Une cie de Médecin, par Juste Fennebresque PoussielgueJ
ment toutes les ressources d'une vie austère el d'une intelligence hardie à suffire en secret à tant d'amour. Une grande pari de cette vie esl perdue irrémissiblement pour nous : nous n'en saurons jamais l'obscure sublimité. .Mais il nous en reste mieux qu'un exemple, le rayonnement d'un homme.
Quand on avait vu notre ami, il était difficile d'oublier sa figure. Un crâne énorme, un menton proéminent, des yeux qui ne savaient regarder que tout droit devant lui, deux regards précis, saisissant toutes les choses à leur mesure. L'ensemble donnait l'idée de quelque mécanisme intellectuel puissant et exact, et semblait si implacable que Ton était tout étonné d'une désinvolture aisée, d'une bonté amusante, d'un semblant de scepticisme qui était son charme. De fait, il ne lui déplaisait pas de donner un air de paradoxe à ses mobiles propos, qu'il parlait en-dedans, d'une voix très-nasale, avec un rien d'indifférence. Mais il ne s'y fallait pas tromper. Cela n'allait qu'à vous stimuler et à vous rassurer tour à tour. Pas un instant il ne perdait de
vue « combien il importe de vivre », et cette bonhomie enjouée ne marquait rien qu'une clairvoyance où il savait se maintenir dans la pleine possession de lui-même. Jl souriait à cause de l'organisation de sa vie.
Ah ! qu'il fut selon notre esprit! « Etre propre à servir », écrit-il dans ses notes. Instinctivement attaché au lieu où est sa besogne, à l'atmosphère où est sa vie, au quartier où ses malades savent qu'ils le trouveront, il est satisfait d'y pousser « comme un végétal ». Il a les voyages en horreur. Comme je lui demande un jour d'été s'il n'ira pas bientôt se reposer à la campagne, il me répond qu'il y a à Paris de l'eau excellente, les denrées les plus saines et qu'il ne connaît pas d'air plus salubre que celui de la rue Saint-Dominique. C'est qu'il aime surtout dans sa vie Tordre qu'il y peut mettre. 11 ne se lasse jamais d'améliorer l'emploi de son temps. Ses papiers reproduisent sans cesse des méthodes, des plans de vie, des règlements. Il vit « la montre à la main, sans perdre une minute ». 11 n'est pas une branche des connaissances humaines qui ne le sollicite. Lecture, musique, visite des musées, méditation, linguistique, sciences exactes, il distribue entre tout cela le temps que lui laissent ses malades. Mais
il sait la mesure de son cerveau et se garde de lui jamais offrir plus qu'il ne pourrait recevoir. Dès que la fatigue apparaît, il limite l'effort. 11 se veut une activité égale et multiple, en vue de satisfaire une curiosité immense. Le tout sans frénésie, sans contention aucune, le plus naturellement du monde. 11 entend « bien user ».
Quelque chose en effet l'inquiète, l'attriste sans cesse, les forces perdues. « Il n'y a pas, écrit-il, de petites forces qui ne soient nobles et utilisables. Est-ce donc une utopie qu'un invalide ou une vieille femme surveille les études et les jeux des enfants pendant que le maître
travaille à son avancement Tout ce qui se
perd en force se retrouve, pour l'homme, en privations, en douleurs et en abaissement. »
Aussi cet esprit économe et juste, et qui réclame toujours « la minutieuse propreté de tout », commence-t-il en toute occasion par se former des choses une conception nette, une idée soigneusement nettoyée. « Il ne faut rien apprendre de seconde main », dit-il sans cesse. Sa raison forte et claire excelle en effet à éliminer les notions inutiles.
Et c'est comme inutiles qu'il rejette tous les adoucissements de la vie dont nous nous embarrassons. Car derrière sa bibliothèque, intime.
douce, assourdie, avec des livres jusqu'au plafond, il y a une chambre nue avec un petit lit de fer : c'est sa cellule.
Un sentiment encore est bien occidental en lui : la dilection de la douleur. Il l'aime pour sa beauté, pour sa noblesse et pour sa grandeur : il la chérit pour son utilité même. Quand on l'opère, il refuse de se laisser endormir, et sur son lit de mort, il dicte des béatitudes : « Je me réjouis d'avoir souffert... Je me réjouis d'avoir été humilié. . . Je me réjouis de mourir en détail, pour apprendre à mourir aisément. »
J'en sais d'autres qui ont eu pareille force d'âme. Mais l'admirable en celui-ci est qu'il voulait être un homme vertueux, un homme de jugement, un savant, un cœur délicat, un esprit élevé pour être un bon médecin et que le rigoureux exercice de sa profession lui semblait requérir tout cela de sagesse et d'intelligence.
Qu'un médecin sache l'extrémité de la médecine, qu'il se soit aperçu qu'on ne peut se passer de beaucoup de psychologie pour l'exercer, et puisque chaque mal ne comporte
pas un remède absolu, qu'il prévoie toujours la différence d'humanité qu'il lui faudra fournir pour suppléer à l'insuffisance des remèdes,
voilà une façon forl digne, et encore assez rare, d'exercer la profession. Mais c'est d'ordinaire le fait d'un homme que la science lasse et décourage et qui incline à se contenter d'un certain nombre de notions courantes. Germon t n'était point ainsi. Il était d'abord un médecin consommé, expert en son art, avide de s'instruire, excellent praticien, à la hauteur des plus renommés. Je crois bien qu'il a vraiment guéri des gens, autant qu'il est permis d'affirmer une chose si conjecturale. Les articles qu'il a publiés, les travaux qu'il projetait témoignent de l'esprit scientifique le plus ardent et le mieux avisé. Ses arrêts étaient précis, prudents et sûrs, son intervention méthodique et judicieuse, ses procédés élégants. Non seulement il donnait confiance, mais il avait la foi ; non seulement il avait la foi, mais en outre il était sceptique par respect pour sa foi. « Il ne m'a jamais affligé qu'en une chose, écrivait Potain; c'était cette modestie exagérée que je n'ai jamais pu vaincre et qui l'a toujours empêché de se mettre sur les rangs pour arriver à la situation que son mérite lui assignait. »
Mais précisément l'esprit scientifique dont il était tout pénétré l'avait conduit à considérer toujours que le malade est un homme et que le médecin en est un autre. « Qui apprendra au malade à choisir son médecin? » disait-il. Celuilà ne sait pas non plus se faire connaître de celui-ci. Neuf fois sur dix. il fait un mauvais usage des conseils qu'on lui donne : c'est presque toujours un mauvais collaborateur. De la science ne suffît pas à réduire cet aléa. D'où la nécessité pour le médecin d'être un dominateur d'intelligences et un conducteur d'âmes. Mais à son tour le médecin est faillible ; tous les instants qu'il donne au monde, c'est de la vie qu'il vole à ses malades. 11 en a trop, il ne les connaît pas assez. D'où la nécessité pour lui de se cultiver sévèrement. Et tout cela acquis, il reste encore que dans la médecine il n'y a pas grand'chose à guérir : il ne s'y agit que de faire patienter les malades et les habituer à leurs maux...
On s'explique dès lors que Clermont ait longtemps balancé dans sa jeunesse entre la médecine et le professorat. On comprend encore mieux qu'il ait d'abord tremblé devant une telle vocation, qu'il ait été au début pris d'une sueur de sang devant la vie qu'il se choisissait
et qu'après son internai il se soit qLiel<jut» temps sauvé de Paris dans un grand trouble.
Tout son art, c'était en effet de bien envisager dans la médecine que c'est un art. et donc qu'il la faut exercer avec tout soi-même. Ces! pourquoi son inquiétude d'être un homme accompli. Rien ne lui semblait honnête comme de laisser agir la nature. Il lui répugnait de recourir aux moyens violents qui brutalisent le mal et le malade. Ce lui semblait être de la médecine basse. La nature est infiniment plus complexe et plus délicate : de telles interventions ne peuvent que la faire bouder. Il avait cette opinion défendable que l'estomac d'un homme n'est pas fait pour être lavé. La chirurgie lui paraissait un pis-aller. Enfin il vivait et il travaillait dans cette notion supérieure qu'en toute occasion c'est tout l'homme qu'il faut soigner. 11 regardait donc comme une funeste erreur de toujours se spécialiser. « La condition première et essentielle de l'éducation positive, intellectuelle aussi bien que morale, écrivait-il (car il n'a jamais séparé la médecine de l'éducation), doit consister dans sa rigoureuse universalité. » Et encore : « L 'abaissement d'esprit est la conséquence de la division du travail. »
Il disait donc à ceux qui étaient venus
chez lui pour le consulter : « Cherchons ensemble », et il leur enseignait qu'il faut être soi-même son propre médecin. Il se faisait malade avec son malade, il le faisait médecin avec lui. Avant de formuler le diagnostic d'un inconnu, il commençait par inspecter soigneusement sa chambre, riochant d'un objet à l'autre, lui portant des coups droits, le sondant par les réflexions les plus piquantes, le dévoilant avec sûreté dans sa vie familière. « Je dis qu'un médecin doit coucher avec ses malades pour les connaître... La vie du médecin devrait être plus longue pour suivre un malade durant toute une génération et combattre plus efficacement l'atavisme. » Conquérir son malade, voilà par où il crut qu'il fallait toujours commencer. Il s'était imposé de se concilier toujours son affection partousles moyens, « mêmes violents », disait-il.
Aussi, quand il écrit qu'il faut faire son œuvre « avec amour », cela peut-il être entendu de lui avec le sens le plus net. La pensée est fort belle ; la voici tout entière : « Faites donc votre œuvre avec amour, noblesse, désintéressement, en toute perfection. Quelle qu'elle soit, l'amour qui l'a faite la rend aussi grande que les plus grandes. »
L'œuvre faite, les malades séparés du médecin, il ne nous reste de celte vie que le superflu : un trésor d'humanité. Ainsi les abeilles avaient accumulé pour la ruche un miel qu'on leur emporte...
Je néglige de conter son désiniéressemenL Lorsqu'on insistait pour régler sa note, il vous la faisait parfois verser à un vieux confrère dans la gène. Je préfère transcrire quelques lignes charmantes qui montrent comment il avait résolu le problème d'aimer tant de malades :
« Moi je ne trouve pas que l'amitié soit un sentiment exclusif ; il me semble qu'on peut comparer le cœur humain à un joyau précieux, taillé à mille facettes, plein de feux diversement nuancés. Chacune de ces facettes est faite pour s'adapter intimement à une autre facette analogue qui lui a été destinée et qu'elle doit rencontrer. De cette façon il est évident que nous pouvons avoir beaucoup d'amis, leur donner des manifestations différentes de notre tendresse selon la forme de leurs facettes et de leurs rayons ; et si peu semblables à nousmêmes que nous leur paraissions être, nous n'en sommes pas moins francs avec chacun, puisque nous l'aimons pour une manière d'être qui nous est commune. »
Ce n'est pas toul. 11 lui fallut résoudre encore le problème de mourir. Depuis longtemps il guettait, il observait le mal qui devait l'emporter. Mais il n'en laissait jamais rien voir, même à ses plus intimes. Je l'ai assez connu pour savoir ce qu'il pensait de la mort, de la sienne. Il était si grave, si scrupuleux et si fin qu'il trouvait malaisé de disparaître pour un médecin. C'est là en effet un cas triste et délicat : abandonner ses malades, et ce qui est pire, leur laisser voir sa faiblesse, s'avouer vaincu, leur faire perdre confiance en soi. Clermont prépara les voies. Il fit son testament médical avec la plupart de ses malades et voulut dans une dernière conversation leur léguer un suprême conseil. Je me souviens que la dernière fois que je le vis, il mena la conversation à sa manière, approchant avec fantaisie des choses qu'il voulait dire, puis s'en écartant tout à coup pour me dérouter. Le jeu, que je n'ai compris que plus tard, dura longtemps, el il recommençait toujours de dire combien il est difficile de choisir un médecin. Une fois il risqua : « Si je n'étais plus là... »
Enfin il m'avoua négligemment que « celui qui a chance cTêlre le meilleur pour nous, c'est notre ami d'enfance ». Nulle pensée ne me parait, sous une forme facile et aimable, porter plus nettement son empreinte.
Pendant cette dernière maladie, à peine on put avoir de ses nouvelles. Il ne mourait pas, il se cachait. Tant qu'il en avait eu la force, il avait continué de voir ses amis; seulement il s'abstenait de dîner avec eux, ou bien il limitait le temps que ses forces lui permettaient de leur accorder. 11 mit à nous quitter une discrétion héroïque. Ainsi mourut quelqu'un d'accompli. Nous n'avons guère su comment.
On peut voir au château de Versailles, dans l'embrasure d'une fenêtre, parmi des portraits militaires du premier Empire, une figure intelligente et haute, dénonçant un esprit résolu, mais peu commode, avec un nez busqué et des yeux pleins de passion, au-dessous de laquelle on lit :
Jean-Louis-Ebenezer Reynier.
Canonnier, bataillon du Théâtre Français (1792),
Comte Reynier,
Général de division 1796).
La peinture ne se recommande que par le type de l'homme; par contre, dans les archives du château, l'obligeant M. de Nolhac pourrait vous montrer du remuant militaire un portrait au fusain qui est beaucoup plus intéressant...
Oh! que je la connais, la flamme de ces yeux là. Je Tai vue flamber dans d'autres yeux qui
ont brûlé ma jeunesse et dont le souvenir me réchauffe encore.
Léon Reynier, qui était le petit-neveu du général, aimait assez peu les militaires ; mais lui-même, le plus ardent des artistes, était comme un Jason belliqueux parti pour la quête de la Beauté avec une foi hardie et offensive, et l'artillerie de l'ancêtre éclatait dans l'éclair de ses yeux. De lama tendresse pour cette médiocre peinture de Philippoteaux. C'est lui le violoniste impétueux, le maître à la parole brève, l'héritier de ce sang militaire, que je me complais à y interroger. Quelqu'un de fixé avant lui semble m'y continuer son regard après lui.
Car d'un si brillant labeur, que pouvait-il bien nous demeurer, sinon ce vain souvenir? La vie d'un virtuose, c'est une abnégation. 11 se donne à d'autres génies. S'il n'a été que ce malheureux trop bien doué qui monnaie toute musique en applaudissements, en vérité il n'a pas vécu. Mais il en va mourir, s'il a tremblé quand la splendeur des chefs-d'œuvre descendait sur lui : c'est le cœur de Léon Reynier qui s'épuise; d'autres, de grands autres, lui dérobent son existence et la beauté qu'ils lui imposent le tue. Conter cette vie, ce serait commenter Bach, ce serait méditer sur Beethoven ;
ce serait même, tant il respirait large, évoquer Shakespeare qui le hantait. Il me plaît donc, en commémorant mon maître, d'exalter cet
anonymat de la plus forte personnalité que j'aie jamais connue et de confondre cet oubli dont il avait fait choix avec le beau sacrifice des artistes du Moyen-Age qui ne mettaient pas leur nom sur leur ouvrage, parce que leur ouvrage était la parole du peuple tout entier. Il me plaît surtout d'étreindre dans la notion de notre Occident la somme de toute cette noblesse désintéressée, de le connaître dévoré d'un feu obscur et voilant sa gloire et de découvrir encore jusques autour de nous l'enchaînement de toutes ces belles vies sacrifiées, communiant d'un âge à l'autre dans la passion de servir.
Avec quel éclat toutefois Léon Reynier ne s'était-il pas révélé dès sa jeunesse, de quel coup d'archet il en avait attaqué les premières mesures! Ce fut dans un enthousiasme dont n'approche guère l'accueil que depuis lors nous avons fait à tant d'autres. La fougue de son jeu, un beau son large qui vous remuait profondément, une expression passionnée, quelque chose
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de riche et de généreux, un doigté de fer, un archet magique et dominateur, d'irrésistibles affirmations firent tout de suite de lui, comme on disait si drôlement alors, le jeune « lion » des concerts. Pas de fête dont il ne soit : on le produit à côté de M1!e Georges, de Mme Viardot, de Rachel, de l'Alboni. Il parcourt la France, on l'appelle en Angleterre, il paraît aux Tuileries. Berlioz l'appelle à ses concerts de la Société Philharmonique. « Léon Reynier, c'est Liszt », écrit Emile de Girardin. Jules Janin, Vacquerie, Théophile Gautier exaltent sa furie superbe. De triomphe en triomphe, l'enfant grandit. L'âge de la conscription arrive. Ici un épisode amusant. C'était le temps de la guerre de Crimée ; l'artiste allait être appelé sous les drapeaux. Alexandre Dumas, de sa plume la plus fringante, annonce dans un feuilleton du Mousquetaire qu'il ouvre une souscription pour le rachat de Léon Reynier. Tout de suite l'idée est accueillie avec faveur ; de partout on envoie de l'argent; des gens demandent à le remplacer pour rien. Un jour un « Monsieur riche » se présente et offre de verser à lui tout seul la somme nécessaire; on lui répond que la souscription est aux trois quarts couverte ; l'autre (un Anglais, n'est-ce pas?) remet son
portefeuille dans sa poche et s'en va sans rien laisser. Une autre fois, ce sont des artistes qui faute d'argent envoient des dessins. Alexandre Dumas annonce qu'il les garde et remercie bien. Finalement Reynier ne part pas; l'argent est versé à des orphelinats, et le tout se termine par des concerts à bénéfices. Rien ne semble, à qui Ta connu, plus naturel que cette dilection publique. Il y avait en lui, quelque chose de communicatif ; sa nature était un aimant; il avait un fluide ; il incendiait ceux qu'il touchait. Quand deux hommes se rencontrent qui l'ont connu, leur figure s'éclaire d'un sourire particulier. Sa mère était créole. De là sans doute son emportement dans tout ce qu'il entreprit; de là, ce jeu souple, vif, spirituel, tendre, éclatant : le violon est si beau quand il est brillant. De là aussi une ardente curiosité. Son début précoce, en effet, n'avait point entravé ses études classiques; le jeune virtuose lisait les poètes, il s' éprenait de Rubens, de Michel-Ange, de Delacroix, de Corot; de toute expression éle\ée il s'informait: son esprit était singulièrement prompt à s'agrandir. Aussi ne lui fallut-il pas longtemps pour s'affranchir des pauvretés musicales que cette époque lui avait d'abord imposées. C'était alors des coups audacieux que
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d'offrir au public les derniers quatuors de Beethoven et même le concerto à deux violons de Bach, pour lequelil avait lié partie avec Vieuxtemps. Résolument il se jeta dans Je mouvement wagnérien.
Tel avait été l'enfant quand parut l'homme. Au reste ces menus souvenirs exhumés de quelques numéros anciens du Charivari ou des Débats, du Corsaire ou du Constitutionnel ne vont qu'à mettre en lumière les incroyables dons de cette belle nature et à rappeler par quelle maîtrise il avait débuté. Xe condamnons pas si légèrement les petits prodiges : ce serait d'ailleurs faire tort à Mozart. La vérité est que les « enfants sublimes » ont souvent le privilège de vivre deux fois, et la seconde magnifiquement; ils recommencent avec leur génération une nouvelle carrière, mais ils l'abordent munis d'une technique que les autres ont encore à apprendre : ils débutent un degré plus haut, ce qui ajoute une coudée à leur taille.
Comme il en était là. le jeune Reynier reçut
de son instrument une révélation nouvelle.
\i.iisemblablement de triompher toujours
dans cette musique spécialement écrite pour le produire en dehors, trop avisé toutefois pour méconnaître à quelle puissance le porte cet effort et dans quelle claire ('locution l'engage cette école, il voulut dans ce beau langage parler LOulé son àme et résoudre l'étemel problème déjouer de la musique etde son instrument, d'être du même coup le violoniste et puis un homme. Juste conception, car c'est le propre du violon de marquer le tour, l'aisance et le mouvement de notre esprit : on ne saurait vraiment l'imaginer {\v\ intelligent. Le malheur est que même les plus grands virtuoses ne font à l'ordinaire que nous donner le change sur leur esprit épais. Les cris profonds de l'àme, ses réticences, ses élans et ses songes, la joie, la douleur et l'esprit, les infinis mirages du monde, la fine ivresse de la beauté, tout ce qui l'exaltait dans les poêles et chez les peintres, Reynier voulut faire tenir tout cela dans ce peu, le traduire purement comme violoniste. Or il entendit bien qu'il ne fallait pas tenter d'y atteindre, en abusant d'un tempérament splendide pour déplacer l'axe de l'instrument et briser la sphère où il est circonscrit. Au contraire il se conforma à notre tradition, laquelle enseigne que c'est par le bon emploi de la matière et si l'on en épuise toutes
les propriétés, que s'amplifie notre travail. Une statue de bois n'est jamais si belle que si elle est belle de manifester la vertu de son bois. Lui donc, il s'adonna à faire cbanter le violon qu'il y a dans le violon.
Peu importent les circonstances qui modifièrent sa vie : le fait est seulement qu'elle fut modifiée dans le sens de cet achèvement. Il se sentit moins de goût désormais pour les grandes assemblées où il avait reçu de tels accueils, mais où il faut le plus souvent que l'instrument se renonce ou se force; car Sarasate joue avec une égalité et une justesse fort curieuses, mais il est prudent : c'est une voix qui ne pense qu'à elle-même; et Ysaye au contraire semble un Titan, mais entre ses gros doigts, j'entends son violon qui gémit : « Tu me fais mal. » C'est dans un monde à son échelle que le violon manifeste toute sa puissance et rien ne valut pour moi de l'entendre au milieu d'une atmosphère chaude, moelleuse et recueillie, dans ce petit cercle si intime des mercredis, dans les strictes limites d'une chambre, parmi deux douzaines d'amis, violemment émus, j'en témoigne...
C'est qu'un joli violon, la sagesse de sa structure, la perfection de sa table d'harmonie, le galbe de ses filets et de ses éclisses, la profon-
deur lumineuse de son vernis el tant de détails dont pas un n'est superflu, voilà encore, conditionnée en toute exigence, une chose de l'Occident. Car enfin trouverez-vous que cette forme décidéeétait bien naturelle? S'offrait-elle spontanément au luthier? A moins qu'elle ne soit la résultante d'une longue raison continue, comment fut-elle delà sorte arrêtée? Serait-ce aussi par rencontre de hasard que cette boite insolite rend des sons d'un si pur éclat? Et n'est-ce pas à pleurer vraiment que cette petite merveille soit maniée à l'ordinaire par de si médiocres latinistes et de si méchants philosophes! En réalité ce violon avec ses soixante-neuf pièces, c'est un chef-d'œuvre de charpenterie, assurant, dans les conditions les plus heureuses de sonorité, la solidité dans la tension : regardez à l'intérieur, au point où le tout vibre et travaille, vous apercevrez une cheville debout : c'est l'àme; toute l'activité de l'instrument frémit en elle et là est le nonid de sa vie. C'est en effet qu'il vit, grâce à du temps en lui accumulé, à force d'avoir été sublimé d'intelligence en intelligence. C'est le « crwth » des anciens Bretons qui est devenu peu à peu la viole, et qui, parvenu à cette forme supérieure, par un nouveau progrès, se fit le « petit violon à la fran-
çaise ». Il a été pétri par de successives caresses. Chaque génération musicienne l'a modifié un peu en y pleurant sa mélodie la plus voluptueuse. D'une délicatesse à l'autre il en est arrivé mathématiquement à ces courbes serpentines. Mais quand le bel et volontaire objet eut atteint la plénitude de son type, il devint comme un dogme définitif et sacré; depuis trois siècles on n'y a plus rien changé. Oui, cette petite chose passionnée, depuis si longtemps pressée par un amoureux effort, poussée d'une émotion à l'autre jusqu'à sa forme, enferme vraiment en soi un grand frisson de vie. Le bois n'est-il pas d'ailleurs la plus vivante des matières? Meurt-il jamais? Un violon, mais cela a son humeur, son caractère et sa race. Que l'on frotte, que l'on étreigne un peu cette petite personne, son cœur s'échauffe et son timbre s'emplit. Délaissée, sa voix devient aigre; elle s'éraille si l'on en use sans honnêteté. Je sais, moi, un Stradivarius puissant et riche qui n'aime pas à jouer du Mozart, et j'ai connu un Amati, au son d'argent, dont, au bout d'une demi-heure, la parole se voilait, car il était fatigué...
Aussi les Italiens mystificateurs ont-ils bien vite imaginé d'en faire un instrument démoniaque. Il y eut en Italie une école diabolique
du violon : c'est Tartini écrivant son Trille sous la dictée du Malin: c'est Paganini, l'acrobate
absurde et génial; c'estle nain Sivori, mélodieux, mystérieux, dérisoire, dont la naissance avait été hâtée, conte une légende en ce point du moins vraisemblable, par l'impression que Paganini fit sur sa mère. Mais nous, le diable ne réussit qu'à nous faire rire : il ne joue pas de violon en France. Il y a eu et je ne sais trop s'il y a encore une école française du violon, une école logique et fière, somptueuse et raisonnable. Mais, ce que je sais bien, c'est que Léon Reynier fut une de ses gloires. Chaque trait, chaque phrase de lui prenait toute sa portée de rester dans l'instrument; on ne pouvait plus concevoir, l'ayant entendue, qu'elle fût dite autrement. Le tout d'une absolue probité : l'on jouissait de voir comment c'était fait. C'était toujours franc et toujours grand, profondément juste et subtilement violonistique. Oh ! les beaux doigtés. Quelle main inoubliable il avait! Son chant, c'était une passion maîtresse de tous ses moyens, toute une culture en éveil. Avec cela un archet royal. Car si j'ai parlé d'une école française, c'est surtout pour exprimer une façon hardie de manier la divine baguette dont le ressort, tellement délicat, pure fibre du bois, mesure les élans et
façonne les contours de la mélodie. C'est ce qui allège et ce qui pèse, ce qui lie et ce qui découpe, la noblesse, l'allure, le style : rien ne fut beau comme un archet dans cette main cavalière. Cela chantait en écrasant le crin sur les cordes, cela enflait des haleines infatigables, cela gémissait, pleurait, sautillait, mordait; cela enveloppait cent incidents dans une seule ligne souple et fière. Son jeu, c'était de l'intelligence en fusion, une coulée étincelante. Comme il était plutôt petit avec une tête forte et de grands veux noirs, le violon ne semblait plus être que le corps palpitant de ce cerveau qui se posait sur lui.
Le chant perpétuel que fut cette vie a été utilement entendu. Ceux qu'il y avait là, les mercredis, haletants à écouter les quatuors de Beethoven ou les sonates de Bach qu'il jouait avec Rubinstein, c'était parfois de très-grands. C'est lui que Franck écoutait, méditatif, dans son long recueillement. Un jour le vieil artiste apporta un rouleau de musique : c'était son Quintette. Cette poignée d'hommes eut une émotion immense. Franck se jeta dans les bras de
Reynier et voulut écrire pour lui un quatuor : il tint parole et l'œuvre lui fut dédiée : c'est Tune des dernières du grand musicien et elle ne parut qu'après sa mort. L'ne main impie a lacéré la dédicace qui était sur la première page du manuscrit. Que celui qui a fait cela en porte légèrement le remords! Moi je fais ici œuvre de justice et de piété, en restituant l'hommage du grand homme à celui qui fut son premier croyant et qui le premier donna la voix à ses chefs-d'œuvre.
Mon tribut est payé. J'ai dit ce que j'avais entendu et il n'en reste hélas! que ce que j'ai dit. Point ne nous fut donné depuis, à nous autres qui étions là et sur qui pèse dorénavant le silence de cette mort, de frémir sous des musiques aussi éperdument belles, ni de jamais entendre jouer du violon par un seigneur pareil !