CINQUIÈME ENTRETIEN
Application de tous les sens à la présence de Noire-Seigneur.
Cette pratique d'appliquer intérieuremei
tous les sons à la présence adorable du Sauveur après l'avoir reçu, est fort utile, surtout aux bonnes aines qui ont déjà fait quelqiif progrès dans la pureté de cœur, et qui oi acquis quelque facilité de s'entretenir av Notre-Seigneur. Comme c'est pour ces sorte? de personnes que je la propose, je me contenterai de marquer à quoi il faut applique] chaque sens en particulier, et les actes qu'on peut produire, sans les former ici, comme j'ai fait dans les autres entretiens.
Application de la Vue.
Écoutez le Prophète qui vous dit : Venité et videte opéra Domini, quœ posait peodigia super terrant (Ps. 45, 9); venez, considérez le chei-d'i ouvre du Seio-neur et les prodiges qu'il a faits sur la terre. Mais pour les mieux pénétrer, demandez la lumière dont vous avez besoin, llluminet vuîtum Sîium super nos, et mise reaine nostri : ni eofjnoscamus in terra viam tuant, in omnibus gentilms salutare tuum ( Ps. 60 , il); éclairez-moi, Seigneur, que votre Verbe, que votre image, mille fois plus éclatante
OrvTRÎF.ME PARTIR. 337
que le soleil, répande ses lumières dons mon àme, aûnqueje le connaisse tel qu'il est venu sur la terre, pour sauver toutes les nations du monde.
Considérez d'abord le Corps du Sauvètrr formé par le Saint-Esprit du plus pur Sang de la sainte Vierge, le plus bel homme qui fût jamais, selon David, et dont le port, la taille, l'air ot les manières n'avaient rien que do divin. Considérez-le dans les différents états do sa vio , niais surtout durant 5a Passion, et après sa Résurection, pour :iter les sentiments do reconnaissance et d'amour. Remettez-vous devant les yeux s;i tète autrefois couronnée d'ôpines , et maintenant couronnée do gloire ; ses pieds ot ses uiains autrefois percées de clous, et maintenant plus brillantes que l<'s astres ; toutes les plaies de son Corps par où le sang -t écoulé, et d'où découlent toutes les ices. Entrez dans In plaie do son côté jusque dans s<>n cœur, lo plus noble organe du Saint-Esprit, ot la plus ardente fournaise du divin Amour. Passez de son Corpsà son Ame, représentez-vous toutes ses puissances: la mémoire occupée des intérêts de Dieu ot d<^ vôtre la gloire d^ son Père <it du
salut des hommes; son entendement , orné
clo la lumière de gloire, et charmé des beautés et des perfections divines ; sa volonté, le sanctuaire du Saint-Esprit, le siège de toutes les vertus. Montez de son humanité à sa divinité. Considérez ce Verbe éternel, produit de toute éternité au milieu des splendeurs de la sainteté , l'idée féconde de son Père, le modèle de tous ses ouvrages , infiniment sage , bon , riche , puissant, libéral , égal à Dieu, et Dieu lui-même, qui est uïii personnellement à la nature humaine. Croyez fermement que vous possédez ce riche trésor, que c'est là l'hôte qui loge chez vous, et qui n'y est venu que pour vous faire part de toutes ses richesses.
Admirez donc; adorez, louez, remerciez votre Sauveur. 0 mon Dieu , que vous êtes grand ! ô mon Sauveur, que vous êtes aimable! Que n'ai-je pour vous tout le respect des Anges et tout l'amour des Séraphins?
Application de l'Ouie.
Souvenez-vous que le Sauveur vient encore chez vous pour exercer les fonctions de son ministère évangélique. Trois ans ne suffisaient pas pour contenter son zèle, il veut instruire les hommes jusqu'à la fin des siècles, non -seulement par la bouche des pré-
dicateurs , mais aussi par lui-même quand nous le recevons. C'est pourquoi les Pères appliquent au Sauveur dans la sainte Eucharistie ces paroles du psaume 30, f. 10: J'ai annoncé votre justice et vos merveilles dans VÉglise universelle. La Judée, où le Sauveur a prêché durant sa vie mortelle, n'était qu'une église bien petite, mais à présent, comme par le moyen du Sacrement de nos Autels, il est véritablement présent dans toute la terre, il annonce les grandeurs et les perfections de son Père dans cette Eglise immense, qui n'a point d'autres bornes que les limites du monde.
Représentez-vous le Père Éternel, qui vous dit comme autrefois : Hic est Filins ■'s dilectuSj in quo mihi benè complacui (Matth., ?>, 17), ipsum audite (Luc, 9, 85); celui que vous possédez, c'est mon Fils bien-aimé, l'objet de mes complaisances, écoutez-le. Priez le Saint-Esprit de vous acier les dons d'Intelligence, de Sagesse et de Science, pour mieux comprendre ce que \r Sauveur v;i vous enseigner. Mettez-vous à l'exemple de Magd< «x pieds du
Sauveur, pour l'éc< . -lui avec Sanii; arlez , Seigneur, votre serviteur
écoute; h . Domine, quia audit ser-
vus tuus (I. Reg., 3, 10). Ecoutez, Ames lâches et infidèles, les reproches pleins d'amour et de tendresse que vous fait le Sauveur, sur votre négligence à son service, sur votre ardeur pour l'estime des hommes, sur votre empressement pour les satisfactions naturelles et les commodités de la vie, sur tant de temps perdu, sur l'oubli de ses bienfaits, sur tant de grâces et d'inspirations méprisées.
Pleurez, gémissez, confondez-vous, promettez-lui d'être plus ferventes et plus fidèles. Encore un peu de patience, ô mon aimable Sauveur, et je vous proteste que vous serez content de moi : Patieniiam habe in me : et omnia reddam tibï (Matt. 18, 26).
Écoutez, Ames ferventes, les belles maximes de ce grand Maître, de cet unique Maître de la perfection; car tous les autres ne savent rien que ce qu'ils ont appris de lui, et ne peuvent rien enseigner efficacement, s'il ne par'e par leur bouche. Bienheureux, vous dit-il, sont les pauvres, ceux qui souffrent injustement, qui ont faim et soif de la justice, qui ont le cœur pur. Que celui qui veut me suivre et être du nombre de mes Disciples, porte sa croix tous les jours, qu'il renonce à tout, sans réserve. Faites des actos
de Foi sur toutes ces vérités, corrigez les faux jugements que vous en avez portés, affectionnez-y de plus ou plus votre cœur; dites avec David : Lucerna pedibas meis bum (uunh et lumen semitis mets (Ps.
1 !S, 105). Vos paroles, Seigneur, seront Tunique flambeau que je suivrai désormais, vos maximes seront les seules que je consulterai pour ma conduite. Écoutez, Ames saintes, les secrets admirables que Notre-Seigneur vous découvrira, tant sur nos Mystères, que sur les exercices de la vie intérieure ; mais prenez occasion de ces aimables et sublimes communications, de vous embraser de son saint amour et de vous humilier plus profondémenl on sa présence.
Application de VOdorat.
Le nom de (lliiist que porte le Sauveur, no signifie que baume et parfum. L'Épouse du Cantique ne loue rien tant que la bonne odeur que son Époux répandait partout.
Vous êtes, lui dit-elle, comme un baume répandu qui exhale une odeur admirable, qui vous luit suivre et qui vous fait aimer. Elle compare son haleine ;i l'odeur d'un vin délicieux, et l'odeur do ses mains à celle de l;t myrtho, Sainî Laurent Justinien appelle
l'Eucharistie un cabinet, qui renferme toutes les odeurs aromatiques les plus précieuses: Cellarium continens omnium aromatum pretiositatem et virtutem.
On entend par ces parfums les vertus exemplaires que le Sauveur nous enseigne et nous inspire dans le saint Sacrement : et saint Paul disait aux fidèles dans ce sens, qu'ils devaient être la bonne odeur de Jésus- Christ. Représentez-vous donc le Père Éternel qui vous dit comme autrefois à Isaac : Ecce oclor Filii met sicut odor agri pleni (Gen. 27, 27); l'odeur de mon fils est semblable à celle d'un champ rempli de fleurs et de fruits. Appliquez-vous à considérer ces fleurs et ces fruits : ce sont les vertus que le Sauveur exerce dans l'Eucharistie. Considérez son humilité, sa douceur, sa patience, sa mortification, sa pauvreté, sa charité, cet état de victime où il est réduit pour honorer son Père, pour nous attirer les grâces dont nous avons besoin. Songez à la joie que reçoit son Père de ce doux parfum, dont la fumée, sans comparaison plus agréable que celle de tous les autres sacrifices, embaume le Ciel et la terre :• Odoratus est Dominus odorem suavitatii (Gen. 8, 21). Mais pour en profiter remar-
quez : 1° Que si la plupart des parfums ei des herbes odoriférantes sont amères au goût, elles fortifient le cœur et le cerveau, et les réjouissent; il0 que c'est le feu qui fait exhaler et sentir leur odeur; 3° que les corps odoriférants se consument en la répandant; 4° qu'ils la communiquent à ceux qui sVu approchent, qui les manient et qui les portent. Puis donc que vous approchez si près du Sauveur, que vous le mangez, que vous le portez dans votre cœur, vous devez répandre la même odeur et pratiquer les mêmes vertus. Apprenez que si la patience, la mortification sont des vertus amères à la nature, elles fortifient admirablement l'esprit et le cœur. Mais apprenez aussi que ces vertus n<i sont de bonne («leur, agréables à Dieu et dignes du Paradis, qu'autant que le l'eu de la charité les anime et les met en action. Apprenez enfin, que comme les parfums se consument en répandant leur odeur, il faut s^ consumer par la pratique de ces lus el se sacrifier continuellement à la gloire de Dieu. Prenez donc une généreuse solution d'imiter les exemples que le Sauveur nous donne dans cet auguste Sacrement, soyez humbles, soyez patients, soyez mortifiés comme lui.
;ï'iï de la. communion.
Faites dos notes intérieurs do toutes ces vertus ; mais afin que tous ces parfums soient de bonne odeur , produisez des actes de la plus ardente charité , unissez-vous au Sauveur , priez-le d'unir ses vertus aux vôtres , afin que le sacrifice que vous faites de vousmêmes au Père Éternel lui soit agréable. Dites au Sauveur les paroles de l'Épouse : Trahe me post teJ curremus in odorem unguentorum tuorum (Cant. 1,3); tirez-moi après vous, afin que je coure à l'odeur de vos parfums , que j'imite vos vertus , et que le bon exemple que je donnerai encourage les faibles, et vous gagne , s'il est possible , tout le monde.
Application du Goût.
Do tous les sens il n'y en a point qui s'applique plus naturellement à la sainte Eucharistie que le goût. Les figures qui nous la représentent , les symboles sous lesquels le Sauveur nous a donné son Corps et son Sang, les invitations qu'il nous a faites pour nous exciter à approcher de la Communion, les noms qu'on lui donne , ont toujours du rapport au goût. L'Agneau Paschal et la Manne sont les figures de ce Mystère ; on mangeait l'un et l'autre : le pain et le vin sont les sym-
boles et la matière de ce Sacrement. Quand
le Sauveur nous invite, soit par les prophètes, soit par lui-même à la Communion, il nous invite à boire et à manger. Venez, mes chers amis, nous dit-il, buvez, enivrez-vous de ce vin délicieux, dont la sainte ivresse l'ait oublier toute la terre et cause ce doux sommeil, cet aimable repos que Dieu seul peut donner à vos âmes. Prenez, mangez mon Corps, buvez mon Sang, dit-il à ses apôtres après avoir établi ce Sacrement, que l'Église appelle un pain céleste, qui renferme toutes les délices imaginables.
Panem de cœlo prcestitisti eis , omne délecta,' mentum in se habentem.
Imaginez-vous donc, après avoir communié, que vous assistez au plus magnifique festin qu'on puisse jamais vous l'aire, où l'on vous sort un Dion t'ait homme, avec toutes ses vertus et ses perfections adorables, comme autant t\<> mots différents, et qu'on dit : Buvez et mangez. Mais souvenez-vous que pour bien goûter les viandes, il ne faut poinl les avaler tout d'un coup, mais les rompre avec les dents et les avaler doucement. Cela veut <lir<i que plus vous considérez attentivement toutes les qualités du Sau-
veur, mieux vous en goûterez la douceur.
C'est pourquoi, méditez à loisir toutes les perfections du Sauveur, sa bonté, sa sagesse, sa beauté, son amour , sa sainteté , sa puissance, sa divinité , car voilà l'objet principal de ce goût spirituel. Si votre cœur s'attendrit et s'embrase par ces considérations de l'amour divin, vous en ressentirez une joi< et un plaisir qu'il est plus aisé de goûte] que d'exprimer , et qui produit infailliblement le dégoût de tous les plaisirs du siècle. Gustato spiritu necesse est carnem despicere* dit saint Bernard.
Dites pour lors avec le saint homme Job Comment peut-on encore goûter des viandes si fades et si insipides? Comment peuton manger des viandes qui donnent la mort, après avoir pris une nourriture qui communique une si belle vie? Quomodo potcr'n comedl insuhum ., et quod non est sale condiiumP aut potest aliquis gustare quod affert mort cm (Job. G, G) ?
Faites-lui enfin la belle prière de sainl Augustin : Je vous supplie , 6 Jésus , moi Sauveur, de me faire trouver de l'amertume dans les choses du monde, et de la douceui dans vous seul. Car, en effet, vous êtes 1; douceur inestimable qui pouvez rendre agre-
ables les plus fâcheuses et les plus difficiles. ObsecrOj Domine Jesu, omniamihi amarescantj et tu soins dulcis appareaSj quia tu es dulcedo inestimabiîis ., per quant ornnia dulcorantur.
Application du Toucher.
Le toucher est de tous les sens du corps le plus matériel et le plus grossier ; mais il n'en est pas de même de ce sentiment de l'àme qui lui répond : c'est le plus subtil et 1»' plus délicat de tous; c'est celui qui lui cause le plus de plaisir, selon que l'objet est plus ou moins capable de lui en donner. Ainsi les contemplatifs ont-ils donné le nom de toucher à cette opération de Dieu, par laquelle , on s'nnissant immédiatement aux aines pures, il les comble d'une joie inconable.
Pour connaître l'utilité de rot exercice dans la Communion et pour apprendre la méthode qu'il y faut garder, remarquez que les choses matérielles, quand elles se touchent, se communiquent leurs qualités, ci issent ensemble, quand elles ont les dispositions nécessaires pour cela. Dès que le feu touche 1'' bois, il l'échauffé et l'enflamme, il 1< •, il le convertit en fou ; les herh
le baume, Les liqueurs médicinales, guérissent les plaies et les maladies par l'attouchement ; le vin se mêlant avec l'eau, lui communique sa couleur et sa force.
Si donc vous voulez guérir tous vos sens
et toutes les puissances de votre âme de
leurs faiblesses, appliquez-y le Corps et le
Sang du Sauveur. Car, comme dit saint Luc,
il sort de lui une vertu admirable qui rend
la santé à tout le monde, virtus de illo exi-
batJ et sanabat omnes (Luc. 6, 19). Et saint
Chrysostôme , parlant de la Communion à
l'occasion de cette femme guérie d'une perte
de sang, en touchant seulement le bord de
la robe du Sauveur : « Touchons aussi,
» dit-il, cette frange du vêtement de Jésus-
» Christ, ou plutôt touchons-le lui-même.
» Car il ne nous a pas seulement laissé sa
» robe, non pour le toucher, mais pour le
» manger et pour nous en rassasier. Ap-
» prochons-nous donc de lui avec une foi
» vive et une ferme espérance , nous qui
» sommes malades. Car si ceux qui ont tou-
)) ché sa robe ont reçu une guérison par-
» faite, à combien plus forte raison serons-
)) nous fortifiés et guéris de toutes nos nia-
» ladies, quand nous l'aurons tout entier dans
)) nous-mêmes. »