CHAPITRE II. DE i/oPHTHALMIE BLENNORRHOIQUE
OU BEENNORRHAGIQUE.
Les caractères principaux de l'ophthalmie catarrhale sont , avons-nous dit, une injection pathognomonique de la conjonctive palpébro- oculaire, injection composée de vaisseaux presque parallèles entre eux , flexueux , dont les extrémités très fines se dirigent vers le bord de la cornée , autour de laquelle ils laissent , dans les deux premiers degrés de la maladie, une bande blanchâtre et dépourvue de toute vascttlarité ; un mucus blanchâtre ou jaunâtre , plus ou moins abondant , est sécrété dans cette ophthalmie par la conjonctive phlogosée, et fort souvent, après une durée indéterminée , de petites élévations caractéristiques, appelées granulations, apparaissent sur îa surface de la conjonctive palpébrale.
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Tels sont les caractères de la conjonctivite catarrliale, quand son acuité n'est pas très intense , ce qui arrive le plus ordinairement* sous l'empire de circonstances favorables pour une heureuse terminaison, et combattue par les moyens appropriés , cette affection décroît graduellement et disparaît enfin , sans laisser aucune trace de son existence. Quand elle devient chronique, les symptômes ne diffèrent de ceux que nous avons assignés à l'état aigu que par leur inoindre intensité et la marche moins rapide de la maladie.
Mais nous avons dit encore que l'inflammation catarrliale peut s'élever à un plus haut degré, et qu'alors l'injection conjonctivo-paîpébrale et celle de la conjonctive oculaire deviennent confluentes. Tous les vaisseaux du tissu conjonctival sont gorgés de sang ; une certaine quantité de sérosité est en outre exhalée dans le tissu cellulaire placé sous la conjonctive scléroticale , d'où résulte le chémosis séreux. Si l'action inflammatoire est poussée plus loin , elle produit un engorgement sanguinolent dans la conjonctive, un véritable phlegmon de cette membrane , un chémosis phlcgmoneux. x\lors la sécrétion muqueuse devient plus copieuse, et la cuisson que les malades éprouvaient dans les degrés de moindre intensité s'est transformée en une douleur véritable.
La période de la conjonctivite catarrliale que nous venons de signaler établit une transition à une période encore plus élevée de la maladie qui , arrivée à ce summum de gravité , a reçu des auteurs des noms différents. Nous l'appelons ophthalmie blennorrhoïque ou blennorrhagique. Celle-ci n'est donc pour nous que le résultat d'un développement extraordinaire de la conjonctivite catarrliale, et elle comprend les nombreuses variétés admises par les ophthalniologistes , telle que l'ophthalmie d'Egypte, celle des nouveau-nés, etc. , affections identiques selon nous et seulement plus ou moins modifiées par les circonstances qui président à leur formation et à leurs
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progrès , et par l'âge des individus atteints ; nous dirons même que l'ophthalmie gonorrhoïque ou l'ophthalmie syphilitique blennorrhagique, qui pourrait au premier coup d'œil paraître si différente , par la nature de sa cause , des ophthalmies que nous venons de nommer, ne diffère que fort peu par ses symptômes, sa marche et sa durée, de l'ophthalmie catarrhale blennorrhagique. En comprenant toutes ces variétés nosologiques dans la dénomination d'ophthalmie ou de conjonctivite blennorrhagique ou blennorrhoïque, nous nous servons d'une qualification qui exprime parfaitement notre pensée 5 les mots blènnorrhagic et blennorrhée dérivent, en effet, du grec 6Xewa, mucus , et pijyvupc , je sors avec violence , ou péw , je coule. Nous n'entendons pas par là une maladie oculaire ayant nécessairement une origine syphilitique , mais toute affection accompagnée d'un écoulement muqueux ou puriforme plus ou moins copieux. Nous devons toutefois avertir que nous désignons plus particulièrement par la dénomination d'ophthalmie blennorrhoïque le degré le moins aigu de la phlegmasie, et par celle d'ophthalmie blennorrhagique la période la plus élevée de l'inflammation.
Notre opinion sur la nature catarrhale de l'ophthalmie blennorrhoïque ou blennorrhagique s'appuie sur les considérations suivantes, qui sont tirées du début de la maladie, de l'ensemble de ses caractères , de sa marche et de ses causes. Ne pouvons-nous pas en effet constater tous les jours que l'ophthalmie blennorrhagique se développe à la suite d'une conjonctivite catarrhale? Dans l'une et dans l'autre l'injection de la conjonctive n'est-elle pas la même? N'y a-t-il pas, dans l'une et dans l'autre , augmentation dans la sécrétion muqueuse , dont la quantité seulement est beaucoup plus considérable dans la blennorrhée oculaire ? Dans la première comme dans la seconde , les malades n'éprouvent-ils pas une sensation de démangeaison et de cuisson dans l'œil enflammé? Il est vrai
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que lorsque la maladie revêt dès son début un haut degré d'intensité, les caractères qui signalent les premières périodes de la conjonctivite catarrliale passent rapidement et inaperçues ; mais il est des cas où une conjonctivite peu intense a persisté long-temps à l'état simple avant de devenir blennorrhagique, et si la maladie s'achemine vers une heureuse terminaison , il arrive une époque où , l'inflammation ayant décru, l'observateur peut constater l'identité des caractères anatomiques qui sont communs aux deux variétés de la même ophthalmie. Plus tard , quand nous parlerons des causes de l'oplithalmie blennorrhagique, nous aurons l'occasion de fournir encore quelques preuves en faveur de cette identité.
Nous allons maintenant exposer les symptômes de l'ophthalmie blennorrhagique. Dans cette affection, la conjonctive palpébrale qui dans l'ophthalmie catarrliale présente des stries rouges parallèles ou un réseau à mailles étroites , devient uniformément rouge , d'une teinte de cinabre , et plus tard d'une couleur plus foncée. Son tissu se gonfle , surtout dans la région du grand pli. En outre, cette membrane perd son poli ; l'aspect qu'elle offre a été comparé , avec quelque justesse , par M. Rust , à celui d'une tranche de saumon fumé. Des élévations rouges , un peu transparentes à leur sommet, naissent à sa surface; on les a nommées granulations , à cause de leur ressemblance avec les bourgeons charnus ou granulations des plaies. Peu à peu elles se multiplient, deviennent de plus en plus saillantes, et se rassemblent en groupes dans quelques points du tissu malade. Elles sont d'un volume très différent, depuis celui d'un grain de millet à celui d'un gros pois, d'une couleur rouge variant depuis l'incarnat le plus pâle jusqu'au pourpre foncé , de forme le plus souvent arrondie , quelquefois ovalaire , quelquefois aussi tout-à-fait irrégulière , même angulaire et pointue, ou réunies en forme de champignons, de choux-fleurs ou de petites crêtes de coq. Leur plus grand nom-
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bre existe du côté du grand pli sclérotico-conjonctival ; celui-ci se boursouffle, et devient quelquefois double ou triple ; quelquefois il prend l'aspect d'une crête de coq. Enfin, le nombre de ces élévations et leur gonflement peuvent augmenter à un tel point, qu'elles deviennent confluentes et qu'il est difficile de les bien distinguer, d'autant plus que les interstices qui les séparent se remplissent constamment de mucosités.
La conjonctive scléroticale subit des altérations analogues à celles que nous venons de décrire , sauf les modifications qui résultent de la différence de sa texture. L'injection qu'elle offre est confluente ; son tissu est engorgé de sérosité et de sang ; il existe en même temps un cliémosis quelquefois séreux , le plus souvent phlegmoneux. La membrane est tellement boursoufîlée et saillante , qu'elle s'élève au-dessus de la circonférence de la cornée qui , sans perdre son poli et sa transparence, semble située au fond d'un trou, entouré d'un énorme bourrelet circulaire. La conjonctive scléroticale présente aussi des élévations granulées qui s'étendent du grand pli jusqu'aux environs des bords de la cornée ; elles sont moins saillantes , plus pâles et plus lisses que celles de la conjonctive palpébrale. Nous conservons encore des doutes si ce sont là de véritables granulations identiques , quant à leur structure , à celles de la conjonctive qui tapisse la face interne des paupières. Ces dernières granulations semblent être un véritable développement excessif, une hypertrophié des corps papillaires de la membrane muqueuse ; la quantité du tissu cellulaire qui entre dans la composition de ces corps est augmentée , ce tissu est épaissi ; un plus grand nombre de vaisseaux capillaires y pénètrent et s'y ramifient ; plus tard une certaine quantité de liquide séreux peut s'y infiltrer. Cette espèce de granulation a une structure lobulée et un econsistance plus ou moins grande , souvent une fermeté très marquée. Les élévations granulées de la conjonctive
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scléroticale , au contraire, semblent être la suite d'une infiltration séreuse ou séro-sanguinolente dans le tissu cellulaire sous conjonctival ; et les saillies qui résultent de cette infiltration circonscrite dans quelques points ne présentent aucune consistance , et n'ont point la texture vasculaire qui caractérise les granulations palpébrales. Comme , au reste , nous n'avons pas eu le temps de soumettre ce genre d'altérations à l'examen microscopique, nous nous réservons de constater plus sûrement les faits par des recherches ultérieures.
L'engorgement de tout le tissu conjonctival acquiert souvent , avec une extrême rapidité , un haut degré d'intensité , et il s'accompagne d'un gonflement considérable des paupières. Celles-ci deviennent rouges , brûlantes , sensibles , et les malades sont dans l'impossibilité de les ouvrir ; quelquefois même le bord libre de la paupière supérieure est imbriqué sur celui de la paupière inférieure. Ce gonflement produit parfois l'ectropion , et c'est surtout alors que deviennent visibles les énormes granulations palpébrales. II est plus fréquent, dans ce cas, de rencontrer l'ectropion à la paupière supérieure qu'à l'inférieure. Cette différence ne tiendrait-elle pas à un afflux de liquide séro-sanguinolent plus abondant , en vertu des !ois de la pesanteur , dans les granulations pendantes à la face interne de la paupière supérieure , granulations qui portent en dehors le fibro-cartilage tarse , sollicité en outre à cette éversion par la contraction spasmodique du muscle orbiculaire ?
L'écoulement d'un mucus épais , jaunâtre , puriforme, plus ou moins copieux , forme le caractère capital de cette ophthalmie, qui, ainsi que nous l'avons mentionné plus haut, doit son nom à ce symptôme. ïi s'écoule continuellement des angles de l'œil et des bords palpébraux ■ dès qu'on écarte les paupières, un flot de mucus emprisonné entre elles et le globe oculaire , par suite de la tuméfaction , s'échappe en nappe, Le fluide se-
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crété est d'une âcreté telle qu'il corrode la peau avec laquelle il se met en contact j les joues sur lesquelles il coule s'enflamment et s'ulcèrent.
L'ophtbalmie blennorrhagique est fort souvent accompagnée de douleurs plus ou moins violentes , qui proviennent du gonflement des tissus affectés et de la pression qu'ils exercent sur le globe oculaire. Les malades , trompés par leurs sensations , rapportent quelquefois le siège de la douleur aux parties profondes de l'organe , sans que ces dernières soient réellement comprises dans l'action pathologique. Ce symptôme n'est pas aussi constant qu'on le dit généralement ; il se manifeste principalement lorsque la maladie est arrivée à son summum d'intensité , ou quand l'inflammation a gagné les membranes internes. Les malades accusent encore , dans certaines circonstances , une douleur sus-orbitaire qui s'exaspère surtout pendant la nuit ; ce phénomène indique, dans la généralité des cas , une complication d'iritis.
En disant que l'ophtbalmie blennorrhagique n'avait son siège que dans la conjonctive , nous sommes loin de nier que d'autres tissus tels que la sclérotique , l'iris, la rétine, etc. , ne puissent pas être affectées simultanément. Nous croyons seulement que ces complications sont plutôt accidentelles qu'essentielles , et quand elles surviennent dans le courant d'une ophthalmie blennorrhagique , la marche de la maladie est d'autant plus rapide et destructive , que l'organe affecté a déjà été le siège d'un travail congestionnaire ou phlegmasique. A l'état simple , l'ophtbalmie blennorrhagique n'est accompagnée ni de photophobie ni de larmoiement , parce qu'elle n'est compliquée ni de rétinite ni de sclérotite.
La désorganisation de la cornée est un des accidents que l'on doit le plus redouter dans cette terrible maladie • elle survient parfois avec une prodigieuse rapidité ; quelques heures, en effet , suffisent pour que cette membrane , naguère saine et
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diaphane , soit complètement détruite. La désorganisation de la cornée qui n'appartient qu'à la forme aiguë ou sub-aiguë de l'affection , s'opère par un véritable ramollissement de cette membrane ; tel est le seul cas dans lequel nous admettions l'existence de cette dernière lésion qui est susceptible d'envahir tous les points du miroir de l'œil ; mais le ramollissement atteint le plus souvent le centre de la cornée. La portion de ce tissu qui se ramollit commence par devenir d'un gris blanchâtre, elle s'infiltre d'une matière opaque, se creuse et se couvre d'une substance pulpeuse que l'on peut avec facilité enlever à l'aide d'un pinceau. Cette substance finit par être entraînée par le pus et les larmes , et laisse à sa place une ulcération profonde , à bords taillés à pic , qui devient de plus en plus pénétrante , et finalement la cornée se perfore. Alors l'iris s'engage dans l'ouverture cornéale , ou bien les humeurs de l'œil et le cristallin ayant été expulsés , la fonte purulente de tout le globe oculaire s'établit. Ce n'est point à l'action corrosive du mucus , mais bien à une particularité de l'inflammation cpi'il faut attribuer la terminaison par le ramollissement de la cornée. Souvent, lorsque la quantité du mucus est énorme , qu'il est d'un jaune foncé , véritablement puriforme et que son âcreté produit sur les joues corrodées de larges traînées rouges , la cornée reste parfaitement intacte. Dans d'autres cas, au contraire, quand le sécrétum est beaucoup moins abondant , blanchâtre et crémeux , et sans action corrosive sur l'épidémie , le miroir de l'œil est perforé rapidement et souvent même en plusieurs endroits à la fois.
Il y a encore cela de particulier dans cette affection, que la partie ramollie de la cornée n'est entourée d'aucunes vascularités ni d'infiltration interlamellaire.
Ne croyons cependant pas que le ramollissement de la cornée soit la terminaison exclusive de l'ophthalmie blennorrhagique. La suppuration interlamellaire (onyx) peut la suivre , l'hypo-
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pyon s'établir, les chambres du globe oculaire se remplir de pus, et la rupture de ce dernier en être la suite. Voici comment ces dernières terminaisons ont lieu :
Il existe une seconde espèce de kératite qui accompagne plus particulièrement la forme sub-aiguë de Tophthalmie blennorrliagique. Bans «ette variété phlegmasique , le boursouflement de la conjonctive oculaire se continue , pour ainsi dire, de proche en proche jusqu'aux parties contiguës de la cornée; le tissu de cette membrane se gonfle et s'infiltre d'une matière puriforme qui soulève ses lames , principalement vers les bords de la cornée ; enfin, celle-ci , gorgée de pus, ne présente plus qu'une espèce de bourbillon qui ne tarde pas à se rompre en un ou en plusieurs endroits, et alors l'iris, qui proémine au dehors , forme un staphylôme, tantôt simple , tantôt racémeux , suivant qu'il existe un ou plusieurs orifices.
Il est inutile que nous exposions ici, avec plus de détails, les autres suites querophthalmieblennorrhagique peut entraîner après elle , lors de la suppuration et de l'ulcération de la cornée ; ces suites sont identiques à celles de toute kératite suivie de la suppuration et de l'ulcération du tissu affecté.
Tels sont les symptômes de l'ophthalmie blennorrliagique. Ici, comme dans la plupart des phlegmasies, il est difficile d'assigner a la maladie des périodes constantes , car elles manquent dans la nature , puisqu à chaque moment de son existence , d'une part , l'affection peut être enrayée par le traitement ou s'arrêter spontanément par la cessation des causes morbifiques, et que , d'autre part , ces dernières, venant à sévir avec plus de violence , peuvent soudainement conduire l'inflammation de ses degrés les moins élevés à sa plus haute intensité , en sautant par-dessus les degrés et périodes intermédiaires. La division en périodes distinctes est donc toujours plus ou moins arbitraire, lorsque la maladie n'a point, comme les fièvres
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éruptives, par exemple , une marche cyclique et déterminée , dont elle ne se départit jamais. C'est le vague dans lequel la nature nous laisse à ce sujetj qui a l'ait admettre par plusieurs ophthalmologistes un nombre excessif de périodes dans l'oplithalmie blennorrhagique , ce qui , selon nous , est irrationnel et nuisible pour l'observation. La division même en trois périodes , celle àihjdroTrhée , celle de blennpirhée et celle de pyorrhée , établie par M. de Graefe , qui pourrait d'abord paraître la plus simple et la plus naturelle, ne nous semble point admissible ; car la succession d'une apparence aqueuse , muqueuse ou puriforme du sécrétum n'a rien de fixe, et l'aspect de ce dernier peut varier fréquemment et à des intervalles très rapprochés , non seulement sur plusieurs individus attaqués en même temps, mais encore sur le même individu.
La marche de l'affection est la même dans Foplilhalmie blennorrhagique ordinaire, dans celle des nouveau-nés, dans Fophthalmie dite d'Egypte, etdans l'ophthalmie gonorrîioïque. Toutes ces formes ou variétés différentes de la même maladie peuvent affecter la marche aiguë, sub-aiguë et chronique.
Causes. — Nous allons voir aussi que certaines causes peuvent développer spontanément la maladie dans tous les âges et dans tous les climats, sans qu'il soit nécessaire, pour expliquer son origine, de supposer l'existence d'un virus primitif.
Si l'ophtlialmie blennorrhagique a éveillé à un haut degré l'attention par les ravages qu'elle a faits dans les armées depuis l'expédition française en Egypte, il ne s'en suit pas qu'elle tire son origine de cette source. L'histoire fournit au contraire des exemples irrécusables d'épidémies analogues qui ont régné avant cette époque, et encore aujourd'hui nous sommes à même de constater le développement spontané de cette ophthahnie dans des circonstances qui ne nous permettent pas de supposer la transmission d'une contagion quelconque. Combien
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de fois n'avons-nous pas vu des familles entières exposées aux influences nuisibles d'une habitation humide et froide , mal vêtues et mal nourries, être atteintes, pendant une saison qui dispose aux catarrhes , de conjonctivite catarrhale qui , dans certains cas , s'exaspère et revêt avec rapidité les caractères de Fophthalmie blennorrhagique ! Cette maladie est endémique dans des hospices de maternité, dans des établissements destinés aux orphelins ou aux enfants malades , et elle reconnaît alors pour causes la construction vicieuse des salles , le froid , l'humidité , les courants d'air , l'encombrement , une atmosphère remplie d'exhalaisons méphitiques , des vêtements insuffisants, une nourriture malsaine, la malpropreté, le défaut de soins , enfin la constitution lymphatique de ces êtres délicats , et quelquefois des circonstances encore inconnues.
Les renseignements que nous ont fournis quelques personnes dignes de foi, qui ont visité l'Egypte, principalement MM. Pariset et Clot-Bey, et les données contenues dans les meilleurs ouvrages sur l'ophthalmie égyptienne , nous confirment dans notre conviction que la présence de cette maladie, en Egypte, dépend du concours de causes tout-à-fait semblables à celles que nous avons indiquées. Doit- on , en effet, s'étonner que l'ophthalmie catarrhale atteigne un nombre considérable d'individus dans une contrée où des causes multipliées tendent sans cesse à la produire , savoir : l'humidité atmosphérique provenant des crues périodiques du Nil, un sable fin que soulèvent des vents qui soufflent avec violence, la chaleur ardente du jour alternant avec la fraîcheur des nuits. Si vous ajoutez à ces causes , déjà bien suffisantes pour produire des ophthalmies intenses , l'irritation des yeux occasionnée par un sable éblouissant qui couvre les plaines , la malpropreté des Egyptiens qui les dispose également aux maladies cutanées, l'habitude dans laquelle sont les malheureux de passer les nuits
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couchés sur un terrain humide, vous ne trouverez rien de spécifique dans l'ensemble des circonstances qui engendrent dans ce pays Tophthalmie catarrhalc blennorrhagique.
La supposition d'un virus apporté d'Egypte ayant été reconnue une idée chimérique et insuffisante pour rendre compte de la fréquence de l'ophthalmie épidémique dans les armées, on en a tour à tour attribué la cause aux substances dont se servent les soldats pour blanchir leurs buffleteries et polir leurs armes , aux exercices militaires dans des terrains sablonneux , à la coupe intempestive des cheveux , à la compression de la tête et du cou produite par les coiffures et les cols , aux marches forcées durant les grandes chaleurs, etc. On doit rejeter des théories qui admettent , pour l'explication des faits , telle ou telle influence à l'exclusion des autres causes, tandis qu'il est beaucoup plus naturel de penser qu'elles peuvent toutes donner lieu, concurremment avec les causes ordinaires des catarrhes, au développement de cette ophthalmie si fréquente parmi les hommes de guerre. ^
En résumé , les causes diverses qui sont susceptibles de donner naissance aux différentes variétés d'ophthalmie blennorrhagique, peuvent être divisées en deux classes :
1° Causes d'action générale et produisant le refroidissement du corps, telles que le séjour dans des lieux humides, l'exposition aux intempéries des saisons , et aux changements brusques de température, le refroidissement des enfants nouveaunés , occasionné par l'eau du baptême et par leur transport à l'église dans un temps froid et pluvieux , etc. ;
2° Causes irritant l'œil directement , telles que le reflet du soleil dans les plaines d'Egypte , l'action brusque exercée par une vive lumière sur les yeux des enfants nouveau-nés , l'irritation produite par le sable suspendu dans l'air, et par les molécules qui émanent de substances acres et corrosives, telles que les matières dont on fait usage pour polir les armes, etc.
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La compression exercée sur le cou par les cravates et les cols, et la congestion passive qui en résulte est encore une cause qui mérite d'être mentionnée. Nous n'insisterons pas davantage dans rémunération des causes morbifiques , de peur de dépasser les limites que nous nous sommes proposées ; qu'il nous soit seulement permis d'ajouter aux considérations qui précèdent le résultat de nos recherches et de nos observations dans une épidémie récente, celle qui a régné en 1332 dans la maison d'asile fondée par M. Debelleyme. Cent cinquante enfants environ furent atteints, dans un espace de temps fort court , d'oplithalmie purulente , dont les détails et les causes ont été fort bien exposés par M. Bourjot dans le journal hebdomadaire. Nous nous contenterons de consigner ici un fait que nous ne trouvons pas mentionné dans ce mémoire, et qui a attiré toute notre attention dans des recherches secondées avec empressement par la bienveillance éclairée des administrateurs de cet établissement. Malgré tous les rapports de ressemblance que cette épidémie d'oplithalmie blennorrhagique a présentés avec l'ophthalmie égyptienne , il nous a été impossible de découvrir la moindre circonstance qui pût faire présumer l'importation dans la maison, d'un virus venant d'Egypte. Les enfants ne furent soignés que par des infirmières , et aucune d'elles n'était en rapport avec des personnes ayant pris part à l'expédition d'Egypte. Nous avons constaté ce fait avec un soin d'autant plus scrupuleux , qu'encore aujourd'hui des auteurs très estimés, tels que M. Rust, sont des partisans zélés de la théorie qui n'admet l'origine de l'ophthalmie blennorrhagique qu'au moyen de la propagation d'un virus spécifique apporté d'Egypte.
Il est loin de notre pensée de nier que la contagion ne puisse donner naissance à l'affection qui nous occupe. Trans= porté en effet sur un œil sain , le mucus de l'ophthalmie blennorrhagique est susceptible de provoquer une inflammation
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identique ; les expériences nombreuses, tentées à ce sujet, sont concluantes. Nous ajouterons que les faits viennent corroborer un axiome d'une valeur presque générale en pathologie , savoir : que , dans un très grand nombre de maladies , il peut surgir des circonstances propres à en favoriser la contagion. Dans l'oplithalmie bleniiorrhagique , l'encombrement des malades dans un lieu resserré , la misère qui force plusieurs individus à coucher dans un même lit , et souvent à se servir, pour essuyer leurs yeux, des mêmes pièces de linge, et à se laver dans un seul bassin avec la même éponge, etc., sont des circonstances qui secondent puissamment la dissémination rapide du virus contagieux et l'augmentation du mal là où sa première origine n'était pas due à la contagion.
En résumé , l'oplithalmie blennorrhagique n'est qu'une forme et qu'un développement particulier de l'oplithalmie catarrhale provenant des mêmes causes que cette dernière , augmentée et entretenue par d'autres; elle devient contagieuse à son plus haut degré d'intensité , principalement sous l'influence de certaines circonstances accessoires, sur lesquelles nous croyons avoir suffisamment insisté.
Traitement. — Convaincu de la nature catarrhale de l'oplithalmie blennorrhagique ,nous adoptons pour son traitement les principes que nous avons établis en parlant de lamé» dication de la conjonctivite catarrhale , sauf certaines modifications nécessitées par la gravité et l'acuité de l'affection. La forme sub-aiguë de l'oplithalmie blennorrhagique coïncidant presque sous le rapport des phénomènes morbides avec le troisième degré de la conjonctivite catarrhale , nous pensons qu'il est inutile de revenir sur des détails thérapeutiques que nous avons déjà suffisamment exposés.
Mais la forme aiguë de cette maladie réclame un traitement beaucoup plus énergique , quoique toujours basé sur les principes généraux qui doivent présider à la médication du catarrhe
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oculaire. La marche de cette terrible affection est en effet d'une telle rapidité, ses symptômes se succèdent et s'exaspèrent avec une intensité tellement effrayante, qu'il est urgent, sans crainte et sans hésitation, de juguler l'inflammation, dans son début, par des saignées générales qui doivent être répétées coup sur coup et poussées jusqu'à la syncope. Dans cette phlegmasie , comme dans toutes celles dont est frappé l'organe de la vue , on mettra en usage la saignée du bras , pourvu que l'ouverture de la veine soit large, et que la déplétion sanguine s'opère avec rapidité. Les résultats de cette pratique nous ont tellement satisfait , que nous n'avons jamais recours à l'artériotomie ni à la saignée de la jugulaire, opérations que des motifs déjà exposés nous engagent à bannir de la thérapeutique oculaire. Ainsi, chez les adultes , nous débutons par une saignée de cinq à huit palettes, poussée jusqu'à la syncope. A cette saignée, qui, au besoin, doit être répétée une ou plusieurs fois, doit succéder une application de vingt à trente sangsues, qui sont placées devant les oreilles. On secondera les effets de ces abondantes évacuations sanguines par des pédiluves irritants, par des sinapismes et d'autres topiques révulsifs d'action rapide , ainsi que par des purgatifs salins ou drastiques , que l'on prescrira surtout aux sujets lymphatiques, et auxquels on reviendra à des intervalles fort rapprochés. Le tartre stibié administré à hautes doses peut, dans cette circonstance, offrir quelque utilité en ralentissant la circulation. Hâtons-nous de dire que toutes ces mesures thérapeutiques sont incomplètes si elles ne sont promptement suivies de l'usage de topiques astringents portés sur l'organe malade. Les fomentations d'eau froide ou glacée, vantées par quelques médecins, doivent être, suivant nous, rejetées dans cette circonstance. Déjà l'expérience a quelquefois prouvé qu'elles étaient plus nuisibles qu'utiles; nous leur préférons l'usage de solutions concentrées d'acétate de plomb, de sulfate de zinc, de sulfate de cuivre,
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de nitrate & argent, etc. , que l'on emploie tièdes, et en recoinmandant au malade de répéter les fomentations et les instillations de demi-heure en demi-heure pour que la matière purulente sécrétée par la conjonctive ne puisse point stagner long-temps entre les paupières; on doit recommander encore la plus grande propreté. Si le malade ne peut supporter les instillations fréquentes du collyre, on peut modifier la marche que nous avons prescrite en ordonnant des lotions et des instillations alternatives avec les solutions médicamenteuses.
Tel est le traitement topique que nous mettons en usage contre l'ophthalmie blennorrhagique aiguë; il nous a suffi dans la plupart des cas ; nous ne nous trouvons jamais dans la nécessité d'avoir recours à l'excision de cette membrane fortement chémosée, ni à sa cautérisation avec la pierre infernale. Nous aussi nous avons essayé ces procédés , préconisés d'une manière trop absolue par quelques médecins et principalement par notre ami le professeur Sanson aîné ; mais les inconvénients et les conséquences désastreuses qu'ils nous ont procurés, nous ont engagé à y renoncer pour l'avenir dans la période aiguë de la maladie , et à n'appliquer ces procédés qu'au traitement des granulations, après que l'intensité et l'acuité du mal ont été suffisamment combattues par les moyens indiqués. Dans plusieurs de ces cas , la cautérisation amena non seulement une aggravation dans les phénomènes inflammatoires, mais encore une suppuration de la cornée, qui n'avait pas existé jusqu'alors, et qui semblait s'établir avec rapidité après l'emploi du caustique. On n'a d'ailleurs qu'à réfléchir à l'immense difficulté qu'on doit rencontrer quand il s'agit d'exciser une portion considérable d'une membrane muqueuse si fortement gonflée, cachée sous des paupières infiltrées , et fuyant toujours sous l'instrument , pour se convaincre que ce but ne saurait être atteint qu'à la suite d'efforts
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qui à eux seuls suffisent pour provoquer une inflammation des plus violentes. Les mêmes considérations s'appliquent, moins rigoureusement toutefois, à la méthode de la cautérisation. Nous sommes d'autant plus éloigné de l'emploi du nitrate d'argent comme caustique dans la période aiguë, que dans une période même plus reculée l'application intempestive , trop énergique ou trop étendue de cet agent sur les végétations grenues de la conjonctive provoque d'ordinaire de violentes douleurs etune recrudescence des symptômes inflammatoires. C'est cette circonstance qui nous a amené à établir comme règle générale , qu'il faut toujours commencer à cautériser avec le sulfate de cuivre les granulations, principalement après leur excision ; ce n'est qu'ensuite qu'on les touchera d'abord légèrement, puis de plus en plus fortement avec la pierre infernale , en ayant soin d'agir de moins en moins énergiquement, à mesure que les granulations disparaissent.
On doit encore avoir en vue , dans Fophthalmie blennorrhagique,de déplacer de bonne heure la sécrétion morbide. Il est donc nécessaire d'avoir recours à l'application d'un large vésicatoire à la nuque , que l'on prescrira dès que l'acuité de l'irritation aura été suffisamment combattue par l'emploi franc et énergique des émissions sanguines , des drastiques et des topiques répercussifs . Le but principal que l'on doit atteindre étant de déterminer sur d'autres points une sécrétion artificielle destinée à remplacer la sécrétion morbide qui menace de détruire l'organe de la vision , nous laissons pendant quelque temps le vésicatoire à demeure, en pansant tous les jours la plaie avec des pommades épi spas tiques. Dans la plupart des cas , la suppuration que provoque le vésicatoire remplit parfaitement l'indication que nous venons de signaler ; nous préférons ce moyen aux moxas et au seton toutes les fois que l'oplithalmie blennorrhagique n'offre pas un caractère de chronicité rebelle au traitement dont nous avons exposé les
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bases. La suppuration que fournit un vésicatoire se fait, d'une part, sur une surface bien autrement étendue que celle d'un séton. Et , d'autre part , que peut-on attendre de ce dernier exutoire , si lent à sécréter une quantité suffisante de matière puriforme , dans une affection blennorrhagique , dont la marche destructive est si rapide ?
Les granulations de la conjonctive , qui tendent toujours à prolonger la convalescence, seront combattues suivant la méthode que nous avons indiquée au traitement de l'ophthalmie catarrhale. Nous n'avons rien à ajouter à ce que nous avons déjà dit au sujet de cette altération, sinon que les granulations qui persistent à la suite de l'ophthalmie blennorrhagique sent toujours tellement considérables , que les simples astringents et les pommades de précipité rouge et blanc ne suffisent guère pour achever la guérison , et que ces moyens doivent être le plus souvent précédés de la cautérisation avec le nitrate d'argent ou le sulfate de cuivre, ou même de l'excision de la portion granulée de la conjonctive. Quelques ophthalmologistes ont employé en notre'présence, pour détruire les granulations, l'acide pyroligneux, la créosote et d'autres substances plus ou moins actives : nous nous sommes livré aussi à des tentatives du même genre , mais les résultats que nous avons tirés de ces agents divers n'ont pas été de nature à nous en faire adopter l'usage dans notre pratique ; car leur action est de beaucoup inférieure à celle des moyens que nous avons recommandés.
Avant de terminer cet article, nous avons à cœur de ne pas passer sous silence un point d'une haute portée thérapeutique. Le médecin appelé à traiter une ophthalmie blennorrhagique ne doit proclamer la guérison, et n'abandonner le traitement que quand il a détruit toutes les granulations de la conjonctive jusqu'à leur dernière trace ; tant que la muqueuse conserve le plus petit reste de cette altération , l'ancienne affection est susceptible de surgir à chaque moment et avec une
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intensité nouvelle, sous l'influence de la cause la plus minime ; il peut même arriver que cette lésion devienne une source de contagion au milieu d'un grand rassemblement d'hommes , dans un corps d'armée par exemple. L'ophthalmie blennorrbagique naît alors et se transmet d'individu à individu d'une manière souvent si insensible, qu'il devient difficile de découvrir l'origine et les causes de cette affection devenue endémique dans une localité ou dans une classe d'individus; souvent alors une inspection scrupuleuse démontrera l'existence de granulations conjonctivales sur un certain nombre de sujets. Dans ces cas , ainsi que dans tous ceux où cette phlegmasie règne endémiquement ou épidémiquement , et particulièrement dans les corps d'armée , il est de la plus haute importance d'isoler les personnes affectées , de faire nettoyer avec soin les objets dont elles se sont servies, ainsi que les localités qu'elles ont occupées, et de prendre les mesures les plus efficaces pour empêcher la contagion de s'étendre. On aura soin surtout de s'opposer à l'action des causes catarrhales , qui ne sévissent nulle part avec plus de violence que dans les localités où existe déjà un foyer d'infection.