GENRE VI. — AMAXJROSE SPINALE
§ 85. — Ou peut signaler comme un progrès notable, dans la connaissance des maladies nerveuses, les résultats obtenus dans les derniers temps par les recherches plus exactes de Marshall- Hall, de Griffai, d'Ollivier, de Wenzeî, de Enz, de Hinterberger sur la physiologie et la pathologie de la moelle épinière. Il est évident que cette partie du système cérébro-spinal, qui joue un si grand rôle dans les fonctions de la vie organique et animale, ne peut guère avoir une influence pathogénique moindre que le cerveau lui-même. Aussi a-t -on trouvé, depuis qu'on prend plus de soin à examiner la colonne vertébrale , que la moelle épinière présente bien plus souvent des phénomènes morbides qu'on ne le croit généralement. Qui aurait
jamais pensé que les fièvres intermittentes fussent toujours accompagnées de sensibilité d'une ou de plusieurs vertèbres , comme nous l'apprennent les recherches intéressantes de M. Kremers ; que la cliorée , comme nous l'avons pressenti depuis long-temps , et comme viennent le confirmer les expériences de M. Stiebel, soit le plus souvent due à une irritation de la moelle épinière ?
L'amaurose peut également être symptomatique d'une affection de la moelle épinière. La continuité de toutes les parties du système nerveux , et les rapports directs de liaison entre l'appareil nerveux de l'organe de la vision et l'axe spinal , sont là pour expliquer l'origine des amauroses de cette espèce. Nons sentons vivement le besoin de nouveaux éclaircissements sur ce point obscur de la pathologie oculaire que nous osons seulement effleurer dans l'intention d'y appeler l'attention des praticiens.
Il y a différents modes d'exploration qui doivent être successivement mis en usage , si l'on veut s'assurer de l'état de la moelle épinière.
Copeland veut qu'on passe une éponge trempée dans de l'eau presque bouillante le long de la colonne dorsale. La yégion qui correspond à la partie malade de la moelle est plus sensible et douloureuse que le reste de la colonne.
La pression directe , exercée sur chaque vertèbre pendant que le malade est couché à plat sur le ventre , est un moyen d'exploration souvent plus efficace que le précédent. On examine chaque vertèbre à part, ensuivant la longueur de la colonne de haut en bas. Le malade se plaint à l'endroit affecté d'une douleur ou d'une sensation désagréable locale, ou bien la pression sur une vertèbre, sans être douloureuse , provoque instantanément des douleurs et un malaise dans une partie correspondante du système nerveux, quelquefois même dans un endroit non correspondant , comme des
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coliques quand on touche les vertèbres dorsales, etc. C'est ainsi que chez une de nos malades, affectée de fièvre intermittente pernicieuse , nous pûmes provoquer à volonté une syncope en pressant sur la première ou sur la seconde vertèbre dorsale. Ces sensations succèdent quelquefois à un léger attouchement des vertèbres , tandis qu'une pression plus forte est indolore.
Ces détails sur l'exploration de la moelle épinière sont d'autant plus importants, que de l'exactitude aveclaquelle l'examen de la colonne est fait dépend la certitude du diagnostic , et la possibilité de confirmer par de nouveaux faits l'existence d'une connexion étroite entre les affections de la moelle épinière et certaines espèces d'amaurose.
§ 87. — L'amaurose spinale est, de même que l'amaurose rétinienne ou cérébrale , de nature irritative , torpide ou organique. Nous ne connaissons point jusqu'ici de symptômes directement relatifs à l'apparence ou aux fonctions de l'organe visuel qui puissent servir à faire distinguer l'amaurose , qui a son point de départ dans la moelle épinière, des autres espèces de cette affection. Les phénomènes visuels qui indiquent le caractère irritatif , torpide ou organique de l'amaurose, restent les mêmes. Quelquefois il s'y joint des symptômes d'un dérangement dans la motilité du globe oculaire , diplopie, strabisme. Les caractères de diagnostic doivent être pris dans l'examen des causes , qui ont donné naissance à l'affection, et des symptômes en dehors de l'organe visuel qui compliquent l'amaurose.
Les premières sont de nature â porter leur action directement ou spécialement sur la moelle épinière.
Les symptômes par lesquels se traduisent les affections de la moelle épinière sont la sensibilité d'une ou de l'autre partie de la colonne vertébrale , des douleurs au dos , des spasmes ou des accidents paralytiques dans les organes innervés parla
7«2r AMATJROSE.
moelle épinière ( pharynx , voies aériennes , organes de la cir* culation , rectum , vessie , organes génitaux , extrémités supérieures et inférieures , etc. )
§ 88. — Nous allons indiquer d'une manière succincte les principales causes qui peuvent donner lieu à l'amaurose spinale irritative ( congestive ou éréthique nerveuse ). La plupart de ces causes provoquent , outre l'affaiblissement ou l'abolition de la vision, des phénomènes qui ne laissent pas méconnaître la nature de l'organe , dans lequel ils ont leur point de départ. C'est à l'énumération de ces causes spéciales que se rattache dans l'ordre naturel l'exposé des modifications que peuvent subir les groupes des phénomènes tant de l'affection spinale que de l'amaurose concomitante.
Espèce I. — Amauhose spirale irritativb.
§ 89. ~ Nous avons indiqué, en parlant de l'amaurose cérébrale , les substances narcotiques qui , par leur action sur le cerveau , peuvent troubler la vision et donner lieu à une sousespèce particulière d'amaurose cérébrale congestive.
Il est d'autres substances vénéneuses qui, portant leurs effets plus spécialement sur la moelle épinière sont également aptes à provoquer un état amaurotique qui, à raison de la spécialité de ses causes et des phénomènes concomitants, mérite de trouver place dans le chapitre de l'amaurose spinale.
Nous ne possédons que fort peu de données sur cette variété de l'amaurose spinale. L'abus du tabac et la substance vénéneuse qui peut se former dans les boudins lorsqu'ils commencent à se décomposer, semblent de nature à la produire.
M. Mackenzie est porté à attribuer à l'usage étendu qu'on fait du tabac , soit qu'on le mâche , soit qu'on le fume , l'origine d'un grand nombre d'amauroses. Il est difficile de prouver , dit cet éminent auteur , que la cécité soit due
AMAUROSÉ. ys|
aune cause particulière, lorsque diverses causes également aptes à la produire n'ont pas cessé d'agir simultanément pendant un certain laps de temps sur un individu. Il est encore plus difficile de préciser les effets d'une substance vénéneuse dont on fait journellement usage pendant des années , mais à des quantités telles que leur influence délétère momentanée n'est que très peu considérable , et que l'insensibilité de l'une ou de l'autre partie du système nerveux ne devient manifeste qu'après que les effets de ces petites quantités se sont pour ainsi dire accumulés dans l'économie. Nous connaissons assez bien les conséquences que produisent de petites portions d'alcool , d'opium , de plomb , d'arsenic , de mercure et d'autres poisons , en opérant long-temps sur la constitution. Pouvonsnous douter qu'une substance aussi énergique que le tabac produise des effets funestes semblables , et qui lui sont propres?
Les considérations judicieuses de M. Mackenzie, concernant les effets nuisibles du tabac , méritent l'attention particulière des praticiens , bien que nous n'ayons pas rencontré dans notre pratique des faits qui soient de nature à corroborer l'opinion du professeur de Glasgow, au sujet de l'influence du tabac sur la production de l'amaurose.
La substance vénéneuse contenue dans certains boudins {JFurstgift des Allemands) paraît produire des symptômes d'irritation spinale ; si ces derniers se compliquent d'amblyopie ou d'amaurose, celle-ci mérite à juste titre d'être regardée comme une amaurose spinale irritative.
§ 90. — A côté de l'amaurose spinale irritative , produite par l'action de certaines substances vénéneuses, se place très naturellement l'amaurose due aux effets lents d'un métal généralement connu pour son influence pernicieuse sur le système nerveux , et particulièrement sur la moelle épinière. Les affections produites par le plomb portent tous les caractères
de l'irritation spinale, et c'est à cette dernière que les meilleurs pathologistes rapportent l'origine de la colique de Poitou, du tremblement saturnin , etc.
L'amaurose , observée dans le cortège des symptômes toxiques causés par les préparations de plomb, reconnaît la même origine que ceux-ci; aussi l'amaurose saturnine disparaît-elle le plus souvent en même temps que les autres symptômes nerveux.
Les cosmétiques et fards blancs, dans la composition desquels entrent le plus souvent des préparations saturnines , donnent quelquefois lieu à des phénomènes analogues.
§ 91. — L'épilepsie , la chorée et l'hydrophobie peuvent s'accompagner d'affaiblissement et de perte de la vision. Ces affections étant presque toujours dues à un état d'irritation ou à quelque autre lésion de la moelle épinière , nous pensons devoir mentionner ici l'amaurose symptomatique qui les accompagne dans certains cas. Les phénomènes visuels sont tantôt de nature irritative, tantôt de nature torpide.
Dans un cas de pseudo-hydrophobie ( l'affection fut guérie), rapporté dans la Lancette anglaise, la malade, qui n'était pas d'une constitution nerveuse , eut une douleur soudaine dans le derrière de la tête , et en même temps la vue sembla se couvrir d'un rideau épais et rempli de lances brillantes ( full of bright spears ) ; cinq jours plus tard les yeux furent brillants , saillants et très sensibles à la lumière, les pupilles légèrement contractées. Les autres symptômes étaient ceux de l'hydrophobie : répugnance pour les aliments et pour les boissons , spasme pharyngien , etc. On ne saurait méconnaître dans ce cas le caractère irritatif des symptômes visuels.
Kous traitâmes, en 1832, une jeune personne âgée de quatorze ans et demi , et non menstruée , pour une danse de Saint-Guy, se manifestant par des contractions des extrémités et de l'angle de la bouche du côté gauche. Ce qui donna un
ÀMAUR05E. 72^
Intérêt particulier à celte malade , ce fut la douleur de la colonne vertébrale dont elle se plaignait , et un affaiblissement des yeux tel, qu'elle ne pouvait plus vaquer à ses occupations. Les pupilles, dilatées de temps à autre, continuaient cependant leur jeu ; l'œil gauche était plus faible que celui du côté opposé. La malade guérit par un traitement révulsif , joint aux antispasmodiques, à la valériane, etc.
Il faut noter comme une dernière variété de l'amaurose spinale irritative, celle qui est produite par des plaies du col.
Espèce II. — Amaurose spinale tobpide.
§ 92. — Parmi les espèces de l'amaurose spinale torpide nous comptons :
1° L'amaurose produite par l'allaitement trop prolongé , surtout chez un individu d'une constitution originairement nerveuse et irritable.
2° L'amaurose déterminée par la débauche et l'onanisme.
3° L'amaurose occasionnée par la perte d'autres liquides peu proportionnée à la constitution faible d'un individu , par les saignées abondantes, un dévoiement difficile à arrêter, par la leucorrhée.
L'amaurose spinale torpide présente , par rapport à la fonction visuelle , les mêmes phénomènes que l'amaurose torpide en général ; ses symptômes sont une gaze ou un brouillard épais et noir qui semblent s'interposer entre les objets et les yeux du malade, un vif désir de lumière, l'immobilité et la dilatation de la pupille , le défaut de photopsie , quelquefois la myodesopsie , souvent une abolition soudaine et brusque de la faculté visuelle sans aucun signe d'irritation ou de congestion. Mais ce qui constitue le caractère principal de cette espèce d'amaurose, c'est la concomitance de symptômes qui se rapportent particulièrement à une affection co-existante de Taxe spina} ou d'une partie 4u cordon de le* moelle épinjère.
726 ÀMAUROSE.
Les malades accusent des douleurs dans les reins , dans les lombes , dans la région du dos; lors même qu'ils ne s'en plaignent pas , une pression exercée sur toute la longueur de la colonne vertébrale fait découvrir dans une ou dans plusieurs des vertèbres une sensibilité qui n'existe pas dans le reste de ce pilier osseux. L'examen des vertèbres doit être fait avec un soin scrupuleux si l'on ne veut pas s'exposer à des erreurs. L'affection de la moelle épinière se trahit en outre par d'autres symptômes qui se rapportent aux organes innervés par la moelle , faiblesse , vacillation , froideur , engourdissements T soubresauts et contractions involontaires des extrémités, constriction spasmodique de la gorge , dysphagie , gêne de la respiration sans lésion organique des voies aériennes , symptômes de phthisie pulmonaire, sensation d'une bande circulaire autour du corps , intermittence et irrégularité des battements du cœur et du pouls, dérangement des fonctions digestives, constipation , difficulté de la miction ou impossibilité de retenir les urines , impotence des fonctions des organes génitaux , suppression des menstrues , etc. , etc.
M- Langenbeck jeune pense qu'un grand nombre de ces cas d'amauroses peuvent s'expliquer par la co-existence du ramollissement de la rétine avec le ramollissement de la moelle épinière , assertion dont l'expérience seule peut confirmer la valeur.
Espèce III. — Amaurose spinale organique.
§ 93 . — Nous avons fait voir plus haut que les altération s organiques du cerveau peuvent produire l'amaurose ; d'autre part, les rapports qui existent entre l'axe cérébro-spinal et les nerfs optiques sont tels , que les maladies organiques de la moelle épinière ne doivent guère étendre moins souvent leur influence sur l'appareil nerveux de l'organe de la vision. Aussi pbservons-nous fréquemment l'amaurose dans le cortège des
symptômes des altérations graves qui ont quelquefois leur siège dans Tune ou dans l'autre partie de la colonne vertébrale et de l'organe qu'elle renferme. La maladie de Pott , la carie, les exostoses des vertèbres, les tumeurs de différente nature qui peuvent s'y développer, le ramollissement de la moelle, etc. , sont autant d'affections qui peuvent entraîner l'amaurose après elles. Nous en savons cependant encore moins que de l'amaurose cérébrale organique ; les signes déjà exposés lors de la description des autres espèces de l'amaurose spinale, sont les seules qui peuvent ici servir de guide; c'est à l'observation ultérieure à recueillir avec un soin scrupuleux tous les matériaux propres à jeter du jour sur ce sujet.
Les causes de cette espèce d'amaurose organique sont celles des altérations qui la déterminent primitivement ; le plus souvent la lésion organique a été précédée d'une congestion ou d'une inflammation de ces organes.
Le praticien peut concevoir quelque espoir quand la période de la congestion et de l'inflammation ne fait que passer à celle de la véritable désorganisation, et quand l'ensemble des symptômes le met sur la voie des causes qui ont donné lieu au développement de l'altération. Le traitement n'est que rarement, pour ne pas dire presque jamais , couronné même d'un succès partiel ; il coïncide entièrement dans ses bases avec celui de l'amaurose cérébrale organique.