A. — EXPÉRIENCES DANS LA SALIVE
Les expériences sur des dents plongées dans la salive humaine ne sauraient se faire dans le liquide expué de la bouche, en raison de sa rapide altération, mais dans la cavité buccale elle-même, où certains faits de la pratique spéciale viennent à propos servir d'expériences véritables. On sait, en effet, que dans certains cas d'applications prothétiques on se sert d'appareils taillés et sculptés dans la masse d'ivoire d'une défense d'hippopotame ou d'éléphant, ou bien de pièces composées d'une base métallique ou autre surmontée de dents humaines. Ces procédés, aujourd'hui peu employés, avaient donné lieu à des remarques singulières. Appliqués chez certains individus, ils présentaient une durée parfois considérable et se perpétuaient dans la bouche sans la moindre altération, tandis que chez d'autres, ils subissaient un ramollissement et une destruction plus ou moins énergique, ce qui parfois se produisait si rapidement, qu'un appareil de ce genre était envahi et perdu au bout de quelques mois. Ces altérations ressemblaient à celles que présente l'ivoire soumis à l'action des acides faibles, et l'on en avait conclu que, dans le premier cas, le miheu gingival était alcalin et dans le second acide.
S'il s'agit d'un appareil formé d'ivoire taillé dans une masse bomogène et dépourvu sur tous les points de sa protection d'émail, l'altération produite devra être uniforme et générale, ce qui arrive ordinairement. Cependant, dans certaines circonstances plus favorables, comme sur les parties qui sont en contact dans des dents restantes, ou en application sur la muqueuse au voisinage de débris d'une racine de dent, la destruction de l'ivoire se localise, se délimite et arrive à former une cavité véritable, à fond ramoUi, diversement colorée en jaune brun ou noir, et rempUe d'un détritus à réaction acide. Or les lieux d'élection de cette altération artificielle sont précisément ceux qui sont le plus favorables au développement des phénomènes de fermentation et qui prédisposent tout spécialement à la formation de la carie naturelle. Si l'apparcU appliqué se compose de dents humaines, l'altération prend bien mieux encore les apparences
CHAP. n. ÉTIOLOGIE ET EXPÉRIENCES.
de la carie, et, dans certains cas, arrive à en représenter une yéritable.
Quelques exemples feront mieux ressortir ces considérations :
Obs. I. — Madame M..., trente ans, d'une santé très-délicate, affectée de dyspepsie habituelle avec hypochondrie, a perdu à l'âge de 20 ans un certain nombre de dents de la mâchoire supérieure envahies et détruites par des caries rapides. Les racines de ces dents sont restées indolentes dans les alvéoles, mais leur canal élargi est le réceptacle habituel de mucus et de débris alimentaires, en même temps que la gencive avoisinante est ordinairement rouge, boursouflée et fongueuse. Les dents restantes et le bord libre des gencives sont, sur les divers points de la bouche, absolument dépourvus de dépôts de tartre, mais recouverts d'amas abondants de mucosités blanchâtres dont la réaction est franchement acide. La plupart de ces dents sont obturées par suite de caries traitées précédemment.
Plusieurs appareils en ivoire d'hippopotame ont été successivement appliqués et ne se sont conservés dans la bouche que pendant un temps variable de huit à dix mois en moyenne. Le dernier appareil était porté depuis huit mois. Il se compose de trois incisives, des deux petites molaires droites et de la seconde petite molaire gauche. 11 prenait un point d'appui sur les premières grosses molaires par des anneaux sculptés dans la masse et maintenus à frottement par deux petites chevilles de bois fixées un peu en saillie sur la partie pleine de la pièce.
Cet appareil, par un séjour de huit mois dans la bouche, avait subi les altérations suivantes: toute la masse est transparente et comme ambrée; prise entre les doigts, elle est flexible et spongieuse: les deux points qui supportaient les chevilles de bois présentent un ramollissement qui a détaché celle-ci et formé à leur place une vaste cavité noire, à parois ramollies et comme gélatiniformes ; les trois points de la cuvette concave de l'appareil qui répondaient aux racines restantes des incisives présentent une altération analogue qui, sur l'un d'eux, a amené la perforation complète de la pièce. Toutes les autres parties de la masse sont ramoUies à un égal degré; les détritus recueillis sur les points d'altération plus profonde et délayés dans un peu d'eau distillée étaient doués d'une réaction acide franche et tout l'appareil exhalait une odeur fade, nauséabonde.
Nous croyons que ces altérations subies par l'ivoire de l'appareil et celles qui étaient localisées principalement sur les points où les actions fermentescibles sont plus faciles à produire, les excavations des racines persistantes, les endroits où étaient implantées des chevilles de bois, etc., doivent être regardées comme de la carie véri-