Est une œuvre de choix qui veut beaucoup d'amour.
L'âpre bonheur d'occuper sa place toute petite, le bon secret de se savoir le plus ignoré des hommes, la joie pure d'Eliacin, l'anéantissement de Pascal, la prière d'Hello : « Donnez-moi le
goût de la petite maison, » — le gémissement brisé de Kundry devant la prairie pascale : « Servir! » C'est la rivière cherchant son lit. C'est la pierre qui demande la cathédrale. Par ainsi tous les corps sont possédés du même esprit3 toutes les âmes ont le même sens, comme toutes les absides occidentales sont tournées vers la même auhe...
Une telle conception, dans la mesure où elle prévaut, n'assure-t-elle pas à toute une province, à tout un pays, à tout un monde, les vivantes énergies de la famille? Quoi le délire de l'égalité nous ferait perdre cet émouvant et vaste' équilibre! Nous vouloir et nous croire tout simplement égaux, comme des quantités mathématiques, nous qui d'abord sommes incomparables. Qu'il y a de beauté plutôt dans ce tier et loyal sacrifice de soi-même, dans le culte
ardent de sa condition, dans l'offre de son humanité 1
0 femmes, je ne vous ai pas encore nommées, car vous êtes nos sœurs. C'est vous qu'il faut bénir pour cette grande tradition de fidélité, vous les mères, vous les épouses, vous toutes, les servantes; toute votre vie la maintient et l'enseigne ; l'indépendance ne fut jamais votre part; toute votre tendresse tient dans l'acceptation passionnée de cette soumission amoureuse. C'est vous qui, dans toutes les familles, formez de soir en soir le trésor des vertus attentives, en ornant de votre grâce les minutieux travaux, et vos mains adroites ont la sûreté des sublimes intelligences. Et c'est vous de même qui mesurez dans tous les cœurs qui sont entre vos mains ce qu'il faut de fierté pour servir sans diminuer le prix du service. Soyez glorieuses vraiment pour la naïveté du grand labeur occidental, éclos sous votre souffle maternel.
Ce fut un legs terrible de l'antiquité, en effet, que l'esclavage. Le servage de notre Moyen- Age, si inutilement décrié par des gens qui
s'obstinent depuis Rousseau à tenir l'homme pour un animal abstrait et se l'imaginent comme une horloge raisonnable, fut l'étape acheminant un monde neuf vois la libre acceptation de son travail. Ainsi fut peu à peu fondée chez nous une àme disciplinée, ef l'Occident lit dans la servitude volontaire l'expérience de la nouvelle liberté du monde. La loyauté, la bonté du travail qui devint le trait le plus général de nos œuvresdu Moyen-Age fui le fruit de cette grande volonté de bien les faire. La probité qu'elles manifestent est si entière et si fervente qu'elles en gardent cette fleur d'ingénuité qui les fait charmantes et saintes. C'est leur qualité hennêtc qui les vêt de beauté. Ainsi la beauté d'Occident se rehausse- t-el le toujours de quelque dignité morale. C'est la droiture de cœur de nos maîtres d'œuvres qui dressa si fièrement leurs voûtes, comme c'est la consciei d'un Corneille qui illustre ses vers de pureté. Le servir antique s'est ennobli par le consentement. Un émoi humain imprègne le travail et transfigure l'ouvrier. Les uns et les autres, ceux qui ont taillé les images comme ceux qui ont broyé les couleurs, ceux qui ont forgé' les strophes comme ceux qui ont trempé dans le safran et dans la pourpre la laine des ta-
pisseries, ils nous montrent allègrement de quel cœur ils besognaient. C'est par la joie que durent leurs ouvrages. L'honneur professionnel de nos artisans, ce n'est rien d'autre enfin que cette passion de servir, éclatant dans tous nos chefs-d'œuvre. Une fierté a remplacé une servitude, la gloire mystique de s'incarner dans son œuvre, et l'homme à force d'amour s'est élevé dans la tache même qui l'abaissait l. L'homme ne vit que de contrainte. Le génie
1. « Au moyen âge donc, non seulement le système théologique et militaire a éprouvé une immense amélioration par la fondation du catholicisme et de la féodalité ; mais, en outre, le grand fait politique résultant de cet établissement, c'est-à-dire la division régulière entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, doit être envisagé comme ayant éminemment perfectionné la théorie générale de l'organisation sociale, pour toute la durée de l'espèce humaine, et sous quelque régime qu'elle doive jamais subsister.
« Par cette admirable division, les sociétés humaines ont pu naturellement s'établir sur une échelle beaucoup plus grande. par la possibilité de réunir sous un même gouvernement spirituel des populations trop nombreuses et trop variées pour ne pas exiger plusieurs gouvernements temporels distincts et indépendants. En un mot, on a pu ainsi concilier, à un degré jusqu'alors chimérique, les avantages opposés de la central isalion et de la diffusion politiques. Il est même devenu possible de concevoir sans absurdité, dans un avenir lointain, mais inévitable, la réunion du genre humain tout entier, ou du moins de toute la race blanche, en une seule communauté universelle, ce qui eut impliqué contradiction tant que le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel étaient confondus.
o En second lieu, dans l'intérieur de chaque société particulière, le grand problème politique qui consiste à concilier la subordination envers le gouvernement nécessaire au maintien de tout ordre public, avec la possibilité de rectifier sa conduite,
de l'Occident fut donc de bien choisirla sienne, l'obligation professionnelle. Rien ne lui paraît plus beau que de vivre chacun dans sa condition et de bien faire sa chose, religion organisante qui aux hommes inégaux fixe leurs devoirs où sont leurs tâches différentes et ne les reconnaît égaux que dans la beauté du labeur, ascétisme social qui offre à chacun un idéal tangible, une justification rude et familière, une nourriture morale qu'il doit boire et manger tous les jours. L'apprenti, le sergent, le valet, le mousse sont les catéchumènes d'une société où l'administration, la magistrature et l'armée sont du service. L'enfant sérieux qui passe à l'ouvrier son outil, pour un instant se campe et se croit un homme, car il sert, et ce n'est pas dans un autre sentiment qu'au service du roi le mousquetaire garda
quand elle devient vicieuse, a été résolu, autant qu'il puisse l'être, par la séparation légale établie entre le gouvernement moral et le gouvernement matériel.
« La soumission a pu cesser d'être servile, en prenant le caractère d'un assentiment volontaire, et la remontrance a pu cesser d'être hostile, du moins entre certaines limites, en s'appuvant sur une puissance morale légitimement constituée.
« Avant cette époque, il n'y avait pas d'alternative entre la soumission la plus abjecte et la révolte directe : et telles sont encore les sociétés comme toutes celles qui ont été organis a sous l'ascendant du mahométisme) où les deux pouvoirs sont. dès l'origine, légalement confondus. »
Auguste Comte. Considération* sur le pouvoir spirituel.
sa consigne, ni que Vauban construisit les citadelles de Louis XI V. « Valde magnum est in obedientia stare, sub praelato vivere », dit l'Imitation. De là cette « grandeur passive », faite de silence et d'abnégation, dans laquelle ont vécu nos armées, ce sentiment de l'honneur fermement gardé par elles comme une « pudeur virile». « L'honneur, dit Alfred de Vigny, c'est la conscience, mais la conscience exaltée. C'est le respect de soi-même et de la beauté de sa vie porté jusqu'à la plus pure élévation et jusqu'à la passion la plus ardente. » Elles sont les filles, ces graves armées, d'une chevalerie aventureuse qui s'employa au service du monde avec un incroyable désintéressement. On la vit accourir à l'Est, au Midi et au Nord, présente partout où le jeune Occident était menacé par des incursions, sans autre désir que de se pouvoir rendre le témoignage d'avoir été fidèle et bienfaisante et que de tomber avec le cri de Roland sur les lèvres :
Bel sire reis, je vus ai servit tant,
sans autre espoir que de bien employer son courage, ainsi qu'en fut donné l'exemple par ce Bavard qui se disait « le loyal serviteur ».
Ce n'était pas même assez d'un furieux héroïsme maintenant sur toutes nos marches l'intégrité d'une civilisation naissante; partout où la faiblesse demandait un appui, partout où souffrait la justice, on la vit encore offrir son épée. La femme, ce furent les chevaliers qui l'inventèrent. Comme elle était douleur et fragilité, ils lui demandèrent sa loi, et si pour La première fois elle était investie de ce droit à l'hommage, c'est que, servante exquise, ils voulurent qu'elle fût servie à son tour. Touchante folie qui cherchait partout de beaux liens où s'enchaîner!
Mais faut-il même aller si haut dans l'histoire pour apercevoir ce pli de notre ame? Notre sentiment religieux jusqu'aujourd'hui ne commandet-il pas le service des pauvres; ne s'appellet-il pas le service de Dieu? Le précepte fut sans doute écrit dans les Évangiles ; mais il appartenait à notre peuple de l'entendre avec cette précision et d'en tirer de tels actes. Or nos vieux saints de France, dont nous oublions trop les figures, furent moins souvent des ermites que des serviteurs : ils étaient bons et agissants ; ils étaient de braves gens qui faisaient du bien à tout le monde. Conception purement occidentale, c'est-à-dire rigoureusement active, de la
piété, que celle de tous ces beaux êtres d'or qui voulurent être des âmes utiles, fut-ce même à Dieu.
J'ai vu à Rome une élégante statue, blanche comme du lait, la Vénus de l'Esquiiin, provoquante par sa jolie tenue sur deux belles jambes, dont les cuisses s'enflent comme des voiles. Tout son corps se hausse vers deux bras qui veulent s'étirer sans doute : au fait, ils sont cassés et, s'ils ne l'étaient point, ils seraient probablement, comme tant d'autres, des bras facultatifs. Ah! que de statues deviendraient des chefs-d'œuvre si l'on en supprimait les bras. Cette indifférence des gestes me scandalise. Une statue qui ne fait rien ne me paraît pas belle. Les vierges et les saints de nos porches combattent pour l'existence. Ils se justifient euxmêmes ; ils enseignent et ils servent à leur place. Loin d'eux qu'ils se contentent d'une expression de volupté vague, ainsi que celle-ci, belle de paresse, la Vénus fainéante! Je lui préfère quant à moi une certaine fille de Laon que j'ai connue dans la domesticité. Elle paraissait trop grande et un peu lâche; sa figure était d'une sobriété
courte. Qui eût pris la peine de jeter les yeux sur elle? Pourtant à porter un fardeau elle devenait une divinité, et il fallait qu'il fût lourd pour qu'elle fût belle. Sa grande taille alors s'élançait sous la pression des muscles, elle se faisait svelte comme un arbre; ses bras portaient la charge selon des lignes souples qui dessinaient sa force avec une précision tendue, et cette vigoureuse harmonie dans le travail se résumait aux simplicités de sa ligure. Tne telle majesté ne la revêtait qu'en servant. Il me plaisait donc de voir en elle une belle image de notre peuple si bien économe deses labeurs, si indiciblement enclin à servir, si profondément affamé de cette consolation mystique, et je pensais qu'il faut aimer le peuple passionnément...
Toute la gloire de l'Occident vient de s'être perpétué. La tragédie recommence la cathédrale, la gravure recommence la cathédrale ; la musique recommence la cathédrale. Durer fut sa fière attitude, se conformer d'âge en âge à lui-même. Quelle apparence y a-t-il donc qu'il se départe demain de celte fidélité à soi? Son génie propre c'est de fournir inépuisablement une force continue. Ses œuvres nous le montrent occupé sans fin à relier des grappes vivantes à d'autres grappes vivantes; il noue indéfiniment des hommes ensemble et des générations successives se confondent dans le travail unanime institué par sa vertu. Dans celte interminable assemblée humaine qu'il prolonge d'une vie à l'autre, tout ce qui se dégage de raisonné, de juste et de loyal, ce qui
se filtre et ce qui se distille de bon d'un homme à l'autre, ce qui n'apparaît qu'entre plusieurs, voilà l'essence dont il fait ses œuvres unes et successives, et de là vient que chacune suppose et appelle toutes les vies. On ne peut plus dès lors concevoir l'Occident que tout entier. En quoi réside l'homogénéité d'un être moral? Dans sa continuité. Un mot résume et dépeint l'Occident : il persiste.
Valiez donc pas dire : « Mon père et ma mère ont chacun leur patrie : d'où serais-je moimême?» Car dans cette multiplication des ancêtres, la filiation de votre mère remonte sûrement par quelque chemin au pays de votre père, et le contraire. Vous êtes secondement d'ici ou de là, mais de l'Occident en premier lieu. Ne dites pas non plus : « La révélation de l'antiquité nous a fait naître une seconde fois ; nous sommes devenus d'autres hommes», ou bien encore : « A telle heure, telle influence a recréé notre âme. » Ce n'est pas vrai. Ces excitations étrangères, que d'ailleurs on les estime heureuses ou détestables, ne nous ont jamais donné que l'occasion d'être une nouvelle fois les mêmes. La nourriture que reçoit l'homme peut aussi bien le rendre malade ou le fortifier, mais non lui donner un autre visage. Voici au
surplus l'aventure véridique qui survint à un arbre de mes amis.
C'était un beau hêtre. Pics de lui poussail un arbre têtu, un cognassier fantasque, un individualiste de cognassier, qui s'obstinait à affirmer en lui les droits de l'arbre en poussant de travers. Pour le mettre à la raison, on lui passa un collier et on l'attacha à un fil de fer dont on enroula l'autre bout autour du tronc du grand hêtre. L'arbre à confiture qui tenait à pousser selon son sens propre, fût-ce au détriment de son voisin, n'en démordit pas et de toute sa sève il tirait sur rattache, tant et si bien que le fer finit par entamer Técorce du hêtre qu'on avait négligé de protéger. Dévier le grand arbre, il n'en avait pas la force : il le faisait donc saigner. Bientôt l'écorce du hêtre se referma sur le fil de fer. Chaque fois qu'un coup de vent agitait le jardin, dans les vibrations du fil tendu, le cognassier percevait la meurtrissure de son tuteur. L'engin continua si bien de cheminer à même le bois vif qu'un beau matin il eut achevé son voyage au travers de l'arbre et ressortit de l'autre côté. Le cognassier n'agitait plus qu'un lien sans résistance et sans doute il pensait avoir décapité son voisin. En quoi il se trompait. Le hêtre
était lui aussi têtu, je veux dire qu'il tenait à sa tète et comme notre père saint Denis il n'entendait point qu'on l'en séparât. Plus beau et plus vigoureux que jamais, il portait seulement une cicatrice à la place où ses tissus s'étaient reformés, et même cet ourlet semblait fait d'un bois mieux serré et plus solide encore.
Prétendrez-vous que ce hêtre, pour avoir été traversé de part en part, avait cessé d'exister, et parce qu'il avait été successivement interrompu dans toutes ses fibres, vous semble-t-il qu'il était devenu un autre arbre?
Ainsi de l'Occident.
Mais où le trouverai-je? Vous l'avez chez vous tous les jours. 11 est dans toutes vos persévérances quotidiennes, dans la simplicité de votre sens, dans l'honnêteté de votre raison, dans la pureté de votre cœur. Chaque fois que vous opérez une œuvre justeet fermement déduite, tout le temps que vous besognez loyalement, il est dans votre efïort et votre effort le perpétue. Respectez donc votre travail, car votre travail n'est pas à vous. Bien user, voilà où l'Occidental met son honneur. Faire en toutes choses œuvre de logique et de probité ne fournit point aujourd'hui une conduite moins noble, ni une pratique moins efficace qu'aux jouis antérieurs. Se contenter
même de vivre dans cet esprit etde respirer dans ce désir suffi! pour que d'autres entreprises se préparent et que ce génie se perpétue. Toutes
les fois que vos actions et votre pensée se conforment à cette simplicité forte et raisonnable, soyez bien sur que vous n'êtes pas seul ; votre maison se peuple d'une société séculaire : l'approbation d'un long passé vousjustifieà chaque instant; au fond de votre conscience Poussin, Pascal etRacinesonl satisfait- : touslesvieux maîtres anonymes, tous ces inconnus de génie qui à force de raison et d'amour ont édifié nos cathéveilles survivent et se révèlent dans votre secret...
Crovez donc à l'Occident et faites vos œuvres.
DES HOMMES
DES HOMMES
Voici au surplus quelques figures occidentales.
En nos pays ou Vhorhme a si bien su organiser son travail et tellement respecté toute matière, les plus vertueux me semblent être ceux qui se respectent pleinement eux-mêmes et prétendent se bien employer. Une telle notion est moderne et nous appartient. Personne n'est plus grand qu'un forgeron qui veut et qui sait être de toutes ses forces un bon forgeron. Réaliser aussi purement que possible un médecin, un laboureur ou un charpentier, cela n'est-il pas suprêmement beau? Il y va de X unité de notre vie.
Voici en vérité quelques hommes qui m'ont paru accomplis. Des morts qui sont des saints, d'humbles saints de mon pays. J'aurais pu en
2i£> TRAITÉ DE L OCCIDENT
imaginer d'autres : mais il aurait fallu les imaginer, ce qui me répugnait. Taime mieux m'en tenir à quatre ou cinq, car il in importe surtout qu'ils aient existé et de les avoir bien connus. Je nai voulu écrire que du vrai.
Le 9 juin 1897, j'assistais à Sainte-Clolilde aux obsèques du Dr Clermont. J'y retrouvai un ami que je lui avais jadis adressé et nous étions là tous les deux, un peu épouvantés par la vie. nous reprochant presque de laisser le passé nous échapper ainsi et ressentant la douleur comme un remords. La discrétion des prières troublait à peine l'atmosphère matinale de cette nef où avaient sangloté, où s'étaient irréparablement évanouies les improvisations du vieux Franck, et le silence en était pour nous deux plus vaste.
Ceux qui étaient dans l'église, nous ne les connaissions pas. A peine avions-nous vu l'ombre de Potain. fondu, rapetissé, marchant avec incertitude comme derrière le cercueil d'un fils. Mon ami se disait sans doute comme moimême : « Tous ces gens-là savent-ils quelle intelligence vient de s'éteindre, quelle affection
de nous être otée? Savent-ils de quelle étonnante façon il a voulu nous connaître, et comme il s'était insinué en nous? Que sont-ils venus faire? C'est pour nous qu'il vivait. Il n'y a que nous vraiment qui sommes ici : c'était notre ami. » Et en effet tous ceux qui suivaient le convoi ne paraissaient guère avoir de lien les uns avec les autres. Us se dispersèrent sans s élre reconnus...
Quelque temps s'est passé, et voici qu'ils se retrouvent et qu'ils se reconnaissent en le nommant. Dans une œuvre récente, Bourget rapporta de lui une pensée sur la douleur. Alors on produisit le témoignage ému de son maître, puis ce furent des lettres écrites par Clermont à ses malades, et sa vie vient d'être pieusement esquissée dans une publication1. C'est qu'à tous ceux qu'il avait soignés, il avait prodigué cette science sûre, et si prudente ! cet esprit fin et juste, cette intelligence malicieuse et élevée, ce cœur exquis dont nous regrettions de rester les seuls témoins. Son malade, il l'aimait spécialement et exclusivement. Son art, c'était de l'affection utile, une adaptation de toute sa personne. Et il dépensait unique-