UN PAUVRE
vais me défendre d'un peu d'émotion au moment où ces yeux-là se posaient pacifiquement sur moi. Alors il s'asseyait, oh! à peine, sur le bord d'une chaise, et lentement il commençait... Il disait l'existence des siens. Lui seul pouvait aller encore un peu. Plusieurs enfants lui étaient morts dune maladie des os. Sa femme ne sortait plus. Lui, par ci, par là, gagnait quarante sous en gardant un chantier la nuit. De bonnes âmes leur donnaient du pain, il suspendait son récit de temps en temps et, portant la main devant sa bouche, il toussait avec révérence. Puis il reprenait. Un grand fils lui restait encore et une petite lille. Mais le premier, ce n'était qu'un peu de vie dans un cadavre; toujours cette maladie des os. Toute celte famille, cela s'écrasait comme de la craie. Pas un d'eux n'avait rien de solide. Ils n'étaient que poussière et leurs bras, inégaux à l'effort, s'offraient à la vie avec langueur. 11 y avait encore la petite fille, qui était « bien gentille tout de même ». Le vieillard alors s'attendrissait imperceptiblement, presque malgré lui, avec pudeur. Elle avait dix ou douze ans; elle n'était pas encore élevée ; elle était bien pâlotte. Il disait avec embarras : « On ne peut pourtant pas la laisser mourir. » J'ai entendu bien desfois cette pauvre histoire.
244 TRAITÉ DE h OCCIDENT
Le vieillard la reprenait toujours avec les mêmes mots, il n'en changeait pas un détail, il la récitait avec une largeur biblique. C'était comme un grand psaume et il le disait d'un ton qui ne faiblissait pas, dans la tension de toute son âme religieuse. Dans les endroits où la chose approchait du tragique, il se récusait par discrétion et s'en tirait avec une bonhomie. Il n'aurait pas su maudire, ni récriminer: rien n'altérait son humilité- Il se voûtait, il se repliait sous la douleur, comme il se serait courbé sous une bénédiction, et cette litanie de misère, recommencée toujours comme un grandiose fragment d'histoire humaine qui se serait transmis de génération en génération, était scandée dans son récit par des refrains lapidaires, par de grands mots légendaires: « car le monde est bien bon pour nous..., car Dieu bénit toutes les grandes familles », qu'il reprenait toujours avec une dignité de patriarche et une candeur de petit enfant.
Comme une parole amère eût terni cet homme! Quelle que soit l'injustice, quelle l'abjection, quelle ia douleur, il y a toujours plus