L EXCÈS OCCIDENTAL
à des signes locaux, une tendance à situer toujours cet invincible Idéalisme dans les choses les plus ordinaires de notre existence pour j toucher notre rêve avec nos doigts, la dureté du vouloir, l'emportement de vivre et la générosité d'agir. De quoi cette différence est faite? Mais de cette robustesse que j'admire dans Corneille et chez Poussin, de ce qui donne à la peinture d'un Rembrandt sa solidité profonde, à la symphonie d'un Beethoven son large mouvement, et en un mot de ce grand et puissant doir vivre dont la poussée a l'ait surgir la voûte occidentale. Mais une qualité domine en nous toutes les autres, un caractère résume tous ces caractères, notre sens exact, notre notion nette et hautaine des réalités. Car nous n'avons jamais rien fait que nous n'ayons voulu fortement en organiser l'entreprise. Nous avons toujours cherché à défendre nos œuvres du temps et du hasard. Témoins ces lois délicates où voulut s'astreindre la chevalerie, ces règles précises selon lesquelhnous avons accoutumé de bâtir, cette casuistique méticuleuse selon laquelle nous nous sommes édifié une morale. C'est l'Occident, selon la forte remarque de M. Charles Maurras, qui a déterminé l'Europe, qui a soliditié ces
peuples nomades, leur a donné l'art de bâtir, la civilisation, la chevalerie, la liberté bourgeoise, les universités, copies de l'école parisienne, et qui a fixé la religion au sol. De renseignement oriental, de l'exemple hellénique, de l'esprit latin il ne saurait plus désormais rien rester de vivant, sinon ce que l'Occident s'en est assimilé; car une chose morte ne saurait survivre qu'à travers une chose vivante. Les Renaissants Latins qui s'insurgent si à propos contre le désordre de nos esprits voudrontils le comprendre? L'Occident est un violent pays de réalisme et de système : l'Aryen qui s'y passionne s'en excuse par de la politesse...
S'il fallait en faire deux fois la preuve, nous pourrions, après notre religion, interroger notre esthétique. Si vous rapprochiez en effet les tragiques grecs de nos classiques du xviie siècle qui croyaient les imiter et que de nouveau vous vouliez faire la différence, ou si vous estimiez ce qu'un Ingres a vraiment ajouté aux Grecs et à Raphaël, qu'il ne pensait que reprendre, vous constateriez encore que c'est par un réalisme plus serré que nos maîtres se distinguent, et que la vérité fut aimée surtout et cherchée par eux comme un point
l'excès occidental 49
d'appui pour des compositions impitoyablement raisonnées, comme un sol honnête et solide où appuyer des œuvres visiblement composées, ardemment systématiques, dressées en défense contre le Temps.
Combien elle importe donc et qu'elle nous est précieuse, la barbarie du Vellave indépendant qui opposa aux légions de César une si hautaine résistance, et qui vaincu se sentit assez fort, se rencontra d'un cœur assez tenace pour dominer à jamais la civilisation romaine qui lui était apportée. Qu'il nous est cher, ce Barbare que nous étions au commencement! Si nous sommes si jaloux de la brutalité de sa nature, c'esl que nous y voulons saisir le plus haut, la plus naïve indication sur cette essence humaine qui a suffi à faire rénorme différence qu'il y a entre un Gaulois et un Latin. Tout ce qu'il y a de distance entre des aqueducs ou des thermes galloromains et une église romane, voilà qui mesure la réaction de ce tempérament brut à partir duquel nous existons. Or, le pays de France où il se rencontre le plus d'églises romanes c'esl
le Velay, ce sont les Cévennes. La montagne grandiose et sombre semble y garder le souvenir des colères de l'ancêtre. C'est là qu'est restée l'empreinte de sa rade enfance, là qu'on peut saisir, à son origine, cette pure humanité de Barbare qui a déterminé la forme primitive de notre art national, et je sais, clans un cirque de volcans, une ville singulière qui semble avoir été bâtie par de grands dieux puérils dans une heure d'exaltation formidable et fantasque.
Quand le soleil se couche, la ville du Puy est un spectacle héroïque. Le conseil d'André Hallays est bon : c'est le moment de gravir les hauteurs environnantes. Au fond d'une large cuvette, où s'écoulèrent jadis des fleuves de pierre bouillante vomis par les vingt cratères dentelant aujourd'hui encore le ciel illuminé, où désormais s'écoulent sur de jolis cailloux des eaux brunes qui seront un jour la grande Loire paresseuse, on découvre partout de grandes roches verticales fichées en terre, des basaltes dressant leurs tuyaux d'orgue, des pans de murs qui ne sont pas des ruines, stèles géologiques, toutes droites pour commémorer les convulsions
du pays. Là terre porte d'énormes cicatrices. En face de cette insurrection des pierres soudain frappées d'immobilité et de ce pays de col tout d'un coup arrêté par une apoplexie, on n'éprouve pas l'effroi que vous donnent à l'ordinaire les chaos du sol, car les grands bâtisseurs de la ville ont transformé tou! le paysagi avec la somptuosité de leur âme. Une furie de construction le stimule. A la pointe des roches, des monuments se tiennent en équilibre, Dieu sait comment, clochers romans ou châteauxforts. L'un d'eux, dont la hardiesse suffirait à donner son prestige au paysage, sanctuaire stylile, Saint-Michel d'Aiguilhe, offre le spectacle cavalier d'une tour debout sur un obélisque. Il s enlève, tellement exquis, si heureux et si délicat, qu'avec la main on le voudrait prendre. Mais parmi toutes ces bêtes roman trapues et volontaires, rapetissant au mieux leurs bases pour se tenir immobiles sur des pointes, tels dans un cirque des animaux dressés, il semble qu'il y en ait une, la grande cathédrale, qui se refuse à ce travail et se cabre à cùté de son pilier volcanique. En haut du rocher Corneille, point d'autre monument en effel qu'une vierge médiocre et colossale de Bonassieux. Mais sur un de ses lianes, une ville écar-
late s'écroule, calcinée, élincelante, une ville pavée, bâtie, pétrie avec des laves noires, vertes, mauves, lie-de-vin, faisant corps avec le sol ; elle s'épand, rebondit, s'étale et fait ruisseler en cascatelles le sang de ses tuiles rouges. En travers de la pente trop peu large, Xotre-Dame du Puy, évitant le sommet, enjambe un quartier. Mais comme à plusieurs reprises elle fut agrandie parle côté de la façade, il fallut en cet endroit la planter sur le vide à grand renfort de substructions, et la bête irritée, cinglée par le soleil sanglant, allonge ses pieds de derrière et d'un violent coup de reins saute par dessus les maisons, tassant contre terre leurs toits plats, au vent du grand cbeval dont les sabots martèlent comme un pavement de feu...
Ce site, cette ville, ce Walhalla cévenol, cette cité faite d'un mouvement et d'un incendie, un tel speclacle raconte l'âpre générosité d'une terre barbare. On y perçoit l'indice de quelque sauvage et puissante institution d'un peuple. Quelque chose a bouillonné dans cette cuve primitivement. Nous sommes près de nos sources de vie.
Ce sont là en effet nos montagnes centrales. Un peu plus loin, leMézenc redoutable confronte ses crêtes avec les Nuées. Ceux qui le gra-
LA MONTAGNE ROMANE o5
vissent, ils croient entendre se déchaîner à même l'abîme la musique sacrée de Fervaal. Le Mézenc est une montagne sainte et toutes ces
chaînes s'enchevêtrant après lui, vertèbre par vertèbre, et formant la colonne dorsale du pays
gaulois, offrent le même caractère de volonté sombre, d'exaltation dure, d'austérité. Jusqu'au Morvan ils gardent cette grande mine hautaine. Un ciel de enivre pèse sur les régions cévenole, forézienne et lyonnaise. Quand l'heure de la justice aura sonné, on admirera avec quelle puissante et douloureuse richesse le grand peintre méconnu qui s'appelle Ravier sut rendre l'éclat de ce firmament métallique à l'heure où les couchants éclatent comme des cymbales sur les étangs du Forez. Celui-là peignait comme on orchestre. Tûrner l'égale à peine. C'est de ce ciel que s'est repu le plus grand peintre des ciels.
Ainsi, jusqu'au ciel même, tout ici parle de résistance et d'énergie. Une terre prévaut par sa solidité. Ce fut là. en effet, le plus inébranlable point d'appui de l'Occident; c'est là qu'il s'adosse pour ne se point laisser choir dans le mirage oriental vers lequel le poète a prétendu qu'il penchait.
Ces fortes régions sont la terre première, la patrie profonde de l'art roman. Ailleurs il a pu se fleurir de sculptures plus élégantes ; ici il apparaît comme une plante indéracinable.
A la différence du « gothique » , issu du domaine royal, le roman, déclarent les archéologues, n'eut point de centre. Nulle école en effet ne semble enfanter ni commander les autres. Mais si le roman n'eut point de centre, il rencontra du moins dans ces montagnes un axe naturel, car il y est spontané.
De la base placée entre la Provence et les pays toulousains jusqu'à la Bourgogne s'épanouissant ainsi qu'une corbeille de pierre blanche, c'est comme une forte colonne de roman. Le Puy, Clermont, Vezelay, Autun, Cluny s'y succèdent. A côté du massif remonte la vallée du Rhône où les influences étrangères circulent avec le commerce. La longue montagne persiste à leur barrer le passage et le centre de la France n'en reçoit que ce qui a passé par un col au sud de la chaîne.
Quant au cœur de la montagne, le roman y est à ce point endémique, il y foisonne si gêné-
reusement, que le nombre des types enfantés par elle eût suffi à en maintenir les donn essentielles. De telle sorte que les Cévennes, placées entre les écoles provençale, auvergnate et bourguignonne, jouent au milieu du pays le double rôle d'un protecteur et d'un modérateur de l'art roman.
La terre elle-même y offre des spectacles d'architecture; elle se plaît à l'amoncellement et elle rencontre l'ordonnance des masses. Parfois même elle se joue à bâtir des villes illusoires comme ces cités dolomitiques de l'Hérault et de l'Ardèche où Ton croit reconnaître des arènes et des forteresses, tant les matériaux naturels se prêtent à l'édification des colonnes, des murailles et des tours... Le roman des Cévennes ressemble à la terre. N'estil pas fait avec les morceaux concassés du sol? Ses épais bourrelets de maçonnerie agglomèrent les cristaux primitifs du globe, les roche-, les laves et les basaltes coulés à profusion. Les monuments redoublent de bases. Où se trahit avec une grossière naïveté la passion primitive de l'Occidental qui est, pour défier le Temps. de faire solide. Quoi de plus largement aisé si la terre est solide? Puisqu'il ne dispose pas ici du calcaire et qu'il lui faut cimenter de ces
roches que la nature lui offre par montagnes entières, il n'a rien à ménager, il bourre les murs. Solidement râblées, épaissement assises, les églises présentent l'apparence de nougats blancs et noirs, de puddings de laves, de profonds gâteaux de pierres bariolées, dont la mosaïque sang-de-bœuf, vert-brûlé, brune, laiteuse est à même la masse. Même, selon les circonstances, elles s'accroissent au besoin d'une fortification et elles se grossissent de tours défensives.
Ce qui confond l'esprit quand on regarde la cathédrale du Puy1, c'en est l'aspect babylonien. Tout en elle est énorme, à part les dimensions. Elle porte à son front des mosaïques de laves d'une violence terrible. Les sculptures des chapiteaux, des modillons sont ramassées, passionnées, trapues. Des têtes, un homme, les joues bandées, qui a mal aux dents, un autre terrifiant d'hébétude, un diable qui a l'air d'un
1. M. Noël Thiollier a consacré aux églises du diocèse du Puy une thèse considérable, enrichie par M. Félix Thioliier de planches précieuses. La cathédrale notamment y est présentée avec une heureuse insistance sous ses principaux aspects. Etant donnée la complexité de l'édifice, il y a là un labeur de haut prix. La collaboration du père et du fils a dressé un monument définitif. Il serait à souhaiter que toutes nos écoles, toutes nos provinces fnssent l'objet de pareils travaux. Si jamais la Notre-Dame du Puy venait à périr, il y aurait là d'assez explicites documents pour la reconstruire...
chien battu, portent leur expression au paroxysme. Leur rictus a quelque chose de courl : elles poussent leur âme avec effort, gauchement. C'est une grosse fureur qui fait un peu penser à Jordaens, mais une fureur têtue, une rage lourde. On ne fait point le tour de cette église sans perdre son chemin : son plan déroute. Une façade sans entrée s'avance audessus de la ville: le vaste escalier qu'elle surplombe pénètre dans l'église par en-dessous : autrefois il aboutissait au milieu de la nef; il y accède maintenant par les bas-côtés, douteusement. L'abside, chambre carrée où l'on dit que les anges descendirent, n'est pas une abside : elle cherche à se dissimuler. Lue des entrées latérales donne sur un beau cloître, le long duquel s'élève une chapelle hautement voûtée, au-dessus de laquelle se surajoute une maison à mâchicoulis! A l'intérieur ce sont des dédales aériens. A chaque travée une voûte domicale dresse un habitat différent; les hauteurs se cloisonnent et se séparent : ce sont comme autant d'églises. D'étranges viaducs de pierre traversent la nef de distance en distance et remplissent l'espace d'imposantes perspectives. Telle, cette basilique est infiniment pieuse, à cause de la multiplicité des lieux
qui sont en elle. Des prêtres y officient, des chrétiens s'y agenouillent de tous côtés «à la fois. On y sent au-dessus de sa tête, parmi toutes ces trajectoires de pierre, un monde. Ce n'est pas de catholicisme seulement qu'elle palpite : elle semble religieuse en outre de quelque religion plus ancienne; une gravité primitive, une émotion indigène ajoute au culte le surcroit d'un autre sentiment sacré. C'est que, bâtie par reprises successives, les siècles corrigeant les siècles, elle apparaît aujourd'hui, dans ses monuments confondus ensemble, comme une œuvre de légendaire persévérance, labeur anonyme des temps, collectivement achevé d'hommes en hommes par la collaboration de la race et de la terre.
La plupart des monuments de ces régions participent aux caractères de Notre-Dame du Puy. Us ont quelque chose de menaçant, des airs de forteresses ; ils sont reliés au sol par une solidité massive. Comme les montagnes, ils se complaisent à l'accumulation des bases. Les énormes gâchis de roches dont leurs murs sont faits et dans lesquels Ton retrouve jusqu'à des pierres romaines, comme à Saint-Rambert, facilitèrent singulièrement la solution du problème initial de la voûte. La voûte, c'est d'ordinaire le
point faible de l'art roman. Or, dans cette région, grâce à l'inébranlable assiette des murs, les voûtes ont résisté. Ajoute/, à cela que le tuf dont elles sont construites, grâce à sa porosité et sa légèreté, est excellent pour arrondir les berceaux ; c'est de la pierre ponce qui s'amalgame merveilleusement avec le ciment et qui ne pèse pas. Aussi ne fut-on point obligé plus tard de les reprendre, comme dans les autres provinces où elles durent le plus souvent être remplacées par des voûtes à nervures. Dans le Forez et le Velay, c'est à peine si vous trouvez trace de l'architecture du xme siècle. Les voûtes premières ont subsisté, et quand les constructeurs d'ogives apparurent, ils ne trouvèrent plus dans ces pays rien à faire. L'art antérieur avait été définitif. L'Occidental était satisfait, il avait ici réalisé un type de voûte qui ne bougeât pas : le rite était accompli.
Aussi la tradition romane y devint-elle si forte qu'elle survécut aux siècles romans. Le type roman de l'église rurale est si usuel, si juste, si simple! Jusqu'au xve sièle. plus tard môme, on y construisit des églises de ce style. Aujourd'hui encore, quand ils se bâtissent des abris avec les pierres tombées de la montagne, les bergers cintrent la porte et arrondissent une
voûte. Les niches de leurs chiens ressemblent à des églises. Si vous voulez admirer la résistance d'une tradition, montez jusqu'au petit village des Estables, qui est le plus élevé du département de la Haute-Loire. Vous n'y trouverez guère que des habitations misérables où paysans et dentellières vivent, contre le sol, en commun avec leurs bêtes. Mais tous ces taudis si frustes, construits et couverts en méchantes pierres friables, avec leurs voûtes basses et leurs porches, ce sont des édifices du style le plus noble. Ils affirment les géométries les plus franches et les plus ingénieuses; ils offrent les perspectives les plus variées. Les vastes toits protégeant contre la neige les étables et les granges se coupent, se répondent, se contrarient, se décrochent avec une haute allure et réalisent en se mariant aux cheminées la plus heureuse ampleur linéaire. Ainsi noire plus vénérable tradition d'architecture subsiste sur la hau leur abandonnée des Cévennes : les masures y sont des monuments!
Si maintenant nous voulons apprendre comme toute cette robustesse romane est maîtresse de
soi, combien elle diffère de l'exubérance flamande ou de la dureté germanique, dans quelle délicate discipline, pour un peu qu'elle se civilise, celte sourde énergie sait avec aisance se contenir, si nous voulons mesurer tout ce qu'il peut tenir de sensibilité dans cette plénitude et de douceur dans cette force, nous remonterons un peu plus haut sur notre axe naturel et nous irons voir, plus proche de la Bourgogne, un de ces monuments où s'épanouit la sagesse clunisienne.
Aux confins du Forez et du Charolais. la petite ville de Charlieu garde quelque chose encore de son antique aspect. Plus de dentellières sur les portes, mais le tictac des métiers donne aux maisons une parole rythmée. Nombre d'entre elles sont du xme siècle. Elles ont des poutres apparentes qui s'avancent sur les petites rues. Certaines montrent des fenêtres jumelles en arcades, que sépare une colonneite, el les grands toits plats ont dc> auvents à l'espagnole qui font le demi-jour dans la rue.
La merveille de Charlieu, ce sont les quatre pierres qui restent de son ancienne abbaye : un narthex. des fragments de la première travée d'une nef démolie, un cloître, une s:ille capitulai re, un portail. Peu de chose en somme. Mais
je ne crois pas que la sculpture romane atteigne nulle part ailleurs, pas même à Vézelay, jusqu'à celte élégance. Charlieu favorisé possédait un calcaire résistant et facile à sculpter. Ici commence le poème de la pierre blanche...
Un homme admirable que j'ai déjà cité plus haut, un pur Occidental, ayant offert à ces provinces une vie d'archéologue et d'artiste, a consacré à l'art roman de Charlieu un maguifîque ouvrage 1 que sa main experte s'est plu à illustrer de belles images, car il excelle à donner aux documents de l'archéologie leur plus bel éclairage et à les saisir aux meilleurs points de vue. C'est dans le Charlieu de Félix Thiollier qu'il faut étudier cette abbaye, dont toute la beauté semble se résumer dans son portail. Autant qu'on peut jamais savoir d'où vient absolument la beauté d'une chose, je crois qu'elle tient ici dans la fermeté parfaite avec laquelle les lignes architecturales limitent le regain et la richesse des détails ornementaux. Le cintre et les piédroits comportent des passementeries de pierre dentelée où les ombres et les lumières se morcellent très menu et se fragmentent en valeurs contraires selon
1. L'Art roman à Charlieu el dans les régions voisines, par Félix Thiollier.
l'équilibre le plus fin. D'une voussure à l'autre, la pierre paraît se modifier; ce sont des liâmes différentes. Chaque bandeau est séparé du voisin par une ligne vive et il s'en détache grâce à la 'diversité d'une matière chaque fois dosée, recréée, modifiée par le travail de la sculpture. Les piédroits et le tympan portent des personnages qui s'animent déjà, mais qui, défiants encore des sollicitations de la vie, se plient sans réticence à la ligne d'architecture. Aux chapiteaux, aux bas-reliefs, des ailes angéliques se courbent docilement encore aux dessins les plus prémédités. La ligne, rien ici ne la trouble. C'est plus classique que le classique, plus géométrique, plus pur, plus absolu : en tout ce qu'il entreprend, l'Occidental s'engage à fond; et c'est pourquoi, romane, c'est-à-dire encore un peu romaine, l'œuvre hellénise au delà des Grecs. Ainsi, sous une influence bourguignonne, l'architecture de Charlieu atteint jusqu'à la plus immobile harmonie. Un tel classique est caractérisé par une plénitude : celui que va réaliser rile-de-France au xme siècle sera une sensibilité. C'est l'heure où la sagesse passe dans le sang des hommes du pays. A Charlieu déjà de libres allures se manifestent. L'anatomie est plus respectée qu'à Autun, le faire est plus
libre. On y voit par exemple une Luxure au sein dévoré par un crapaud dont le déhanchement déshonnête est passablement réaliste. Enfin un détail de génie se détache sur ce portail et parachève sa splendeur. Hors de tous ces linéaments si stricts, si rigoureusement arqués, un Agneau, sans nimbe ni emblème, hors de toute stylisation, traité « en ronde bosse », au sommet de Tare, broute en liberté...
La sculpture s'enhardit. La voûte bientôt va s'enlever. Les temps sont proches.
Or au fond du cloître, tout contre la nef disparue, les époques ogivales ont déposé plus tard une salle capitulaire dont les arêtes sont reçues au centre par un pilier unique. A même cette colonne qui porte tout, en plein appareil et tenant à la masse, s'offre un lutrin de pierre où la loi nouvelle semble écrite en blanc à même le grain. Et en effet cet art ogival, qui succédera bientôt à l'architecture de Charlieu, devenue parfaite, sera en toute vérité un livre, le livre de la pierre, l'Évangile de l'Occident.