UN PAUVRE
J'étais absent quand mon père mourut. Je rentrai de voyage le jour même, deux heures après, et ce fut la vieille servante qui m'apprit tout en m'ouvrant la porte. Comme je voulais me précipiter dans la chambre, je trouvai deux femmes sur mon chemin. L'une se dressa avec violence devant moi, et de ses deux bras étendus me barra le passage. L'autre, c'était ma mère, me fit. sans rien dire, un geste de résignalion. Cette double image est bien souvent revenue devant mes yeux. C'est ma mère qui avait raison, la vie me l'a peu à peu enseigné.
Un pauvre aussi m'a aidé à le comprendre.
Je le voyais entrer chez moi presque tous les mois. Un homme de soixante-cinq à soixante-
dix ans, plutôt grand, un peu courbé, avec de larges épaules. Il s'avançait avec lenteur, appuyé sur un bâton. Ses douleurs solennisaient sa démarche. Quelque nécrose des os lui avait rongé la moitié d'un pied. Sa belle tête de vieillard, entourée de cheveux bouclés et agrandie par une barbe grise de prophète qui tombait sur sa poitrine, était régulière et triste. Il avait ce teint mat et hàlé des pauvres et cette chair d'ivoire par où le visage humain semble, à force de souffrir, retourner à l'impassibilité glacée de la matière. Un rayonnement de douleur élargissait sa figure, et bien loin d'altérer ses traits, leur donnait je ne sais quelle ardente harmonie, une lamentable plénitude. 11 s'en fallait d'un rien que cette magnifique image de misère n'atteignit à l'ampleur théâtrale. Mais l'admirable était que ce rien n'y était pas, le touchant était que ce rien d'espagnol lui fut si profondément étranger. Ce qu'il y avait à la place de ce rien qui lui manquait, c'était le meilleur de lui, tout lui-même, un bon homme qui n'avait rien de sombre, qui souffrait avec douceur et qui vous regardait avec des yeux limpide-.
Lorsqu'il s'arrêtait et qu'il se retournait lourdement pour m'offrir ses vœux, je ne pou-