I N PAUVRE
de dignité humaine dans la résignation que
dans la révolte. Ah! que pouvait-il donc pour moi, ce beau geste qui m'avait un jour défendu la porte, pour m'empêcher d'entrer dans ma souffrance?
Des temps nous sont promis où les pauvres seront moins pauvres, où peut-être il n'y en aura plus. Ils commencent même à ne plus être à la mode. Des esprits impatients se mettent à les dénigrer ; on leur en veut sans doute de ce que ces miracles ne sont pas encore accomplie. Puisse-t-il \ avoir là plus que des mots et de la curiosité économique ! Je me garde bien de contredire, car je neveux ni décourager ceux qui nous offrent naïvement des remèdes énormes, ni surtout consentir au fond de mon cœur à la misère de mes frères.
L'affaire est seulement qu'il y a aujourd'hui des pauvres et j'en ai voulu regarder un dans sa majesté. N'en serait-il plus qu'il serait encore et qu'il y aura toujours des hommes, sinon moins riches, du moins plus malheureux que les autres, et leur rôle social sera toujours de mesurer de leur personne la différence qu'il y a entre le bonheur et la vie, de fournir d'âge en âge la plus grande évaluation d'humanité souffrante, d'être des hommes à cette grandeur,
d'être des hommes infiniment, pour enseigner le monde. C'est l'acquiescement à cette condition qui me semblait grandir celui-ci, l'acceptation, le consentement, VAmen. Il savait bien qu'il y avait des hommes plus heureux que lui. Mais si même il avait pu quelque chose contre leur bonheur, il n'aurait rien pu pour le sien et n'aurait pas abrogé la loi des inégalités personnelles. Il se livrait donc de toute son âme à sa condition. 11 acceptait donc d'être de la pitié vivante, d'être un étalon de souffrance, d'être le stimulateur des énergies, la rançon des activités, d'être de la monnaie humaine et du billon social, de représenter à ses voisins l'éternel endolori qui seul, d'âge en âge, demeure constamment identique à lui-même, car il n'y a que les riches qui changent, et il ne voulait pas connaître d'autre joie que celle de bien être à sa place.
De tout cela, sans doute, il avait quelque douce conscience. Car eût-il été aussi simple? Mais il ne demandait rien, ni son dû, ni l'aumône. Il se bornait à exposer sa misère : il l'offrait, il la laissait rayonner autour de lui, montrant à force de dignité comme il est beau de bien entendre qui on est et comme il est sublime de désirer ce que l'on a. Ainsi il communiait à la
t.:n pauvre 2ï7
vie de tous, en étant le moins heureux. Il gardait la consigne delà souffrance.
Ce sentiment s'appelle l'honneur. 11 y avait autrefois dans ce pays des rois. de< marquis, des princes, des abbés et des clercs. Il y avait aussi des métiers et leurs hiérarchies. Chacun se faisait gloire de n'être pas confondu même avec son égal. On était Guillaume le Gaînicr, Bertaut le Fermaillier, Geneviève la Patenostrière, Marie la Cordière, ou Simon le Brodeur. C'était bien l'honneur cela, l'honneur qui voulait qu'un guerrier fut brave et qu'un savetier fit de loyales chaussures. Où se manifestait, outre la satisfaction si intelligente de chacun dans sa condition, le désir de s'y bien comporter, la joie de s'y plier, et ce sentiment que c'était s'ennoblir que d'en garder l'esprit avec ardeur et d'en bien remplir la mesure.
Voilà donc pourquoi ce pauvre était si digne, par un empressement à n'être que lui-même, dans les ambiances d'ici. Certes, je ne trouve ni juste, ni tolérable qu'un être humain en soit réduit à cette part de famine. Je ne justifie pas ici la société, mais un homme; et pré-
cisément il ne me semblait si beau que parce qu'il m'apparaissait meilleur que la société qui l'entourait. Ce sans métier endurait donc de bonne volonté son désœuvrement; ce sans force offrait avec satisfaction la leçon de sa misère. C'était son honneur d'être sans bonheur. Allons, si vous tenez à croire que la résignation chrétienne abaisse le misérable, consentez-lui au moins l'orgueil de se savoir petit et d'en vouloir être satisfait, la fierté occidentale d'être humble et de s'en réjouir!
Quand il avait accompli sa tâche, qui, ce jourlà comme la veille, était de raconter le dénument de sa famille, il se retirait avec la même grandeur, réconforté par l'accomplissement de son seul devoir. En le voyant partir, la vision m'assaillait de ses contemporains faisant à la fois toutes leurs tâches différentes. A chacun de ces pas qui s'en allaient avec lenteur, je pensais aux forgerons qui dans le grandiose ahan de la forge font chanter les enclumes en cadence et frappent sur le fer étincelant des coups justes, et qui s'en réjouissent, aux bûcherons dont la hache fait trembler l'air, s'abat et détache un gros éclat de bois dur, et qui s'en réjouissent, aux pêcheurs qui entrent à pleines voiles dans la nuit et jettent au fond de la mer
r.\ PAUVRE 249
inconnue les filets travaillés pur leurs femmes, et qui s'en réjouissent, aux boulangers nus qui
présentent devant le haut bruissement des
flammes le pain blanc, le pain neuf, le pain quotidien et qui se brûlent pour dorer la nourriture des hommes, et qui s'en réjouissent. Or celui-là m1 apparaissait plus grand qu'eux tous encore, à cause de tant d'ouvrage qu'il n'accomplissait pas, plus grand à force de ne rien faire, et d'en souffrir, et de s'en réjouir. Et tandis qu'il s'enfonçait dans l'ombre, la divine musique des BèatitvAes frémissait sur ses pas déjà lointains...