‹ Traité de l'OccidentChapitre 3 sur 22 · Voir EnJart, Manuel d? Archéologie t tome II (Picard · texte numérisé non relu

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Une, les quatre Picanlins, serviteurs exacts de ces génies qui leur ont pour toujours fabriqué

un cœur de fer, sont les amis du petit inonde. Ces étranges tisserands des heures qui là-haut, de quart en quart, attachent un nouveau lil sur la trame indéfinie, ce sont des citoyens de la ville : ils ont de bonnes ligures. Ils personnifient tout ce qu'il y a de sociable dans l'horloge commune.

Survient la Renaissance; le sens individuel partout s'insurge et formule ses exigences. C'est la maison désormais qui veut avoir son horloge et l'homme demande à l'emporter avec lui. Sous Louis XI et sous François 1er, on commence à en mettre dans les appartements. La princesse Anne porte avec elle une montre qui sonne l'heure sur le doigt. L'horlogerie raffine de plus en plus et produit ces bijoux dont le prince Soltykoff avait rassemblé une si précieuse collection. Alors, d'époque en époque, jusqu'au premier Empire, l'imagination française se donne carrière : cartels, montres et pendules affectent les formes les plus inattendues, les plus ravissantes, les plus factices, comme il seyait pour marquer les heures majestueuses ou charmantes qu'elles sonnèrent avec de si jolis timbres. Pourtant ce sont toujours les

heures qu'elles effeuillent jusque dans le boudoir de celles qui eussent voulu les oublier. La gravité de ce qui dure est encore écrite sur la figure chiffonnée des plus frivoles. C'est qu'une pendule est ici chose vivante ; le Temps palpite en elle ; son cadran est un visage énigmatique où passe l'expression des heures. Ce sera toujours le signe d'une impardonnable grossièreté que d'en négliger le soin. Si elle ne marche plus, c'est comme si on l'avait emportée ; une présence familière s'est évanouie. La maison qui ne sait pas l'heure n'est plus habitée : il y a quelqu'un de mort dans toutes les chambres... Or, un Chinois, s'il veut se distraire, achète une pendule de pacotille au bazar; il l'emporte chez lui avec un petit rire agaçant et il passe des journées entières à s'en amuser. Mais il la regarde par derrière ; il ne lui viendra pas à l'idée de la mettre à l'heure : il n'est curieux que de la complication des rouages. Il ne connaît pas, lui, cette passion de compter le temps1. Elle est chez nous si profonde et si organique qu'elle a suffi à mettre un frémissement de vie dans ces charmantes choses à ressorts. Les pendules sont les seules mécaniques qui aient jamais

1. « Les Chinois, dit Baudelaire, voient l'heure dans l'œil des chats. »

pu devenir des objets d'art. La vie de l'Occident semble concentrée en elles.

Le Temps en effet est plus précieux qu'ailleurs en Occident. Sans parler de tout ce que nos vieilles choses lui doivent de sainte beauté, tapisseries vénérables où s'étouffent d'insaisissables nuances, broderies pâlissantes où s'allument des lueurs inconnues, vieilles statues au sourire céleste, vieux ors défaillants d'émotion, tableaux satinés par la caresse des anciens yeux, épaves de toutes les vies d'autrefois, mouillés et polis par le remous d'une infinité de soirs, immatérialisés par la transparence d'une infinité de matins, il est certain que le temps qui s'écoule sous notre ciel possède une vertu d'achèvement. Il sublime tout ce qui lui résiste. Xous sommes d'une sensibilité unique aux émois qu'il nous donne. Quelle autre civilisation s'embarrassa jamais de tant d'archéologie que la notre ? Quelle autre a toujours si bien communié avec son passé? Quels hommes ont autant regardé derrière eux? Et comme on les sent ridicules, tous ces sonores parleurs de pro-

grès qui se grisent d'aller résolument ils ne savent pas où, sans un seul jour se soucier de la beauté des temps dont ils sortent? C'est qu'en ces pays où le soleil se couche, il y a toujours quelque chose de grand qui meurt. La gravité du jour qui passe y est toujours ressentie, parce qu'il s'offre toujours comme le moment rareoù toutes les choses futures se nouent à toutes les choses disparaissantes. La continuité s'impose à nous; la durée nous apparaît comme un trait d'union entre des œuvres successives et solidaires. Aussi nos corporations étaient-elles admirables pour avoir su défendre les trésors d'expérience accumulés par l'homme de labeur en labeur et voulu que chaque objet fût ouvré, non par le travail d'un seul maître, mais la collaboration de dix générations d'ouvriers se survivant à eux-mêmes. Xos édifices, nous en avons toujours mieux aimé la bonne entente que la façade, apprécié la solidité plus que la régularité : il nous les faut à l'usage du temps et sous un ciel qui les combat. Ainsi est-il arrivé chez nous que, parmi l'effacement perpétuel, il demeurât seulement de chaque chose ce qui en était solide et que le Temps, avec sa justesse majestueuse, les usât précisément jusqu'à la nuance où commence cette perfection. Parce qu'ils portent en eux

le poids d'un temps plus ou moins ancien, nos

vitraux et nos portails prennent en leurs incidents divers comm<- dès valeurs différentes, semblables à celles qui différencient les plans d'une composition peinte; l'espace des siècles se perçoit autour d'eux; ils chantent à même une profondeur. Et parce qu'aussi de se conformer à des tradition- lentement établies donne plus de sûreté à nos entreprises et plus de force à nos actions et leur confère un peu de cette insaisissable vertu du Temps, non- avions installé dans notre instinct, en dépit de bien des révoltes, le respect de l'usage. L'Occident est à savoir le pays du bon emploi du temps: il a connu les scrupules et s'est imposé les examens de conscience. L'économie du temps lit toujours partie de notre morale, depuis les jours où nos premiers moines s'imposèrent d'austères règlements de vie jusqu'à ceux où Bossue! reprochait aux mondains la futilité de leur- occupations. « Qu'as-tu fait de telle heure? .N'en laissas-tu rien perdre? A s- tu commis le péché de l'Oriental? T'es-tu laissé vivre? o La jeune tille grecque en mourant dit un adieu à la lumière ; mais la notre plutôt s'interrogera sur l'exactitude de sa vie. Le moment de mourir d'ailleurs nous trouve mal résignés : nousn'ac-

ceptons pas, nous, que cela soit écrit. L'agonie de l'Occidental est tragique, il se débat furieusement, il fait reculer les éléments pour leur arracher un souffle de plus. Le Temps, son bien suprême, lui échappe. Ce n'est pas un peu de lumière encore qu'il demande, c'est un jour qu'il réclame. Et quand il est vaincu, après que sa tète vient de retomber, c'est alors la cloche, cette dispensatrice des heures, qui sonne pour son deuil, avec du temps qu'elle égoutte, le glas !

Or la cloche, non pas vraiment quand elle sonne les volées ou qu'elle égrène les carillons, mais la solitaire qui bat comme un cœur a. coups réguliers dans le silence champêtre, celle qui tinte les moments quotidiens, institue dans le ciel un rythme. Spontanément nous l'entendons dans l'air marquer ces temps légers et ces temps lourds qui sont « une nécessité de notre esprit ». Elle met dans l'atmosphère une cadence attendue par l'Occident, prompt au lyrisme. Ce sens du temps qu'elle constate et qu'elle satisfait en nous a communiqué dans nos pays une puissance particulière aux arts de suc-

cession. De quelque piété qu'il l'aille entourer des fragments reconstitués de la musique antique, ces égales mélodies ne sauraient se comparer à ce que nous avons accoutumé d'entendre sous ce nom. Les autres civilisations désormais nous ont apporté leurs accents : le seul Occident a connu cette large évolution musicale qui tient entre la primitive cantilène monodique des liturgies chrétiennes et le drame wagnérien. Quant à nos poésies modernes elles remportent sur les anciennes par la violence des accents dont elles font retentir les instants du langage. Telle une Hellade énorme, notre monde occidental a ses dialectes aussi, qui sont nos langues différentes. La plus classique elle-même, la moins accentuée, la langue de rile-de-France, malgré les apparences trompeuses de notre métrique traditionnelle, doit ses harmonies à l'agréable distribution des accents. Du moins ne demande-t-elle pas sa mesure au repérage des syllabes évaluées en longueur, comme les langues anciennes. Cela, cette mensuration sèche, absolue et insensible que les poètes de la Pléiade prétendirent un instant appliquer à notre vers, c'est une idée antique, c'est, la mesure abstraite méconnaissant la diversité des matières et pliant leurs fibres différentes

à l'uniformité des symétries, ce sont les ordres antiques appliqués aux églises, c'est la barre de mesure installée au xvne siècle en travers de la mélodie. Quand l'appareil de l'abbé Rousselot enregistre des iambes et des anapestes dans notre alexandrin, entendez par là qu'il distingue et qu'il groupe des syllabes appuyées ou glissées; peu importe que l'allongement ou la brièveté s'ensuive ou coïncide, ce n'est pas cette quantité qui crée le rythme, mais les coups que nous frappons. C'est l'accent donc, cet accent des gosiers barbares qui avait produit et transformé les langues romanes, qui donne aussi son mouvement à la langue de nos poètes Or, malgré l'importance que les autres poésies de l'Occident ont souvent accordée à cette notion de quantité, un caractère majeur les domine toutes, la force de l'accent, bien plus marquée encore que dans la poésie française. D'emportement en emportement notre parole passionnée martèle un langage qui se reprend et s'aheurte tour à tour et dans lequel on entend déferler, comme les vagues de notre Océan de l'Ouest, les attaques toujours recommencées de notre inlassable désir. Il y a dans nos poésies une cloche de fer qui sonne éternellement. Que dis-je? Pour la mieux faire entendre nous avons imaginé la rime que

les anciens ne connaissaient que pour l'éviter. Elle apparut dès la première formation de notre poésie et nos premiers trouvères en désirèrent si brutalement la sonorité que d'abord ils s< satisfirent d'une même assonance toujours reprise, dont la monotonie les captivait. La rime est moderne : elle est profondément occidentale. Elle manifeste de nouveau et par delà les séries accentuées dont elle clôt et parachève les cycles, ce besoin d'un retentissement périodique que mit en nous le vieux culte du Temps. Or rien n'est plus conforme à notre tempérament que le retour de ce timbre où réagit -ans tin l'inertie de la matière sonore, et qui à force de se conformer toujours à lui-même ajoute à notre verbe un sentiment de continuité, de solidité et de résistance, par où il ressemble au bois et à la pierre et à toutes les certitudes de notre sol.

Il faut enfin qu'on le sache, l'Occident n'est pas une chimère, ni de la fumée dans notre esprit. Il est et il fut dans notre ancienne histoire une réalité puissante. Tous ses pays for-

mèrent au premier jour un vaste empire. Son unité fut précisément constituée à l'heure où s'élaboraient les premières formes de notre architecture. Son Empereur fut un jour couronné à Rome. C'est Charlemagne qui imprime à la vie occidentale son essor, en ouvrant les écoles et en appelant les artistes; il éveille rame commune de l'Occident. C'est lui donc qui nous a donné les cloches et depuis lors la vie du peuple dépend d'elles. « Le petit peuple et la canaille, dit Thiers, accourent en foule de toutes parts à l'église, non pour prier, mais pour sonner... Car il faut remarquer en passant, que les gens les plus grossiers sont ceux qui aiment davantage les cloches et le son des cloches. » Thiers remarque aussitôt que les Grecs n'en ont point et les Italiens fort peu ; au contraire les Allemands et les Flamands en possèdent un grand nombre. « Cela, dit-il, tient à leur peu de politesse... Les paysans, les gens de basse condition, les enfants, les fous, les sourds et muets aiment beaucoup à sonner les cloches et à les entendre sonner. Les personnes spirituelles n'ont pas de penchant pour cela. » Voilà qui va bien. Un tel témoignage consacre naïvement l'importance de la cloche dans la vie occidentale, car la sottise aussi a des instincts qui sont

d'une précieuse sûreté. Mais l'Église comprend qu'il sied de baptiser cette ouvrière du Temps, ainsi qu'une personne humaine à qui elle ouvrirait l'éternité ; le jour où les sain tiers la Tondent devient un jour de liesse publique. C'est elle en effet qui d'un Angélus à l'autre mesure et distribue la vie quotidienne : elle récite les naissances, les fastes et les deuils: même elle clame parmi les incendies, les invasions et les orages, la terreur et la folie populaires. Serait-elle ainsi la parole de toute notre vie, si cette fonction de matérialiser le temps n'était chez nous sacrée? A chaque fois en effet qu'elle retentit, c'est du silence accumulé qui éclate; un retard subitement s'efface. Sa voix (« nombre qu'un coup décharge », dit Claudel) est aussi sure que le regard des étoiles qui traversent le firmament à l'heure nécessaire. Elle est plus grave, étant lourde de toute notre humanité suspendue lourde de toute notre terre. Car nous souffrions, nous marchions et nous travaillions, et nous sentions trop peu que le Temps se déplaçait. Elle le manifeste. De ce mouvement invisible, elle fait une émotion. C'est quelque chose de chacun de nous qui sonne au dehors, pour l'avertissement de tous les autres. Une grande poussée humaine la balance. Tandis qu'elle donne à la durée cette

réalité sonore, toutes nos œuvres, tous les mouvements de tous nos cœurs reçoivent d'elle une seule allure. Elle compare la besogne de l'actif Occident à l'infatigable labeur des constellations.

L'EXCKS OCCIDENTAL

Je propose une autre manière d'obtenir l'Occident.

Si. aprèsavoir lu le Nouveau Testament, vous considérez comment ]a religion chrétienne fut organisée, comprise, sentie, précisée et vécue par nous, vous verrez nettement saillir le relief de notre esprit et notre portrait moral apparaître. Je pense ne rien écrire là qui froisse une conscience religieuse et ne cherche nullement à retrancher ceci ou cela de la religion. Ouand les dogmes qu'elle enseigne ou la discipline qu'elle impose seraient marqués de notre caractère, ce serait une raison nouvelle de nous regarder comme le peuple de Dieu, ainsi que nous l'avons fait séculairement. Or voici un moyen sur de bien savoir quels nous sommes. Du catholicisme, retranchez le christianisme, il reste l'Occident.

Qu'on ne prétende point que c'est là un jeu inutile. Je répondrais que M. Jules Soury, qui est un des meilleurs cerveaux d'aujourd'hui, après une vie de labeur tenace, vouée tout entière aux travaux de la science indépendante, se déclare à la fois athée et clérical1. L'idée de Dieu lui semble insupportable. « Le plus grand méfait d'Israël, écrit-il, c'est d'avoir infecté nos races aryennes d'Oecidentde son monothéisme... Le « vrai Dieu », le « Dieu unique » est une conception sémitique, un résidu de la poubelle judaïque, particulièrement étranger au génie de notre race... Un esprit étroit et égoïste comme celui des anciens Hébreux peut seul s'être imaginé l'économie de ce monde à l'image d'une maison de banque où chacun aurait son compte inscrit sur le grand livre. » C'est dans le même sens sans doute que Jean Baffier reprochait à nos maîtres français du xme siècle d'avoir sculpté des prophètes hébreux sur nos cathédrales.

Cependant le même M. Soury penserait sacrilège de porter à son tour la main sur l'Église qui enseigne ce Dieu. 11 ne manque pas de suivre chaque année la neu vaine de Sainte-Geneviève.

1. Jules Soury. Campagne nationaliste ^Imprimerie de la Cour d'appel^ 1902.

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