DES ROCHERS
C'est en vain que l'on tenterait d'imiter la nature en créant des rochers factices •, toutes les ressources de l'art et tous les moyens que la fortune mettrait entre les mains d'un artiste échoueraient s'il fallait imiter les plus simples effets qu'ds produisent dans le paysage. Leur caractère presque toujours à la fois pittoresque, majestueux, sauvage, imposant, est dû à leur âprelé et à Ténormîté de leurs masses , ce qui rend leur construction impossible. Rarement une roche est isolée; on ne la rencontre guères
• que dans les sites montagneux tourmentés par mille ac-
• cidens divers , dans un terrain rocailleux, où elle s'élève
au travers de plusieurs autres rochers, et ce n'est que là qu'elle i>eut produire des effets pittoresques. Dans une plaine sablonneuse d'une certaine étendue , s'il était possible que l'on rencontrât un rocher isolé, il ne ferait naître dans notre âme aucun sentiment de plaisir parce qu'il ne serait point en harmonie avec la physionomie du paysage, qu'il ne pourrait se lier à aucune scène motivée, que loin de caractériser un tableau il lui ôterait de son expression, et que lui-même n'en recevrait point de lui. Nous concluons de tout ceci que dans une plaine^ ou dans un terrain peu accidenté, l'artiste, sous quelque prétexte que
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ce 6oit, ne doit jamais tenter de placer des rochers, quand même il aurait les moyens de surmonter les obstacles qu'offrirait l'énorme dépense nécessitée parime tdie construction.
Le rocber est pourtant rorncment le plus commun que les amateurs aiment à voir dans leur jardin*, et bien peu comprennent son effet* Ici c'est une construction dont la maçonnerie trahitTorigine j là une masse de pierres superposées ne présente k Tœil aucun caractère, aucune harmonie ; plus souvent cette mauvaise contrefaçon de la nature ne laisse voir que des trous disposés pour recevoir des pots de plantes que réclame dans Vhiver la chaleur modérée des appartemens.
C'est en vain que l'on décore ces bizarres productions du nom de rocher*, Toeil le moins accoutumé aux beautés sauvages de la nature découvre de suite la supercherie, et ne trouve qu'un objet ridicule au lieu d'une masse pittoresque et imposante.
Mais lorsque l'architecte des jardins opérera dans un terrain coupé par des collines et des montagnes, lors même qu'il n'y aurait pas de rochers, il pourra y en faire naître. Il ne s'agit pour cela que de sonder le terrain dans les endroits élevés; il est presque certain qu'il trouveira^ à peu de profondeur sous la couche de terre végétale , des bancs de pierres , qui , parla suite, doivent montrer leur front grisâtre, lorsque les vents et les orages auront entraîné dans le fond des vallées la couche de terre qui les dérobe aux yeux. C'est ainsi qu'ont été découvertes peu à peu par le temps les roches secondaires de toute les montagnes, et c'est aussi pour cette raison qu'une roche pla-
cée au milieu d'une plaine ne peulavoir de formation mo* tivée, a moins que l'on ne suppose un ancien bouleversement de la nature. L'artiste, en découvrant ces bancs de pierre, ne fera donc que produire à l'instant un effet que la nature eût produit elle-môme plus tard , et les rochers qu'il aura déterrés se trouveront souvent en harmonie avec la physionomie du paysage.
Lorsque dans un terrain la nature offrira des rochers, l'artiste , avant de déterminer le genre d'une scène, verra s'il peut, avec quelques travaux, les approprier au caractère des tableaux qu'il veut composer, ou si, rebelles à la main de l'ouvrier, il doit approprier sie& tableaux à leur caractère. Dans le premier cas, m fortifier, corriger, dit Morel , voilà donc à quoi doivent se réduire les seules opérations qu'on peut se permettre sur les rochers; encore serait'On bien heureux si, avec tous les moyens de l'art, on parvient à rendre les effets de ce genre plus sensibles et plus accentués. » Dans le second cas, l'artiste « se gardera de tenter des entreprises qui sont au-dessus des moyens de l'art; il laissera i la nature le soin de produire les grands accidens dont elle orne ses tableaux. »
Les rochers naturels affectent différents caractères, mais qui ne conviennent généralement qu'au genre austère d'une scène sauvage et solitaire. Lorsqu'ils sont assemblés en masses fortes et élevées , lorsqu'ils sont taillés à pic et qu'ils présentent de profonds précipices, leur effet est majestueux et grandiose; mais^ loraqoe dans des proportions moins grandes ik sont parsema çà et là sur le front d'une colline, ils ne sont que pittoresques^ et se prêtent alors aux embellissemens qu^on vent
feor donner. Dam celte circonstance , si lenr figure ëtatt trop miiforme, on leur en donnerait une pins agréable, soit en faisant éclater quelques parties par le moyen de la mine , soit en décourrant quelques masses encore cacbées sous terre.
Mais c'est surtout par des plantations que l'on ajoute à leur caractère. Des arbres de première grandeur, d'un port majestueux et d'un feuillage sombre, tels que la plus grande partie des coniftres, seront parfaitement en con- Tenance avec le style romantique des grandes masses^ Les rochers sont-ils au contraire trop épars et trop isoles? on remplira les intervalles par des plantations épaisses qui laisseront croire qu'elles cachent aux yeux les parties les moins saillantes. Si, toujours par petites masses, ils étaient trop multipliés, on enlèverait les moins considérables après les avoir fait sauter, on couvrirait de terre ceux qui parleur position permettraient d'exécuter facilement cette opération^ et l'on cacherait les autres sous des tapis de verdure , au moyen de plantes et d'arbustes sarmenteux et grimpans.
Le choix des arbres^ arbrisseaux et plantes dont on décorera ces table aux n'est point indifférent. Si l'on veut que la végétation y paraisse naturelle , il faudra n'y planter que des végétaux se plaisant dans les sols secs et stériles. Les cytises croîtront dans les fissures>el leurs troncs, gênés dans leur développement, s'inclineront d'une manière pittoresque, ou sembleront même pendre par leurs racines. Ces formes bizarres, que les arbres affectent dans certaines circonstances, doivent toujours être motivées rigoureusement et avec beaucoup de gofti 5 car, dès
que l'art paraîtra , les effets cesseront d'être pittoresques pour devenir ridicules.
Rochers factices» — Il est cependant de certains cas où, malgré ce que nous venons de dire , les rochers peuvent servir de matériaux ^ mais alors ils cessent d'être l'ohjet principal d'un tableau pour n'en devenir qu'un accessoire, à la vérité indispensable. Yeutron, par exemple, établir la chute d*une cascade , ou quelqu'autre effet remarquable? Il faut bien les employer; mais alors on ne laissera paraître de celte construction que les parties les plus nécessaires, et moins on en verra plus ils auront l'air naturel. D'autres fois on aura besoin d'exhausser de quelques pieds le sommet d'une colline, pour découvrir pardessus quelque objet interposé entre elle et une perspective remarquable par sa beauté : si le caractère de la scène nepermetpas d'y bâtir une tour (ce qui serait préférable), on se voit forcé d'y construire un rocher, pour placer dessus un kiosque ou un belvédère. Dans ce cas, l'artiste fera tous ses efforts pour copier servilement un modèle qu'il aura choisi et dessiné d'après nature. Il fera enlever dans la campagne les plus grosses masses de roches qu'on pourra transporter; il leur conservera avec soin toutes leurs anfractuosités , et lâchera, en les plaçant les unes sur les autres , de leur rendre la même position relative qu'elles avaient les unes envers ks autres. Un point esr sentiel à observer, c'est que dans ce cas où la nature sert de modèle, les pierres que l'on emploie doivent être de la mêmeespèce. Nousavons fait figurer, PI. 97, 99, 1 xa, 1 1 5, ] I Set 116, des modèles de cesgenresdeconstructions,qQe lionne doit se permettre, nous le répétons, que lorsqu'elles
sont indispensables y et que le caractère rocailleuse du site peut les autoriser sans qu'il y ait d'inconvenance.
La caverne est une dépendance des rochers. On ne peut la construire , parce que ses caractères sont d'une sëvërité sauvage et d'un grandiose que la nature seule peut produire. Lorsque Von sera assez heureux pour en posséder une, on se gardera bien de toucher à ces stalactites , affectant les formes bizarres , qui , souvent décorent les parois de ces fabriques naturelles. Surtout on n'en élargira pas l'entrée , et même on la rétrécira au besoin , pour conserver à l'intérieur ces épaisses ténèbres qui jettent l'effroi dans le cœur, et caractérisent le genre terrible et mystérieux de ces voûtes effrayantes. On s'appliquera à en rendre l'approche âpre et sauvage; des rorices^ des plantes grimpantes et parasites y des mousses, des lichens placés avec beaucoup d'art tapisseront le passage et sembleront Tobslruer. Ces objets sont nécessaires pour préparer l'esprit du promeneur aux émotions fortes, lorsque muni d'une torche enfbimraée, il pénétrera avec courage sous ces voûtes souterraines , et que pour satisfaire sa curiosité, il ira troubler, dans leur demeure, la chauve-souris aux ailes livides, et les oiseaux nocturnes dont le cri sinistre interrompt par intervalle le silence de la nuit.
Il peut arriver qu'une caverne soit le résultat d'une ancienne carrière abandonnée; dans ce cas, on y rencontre presque toujours des nmrailles ou des piliers élevés jadis pour soutenir les lourdes masses qui forment les voûtes. Ici il est impossible de déguiser l'ouvrage de la main de l'homme. Laissez-le donc paraître/ mais faites en sorte que l'esprit lui suppose un autre but et que l'on s'imagine
parcourir ces souterrains mystérieux où les romanciers d'autrefois avaient l'habitude de placer des scènes épouvantables pour effrayer inutilement l'imagination de leurs lecteurs. Quelques restes de chaînes, un anneau fixé dans la muraille, une niche profonde jadis fermée par une porte de fer et simulant un ancien cachot, des inscriptions taillées dans les parois de la roche, exprimant des plaintes douloureuses; voila les objets qui achèveront de faire de ces sombres lieux une scène tout-à-fait romantique.
La groUe est aussi une dépendance des rochers ; mais elle a un tout autre caractère. Elle est censée avoir été la première habitation de l'homme; les abords doivent en être faciles, son entrée suffisamment large pour porter la clarté jusque dans le fond. L'intérieur peut en être meublé, mais avec une simplicité qui rappelle à l'esprit ces premiers temps où l'homme, sortant des mains de la nature, n'avait aucune notion des arts. Un éclat de rocher servira de banc; des mousses, des feuilles sèches entassées, recouvertes de la peau de quelque animal, figureront un lit, et les ustensiles de ménage consisteront en nattes grossières , en larges coquilles et en vases faits d'écorces de coloquintes ou des fruits du cocotier.
On pourra, dans une scène moins sauvage et plus champêtre, donner à une grotte une apparence beaucoup plus pittoresque. Il ne s'agira que d'en faire l'habitation d'une de ces familles Troglodytes que l'on rencontre si communément sur les bords de la Loire , principalement du côté d'Angers. Pour cela , on fermera l'entrée de la grotte au moyen d'un mur percé d'une porte , d'une
petite fenêtre, et d'un trou dans la partie supérieure pour laisser passer la fumée. Cette habitation sera ornëe dans l'intérieur de meubles rustiques, ou même, si l'on veut produire une surprise fort agréable , on fera un salon deeoré avec autant de richesse que d'élégance ; le contraste sera d'autant plus piquant que l'extérieur offrira un aspect plus simple et plus rustique. L'architecte parisien IrouYcra des modèles de ce genre de fabriques, s^il veut se donuer la peine de diriger sa promenade jusqu'à l'en* trce du joli village de Nauterre. Le devant de ces constructions pourra être planté de quelques arbrrs fruitiers , J'un carré ou deux de légumes , et une treille formera un
rideau de verdure devant la façade.
On aimera aussi au bout d'une allée sombre trouver «ne grotte obscure transformée en un séjour enchanteur, où le discret écho a reçu plus d'un doux aveu...
On voit, par ce que nous venons de dire, qu'une grotte peut être creusée à main d'homme dans un site qui offrira une localité convenable. Cependant l'artiste évitera de donner une forme régulière 4 l'entrée, parce
qu^elle doit toujours paraître l'ouvrage de la nature. On peut se dispenser de donner à une grotte les apparences d'une habitation; figurant dans un jardin comme un simple accident de rocher, elle n'en produira pas moins un effet très piquant. Mais alors on Tornera d'arbrisseaux grimpans, tels que- lierre, bignonc, vigne-vierge, etc.,' dont les rameaux tapisseront non-seulement l'entrée, mais s'accrocheront encore et pénétreront dans l'intérieur aussi loin qu'ils trouveront une quantité d'aîr et de lumière nécessaires à leur végétation. Si par un heureux hasard , l'artiste pouvait , au moyen de canaux souterrains., amener un filet d'eau jusque dans le fond d'une grotte rocailleuse, le faire tomber de quelques pieds de hauteur dans un bassin d'où il s'échapperait sous la forme d'un ruisseau limpide , il couvrirait l'entrée de cette composition par le frais ombrage d'un massif d'arbres élevés et pittoresques , et il aurait fait un lieu de repos délicieux pour aller méditer pendant les chaleurs brûlantes de l'été.
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