‹ Traité de la composition et de l'ornement des jardins: avec cent soixante et une planchesChapitre 2 sur 39 · PROGRÈS THÉORIQUES ET PRATIQUES · texte numérisé non relu

PROGRÈS THÉORIQUES ET PRATIQUES

De toute antiquité les hommes ont eu un goût prononciî pour les jardins; cela devait être : le besoin de'veloppant leur intelligence^ et leurs yeux n'aimant à rencontrer que des objets gracieux , ils ont fait d'un terrain inculte un lieu de promenade agréable, en re'unissant les plantes comestibles quft la nature avait disséminées ça et là, ainsi que les arbres fruitiers que la nécessité les obligeait à aller cberclier au loin.

Les jardins ne furent d'abord qu'un petit espace de terre situé auprès de Thabitation, et clos d'une haie pour en défendre l'entrée aux bestiaux et aux bètes sauvages. Les propriétaires y plantaient quelques tournes, des arbres fruitiers en petite quantité, et, par suite, ils y ajou-

tèrent quelques fleurs* Telle est l'idée que nous en donne Homère. Mais insensiblement les populations s'accrurent, des empires considérables s'élevèrent, les arts prirent naissance, et les hommes, réunis en très grand nombre dans les villes capitales, s'occupèrent plus particulièrement de tel art ou de telle science pour les perfectionner. Dès-lors il y eut , autour des grandes villes , des habitins uniquement livrés aux travaux du jardinage , et la culture dut faire quelques progrès.

Les chaleurs, si vives dans quelques parties de l'Asie, déterminèrent les souverains et les riches propriétaires de ces contrées à planter des allées d'arbres autour de leurs habitations, afin de se créer un ombrage salutaire; puis,

les peuples conquérans , plus chasseurs que culiivateuri , voulant se procurer, comme délassement et plaisir, ce qui avait été pour eux d'abord une occupation principale^ plantèrent de grands terrains^ ou fermèrent de murs des parties de forêts , et y firent entrer des animaux sauvages pour les chasser à leur loisir. Telle fut Torigine des

parcs.

11 fallait que Tusage des plantations fut établi depuis long-temps, lorsque Sémiramis voulut se distinguer par la construction de ces jardins si vantés chez les anciens. Us étaient composés de plusieurs terrasses superposées en forme d'amphithéâtre, dont la plus élevée égalait en hauteur les murs de Babylone. On montait, d'une terrasse à l'autre, par un escalier large de dix pieds. La masse entière était soutenue par de grandes voûtes, bâties l'une sur l'autre , et formait de& salles magnifiques. Le tout était fortifié d'une muraille de vingt-deux pieds d'épaisseur. Les plate-formes établies sur ces voûtes étaient couvertes d'une épaisseur de terre assez considérable pour y faire végéter les arbres de première grandeur. On arrosait le jardin au moyen de pompes qui puisaient l'eau dans l'Euphrate. Ces jardins, véritables monumens de la grandeur et du génie de cette reine, avaient été construits avec tant de solidité, qu'ils existaient encore seize siècles après; Âlexandre-le-Grand y admira des arbres de plus de cinquante pieds de hauteur et de douze de circonférence.

A peu près a la même époque, les Chinois se livrèrent au goût du jardinag<^ et y déployèrent un luxe inconnu jusqu'alors. Leur empereur Kie planta un jardin immense. Il y creusa des lacs, y construisit une tour d'une hauteur

extraordinaire^ et des bâtimens sans nombre, dans lesquels il prodigua les pierreries , jusqu'à les semer sur les parquets de ses appartemens. 11 porta le luxe, ou, si l'on veut, l'extravagance, jusqu'à faire remplir de vin un étang, sur les bords duquel il fit dresser une montagne formée de vivres de toutes espèces en assez grande quantité pour nourrir 5,ooo hommes qui, couverts de la peau de différens quadrupèdes, venaient manger et boire & l'étang, tandis que, dans une belle gondole et au bruit d'une musique guerrière, l'empereur s'y promenait avec sa concubine Msei-hi.

Le goût des jardins se répandit de la Mésopotamie dans la Phénicie et l'Egypte, d'où il fut porté dans la Grèce par les colons égyptiens et phéniciens qui civilisèrent cette contrée. Néanmoins les jardins y conservèrent leur première simplicité. Ceux destinés au public ne furent que la réunion de quelques allées d'arbres indigènes; ceux des particuliers n'étaient plantés que de légumes et de fruits du pays, jusqu'au moment où les Grecs, s'étant emparés d'une partie des côtes de l'Asie, et ensuite de l'empire des Perses, apportèrent dans leur pays et y cultivèrent les fruits et les légumes qui purent s'y naturaliser sans autres soins que ceux donnés aux végétaux qui y croissaient naturellement.

Rome, pendant le cours de ses conquêtes, jusqu'à la défaite de Mithridatc, s'était contentée de cultiver quelques plantes potagères et des fniits indigènes. Ce fut alors que LucuUus, charmé de la beauté des parcs de l'Asie, voulut former, en Italie, des jardins qui pussent réunir à la magnificence asiatique l'avantage de pouvoir étaler

aux yeux du public les monutnens de us triomphes. Les Romains suivirent bientôt cet exemple , et Vltalie fut couverte de jardins* Après la chute de la république romaine, les empereurs» maîtres des revenus de la plus grande partie du monde connu, répandirent dans leurs jardins un luxe et une profusion dont on n'avait pas encore l'idée en Europe. Néron surtout , et plus encore Adrien, y dépensèrent des sommes énormes, et y accumulèrent tous les chefs-d'œuvre de l'art.

Mais ce peuple qui avait commandé au monde, se trouva en peu de temps dégradé et avili par la perte de sa liberté et l'établissement du despotisme. Le go&t pour le luxe et les grandes choses dégénéra. Bientôt des peuplades sauvages, mais libres, sorties du fond de la Germanie^ s'emparèrent de Tltalie, qui n'était plus cultivée que par des esclaves, et tous ces nobles jardins, monumens de la puissance et de la civilisation des Romains , furent détruits. L'Europe^ excepté la Grèce, retomba dans la barbarie dont la culture des sciences et des arts l'avait tirée) l'ignorance couvrit d'un voile toute sa sur&ce. Il ne fut plus question de former de beaux jardins ; on ne s'occupa que de ravager les royaumes.

Cet état malheureux dura plusieurs siècles. La conquête de l'Espagne par les Arabes de l'Afrique, opéra momentanément un changement dans la culture du midi de cette belle contrée ; les jardins de Grenade se pré«sentèrent à l'admiration de l'Europe. Bientôt de nouveaux vainqueurs, en chassant les Maures de l'Espagne,

ture allait encore se perdre, si les Grecs, fuyant les Turcs, n'eussent rapporté quelques arts en Italie. Les Grecs avaient conservé la simplicité de leurs ancêtres dans la construction des jardins, et les Italiens eussent sans doute adopté leur méthode , si le hasard n'eût fourni de nouveaux moyens de décoration. Le cardinal d'Est, le premier qui en composa un, lequel servit de modèle au genre italien, l'établitsur les ruines de l'antiquejardin d'Adrien, la pilla jidriana. En fouillant cette terre, on mit à jour une quantité prodigieuse de beaux morceaux de sculpture, de chefs-d'œuvre, qui donnèrent au propriétaire la possibilité d'orner son jardin plus magnifiquement qu'aucun souverain de l'Europe n'eût pu le faire. Le Teverone, dont il fit élever les eaux au moyen de pompes, lui procura des fontaines , des ruisseaux et des jets d'eau. La pepte du terrain le fit partager en quatre hauteurs. Chacune fut divisée en carrés, en losanges^ ou autres figures symétriques. Chaque division était bordée d'allées longues et droites, formée de bosquets, labyrinthes et massifs, et ornée de statues et de morceaux précieux de Vart statuaire.

Ce chef-d'œuvre opéra une révolution en Italie. Chaque prince de cette contrée voulut avoir un jardin. L'émulation , se communiquant de proche en proche , parvint jusqu'à la cour de France ; François P** suivit l'exemple des Italiens; il adopta leur genre au bois de Boulogne, à Villers-Goterets, à Folembrai, à Chambord, à Saint-Germain et à Fontainebleau. Les choses restèrent

ne surent ni entretenir ces beaux jardins, ni les imite» en cet état jusqu'au siècle de Louis XIV. Ce fut alors que dans les environs de leur capitale, et le goût de l'horticul- Le Nôtre s'occupa de perfectionner le genre italien trop

com passé, trop symétrique. Il tira parti des terrains, quelle que fût leur inégalité, et sans cherchera lesaplanir*, ses succès furcut tels qu'il fut considéré comme le créateur d'un nouveau genre, nommé \q genre français. Son coup dVssai fut à Vaux, près Melun. La réputation qu'il y acquit l'ayant fait choisir par Louis XIV pour la construction de ses nouveaux jardins , il exécuta ce chefd'œuvre de l'art qui attire encore aujourd'hui tant d'étrangers à Versailles, et après, par l'ordre de Condé, le merveilleux parc de Chantilly. Il fixa le goût en ce genre , trop connu aujourd'hui en France pour le décrire.

Pendant que ces choses se passaient en Europe, l'Asie, exposée à des révolutions continuelles, négligeait de plus en plus les beaux-artsj car le luxe est incompatible avec les révolutions. Les jardins de Sémiramis détruits, Babylonc n'était plus qu'une plaine stérile. La Chine seule, moins tourmentée, n'avait pas cessé de s'occuper de jardins^ cependant , après avoir épuisé toutes les ressources du luxe, les artistes de ce pays s'étaient convaincus qu'il ne leur restait^ pour perfectionner leurs jardins, qu'à se rapprocher de la nature* Sous le règne de Yong- Tching, ils créèrent, à 4 lieues dé Pékin, un nouveau jardin qui subsiste encore , et qui a donné naissance au genre chinois ou paysager. Qu'on se Ggurc des montagnes, des vallons , des coteaux placés ça et là par la nature ou par Fart; des eaux surgissant de terre, ou se précipitant du haut des rochers; des ponts en bois plus ou moins ornés \ des ruisseaux serpentant dans un lit naturel ou creusé par Tari, vers des lacs ou des réservoirs , d'où ils sortent

encore pour aboutir tous k une mer commune. A une terre rocailleuse succède une pelouse unie; un gazon bien fourni est coupé par un ravin ; des massifs d^arbrcs sont répandus sans ordre apparent; les allées sont plus ou moins contournées^ comme les ruisseaux; rien ne parait tiré au cordeau; enGu, le terrain est entrecoupé de terres labourables, de prairies ; puis on y voit, comme placées sans ordre, des fabriques, tantôt simples, tantôt ornées et peintes de diverses couleurs. C'est ce genre que les Anglais ont transporté en Europe, et dont Kent, artiste célèbre, a, le premier, tiré parti à Stow^ près de Buckingham.

L'horticulture , ou Y art de cultiper les végétaux ^ n'a fait pendant long-temps que de fort lents progrès. Tandis que de puissans monarques employaient des sommes immenses pour créer des jardins magnifiques, que tous les arts concouraient à embellir; que la culture des céréales était parvenue a une grande perfection, tout le savoir des jardiniers consistait à planter et à aligner quelques grands arbres, à greffer un très petit nombre d'arbres fruitiers, dont on se contentait de couper le bois mort , et à cultiver quelques légumes et quelques espèces de fruits. Point de couches ^ d'orangeries, de serres, de bâches, et conséquemment point de primeurs, ni de culture de plantes délicates , très peu xl'acquisitions de plantes étrangères. Les descriptions des jardins que nous ont laissées Homère et Virgile font connaître combien , en ce genre, les Grecs et les Romains étaient pauvres comparativement & nos richesses actuelles.

Ce ne fut que sous les premiers empereurs romains

qu^au moyen des serres et des cliassis, on parvint à se procurer des roses et des lis précoces. Sous Trajau , ou inventa les serres chaudes pour les primeurs. On commença à tondre les arbres et à les élaguer. Ces premiers pas faits auraient pu porler en peu de temps le jardinage à sa pcrfectionj si la paix avait subsiste dans l'empire^ et si les esprits, plus libres, eussent eu le temps et la possibilité de s'occuper des arts; mais les guerres civiles et étrangères des Romains , les ravages commis en Italie par les peuplades du Nord qui s'en emparèrent^ et rignorance de ces barbares , tout concourut à faire rétrograder l'art du jardinage comme tous les autres ; on se borna^ comme dans l'enfance de l'horticulture, à cultiver seulement les plantes de première nécessité*

Après plusieurs siècles de barbarie et de ravages, les

voyages des Portugais dans l'Inde , la découverte de l'A-

méri(}ue, et les sciences renaissantes^ changèrent la face de

l'Europe* Toutes les plantes du Nouveau^Monde étaient

inconnues à l'ancien. Lorsqu'on eut assuré ses conquêtes^

il se trouva, parmi les conquérans, quelques hommes

plus instruits, qui apportèrent dans leur patrie plusieurs

végétaux de ces contrées; mais la plupart^ nés dans des

climats voisins de l'cquateur, ne pouvaient s'acclimater

en Europe, et surtout dans la Hollande dont le sol

froid et humide était mortel pour les plantes de l'Inde et

de l'Amérique. Les Hollandais, devenus libres, livrés à

la marine par nécessité^ s'occupèrent de la recherche des

moyens les plus propres pour la conservation des plantes

qu'ils rapportaient de l'Inde dans leur patrie : l'hoi ti-

cnlture devint un art*, et, quand un art est honoré chez un peuple, il y fait nécessairement de grands progrès. Toutes les inventions des anciens, pour conserver les végétaux et obtenir des primeurs , furent perfectionnées. On sema beaucoup, et on eut le soin de mettre à part les variétés qu'où se procurait en arbres, en fleurs, en légumes de toutes espèces. Les Hollandais devinrent alors les plus savans jardiniers de l'Europe; pendant long-temps , ce fut dans leurs jardins que les autres nations se fournirent de végétaux étrangers et de plantes d'agrément. Cependant la rigueur de leurs hivers ne leur permettant de cultiver qu'un petit nombre d'arbres et d'arbrisseaux en pleine terre, ils s'occupèrent plus particulièrement de (juelques genres dans la culture desquels ils ont conservé la supériorité.

Il était réservé à la France de donner^ les premiers principes de la culture des arbres fruitiers. Tandis que Le Nôtre créait des prodiges i Marly, à Versailles, à Chantilly, un homme de génie, La Quintinic, étudiait la marche de la nature dans le développement des végétaux, la nourriture la plus appropriée à charjuc espèce, la terre où elle se développait avec le plus de facilité, l'exposition qui lui convenait le mieux, le degré de chaleur nécessaire pour faire parvenir les fruits à maturité. Il établissait le mode du palissage contre des murs^ si utile pour les fruits qui ont besoin de chaleur, et il donnait des principes sur la direction et la taille des arbres. Les murs ne furent plus seulement des clôtures, il les employa pour la production des plus beaux et des meilleurs fruits ; ils devinrent, eu les couvrant de fleurs et de fruits, un des orne-

mou des jardins. Cet homme profond mérita Tëloge d'an de nos chantres des jardins :

Oracle des jardins, docte La Quintinie, Enseigne-moi quel art et quel heureux génie Te soumit la nature , aux champs les plus ingrats Fit porter des rameaux qu'ils ne connaissaient pas ; Et, les renouvelant jusque dans leurs entrailles. Des fruits du monde entier sut enrichir Versailles. La terre à ton aspect parut d'abord changer; De ses vices divers tu sus la corriger; Celle qui fut trop forte, ou pierreuse ou lëgère, Vit confondre avec elle une terre étrangère ; Des défauts opposés , l'un par l'autre vaincu y L'assemblage assoit! devint une vertu • Tu fis jusqu'en leur sein creuser les fonds rebelles, Tu les rendis féconds par des terres nouvelles ; Tu voulus qu'à l'abri des vents impétueux, Du midi les jardins éprouvassent les feux.

Des arbres différens tu connus la nature, L'aspect qui leur convient , les lois de leur culture.

Ainsi , dans nos jardins, tu sus de l'univers Transporter les terrains et les climats divers , Et les'plants renaissans dans le sein de la France , Parurent habiter les lieux de leur naissance.

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