DES DIVERS GENRES DE JARDINS
SouA la ilénominaiion de Jardin y on entend nonseulement une ëtendue de terrain déterminée , consacrée à la petite culture y mais encore toute propriété rurale , ou portion de propriété , dans laquelle on aura cherché i réunir l'agréable à Futile dans de plus grandes proportions ! c'est ainsi qu'un enclos, renfermant quelques terres labourées et des plantes potagères , peut n'être pas tin jardin , tandis qu'un immense domaine , offrant des ^ignobles^ des fermes , des prairies et des bois^ est considéré comme tel , si l'art est venu embellir la nature dans les sites qu'elle présente.
Cette définition est indispensable à connaître, surtout pour les personnes qui voudront comprendre les auteurs qui ont écrit sur céitc intéressante matière.
La théorie des jardins n'a jamais été poussée aussi loin que l'ont fait les auteurs du commencement de ce siècle
et de la fin du précédent, et cependant on ne s'est peutêtre jamais moins entendu qu'alors sur les principes de l'art. Chacun regardait son goût exclusif comme le bon goût , prenait 9^% sentimens pour des règles ^ voilà pourquoi ces auteurs se contredisent tous. Les uns, admirateurs enthousiastes de ce qu'ils appellent la nature ^ rejetent de leurs jardins les omemens qui , autrefois ^ en faisaient le charme et la richesse. Us disent que a l'art de LeNôtre est fastidieux 5 que cet art, usurpateur insigne , après avoir chassé la nature , a eu l'audace de se mettre à sa place. » Us ne peuvent souffrir les statues , les vases, les bronzes, le marbre, les jets d'eau, et les cascades artificielles-, ils reprochent surtout à Delille d'admettre les urnes , les tombeaux, les temples , les églises^ de proposer des ruines, un fort, une abbaye antique^ de conseiller une cabane de pêcheur, et même une serre chaude, qui.
disent-ils, n'a jamais prétendu à Thonneur de faire fabrique. Mais c'est surtout sur un pont sans rivière ^ une ruine d'hier, et une montagne clevce à la brouette^ qu'ils épanchent leur bile.
D'autres, en tolérant les fabriques ^ ont une telle haine pour Ja symétrie , qu'ils ne peuvent voir une avenue , un quinconce^ un parterre tracé géométriquement , enfin , tout ce qui sent l'ordre et l'arrangement. Aussi ne trouvent-ils rien que de monotone et d'insignifiant dans nos jardins publics de Paris , et ne font-ils pas même grâce à ceux de Versailles.
Les auteurs^ pénétrés de ces divers systèmes, se sont évertués i chercher des règles pour la création des jardins. Entraînés par leurs préjugés et séduits par leur imagination, ils n'ont pas compris que leurs prétendus principes, résultat d'une manière particulière de voir et de sentir, ne pouvaient, par conséquent, convenir qu'à un petit nombre de personnes. C'est ainsi que Tacadémicicn français Watelet, livrant carrière &. son esprit, après avoir divisé les jardins en parcs anciens ou jardins réguliers, parcs modernes ou jardins anglais, e\ ferme ornée ^ tombe dans le ridicule en créant les genres de chacune de ces classes. Il voit dans la ferme ornée les caractères pastoral et pittoresque; le parc modenic sera romanesque , poétique on pittoresque ; ce pittoresque lui-même pourra se subdiviser en pittoresque noble, rustique^ agréable, sérieux ou triste I
L'anglais Whately adopte, dans les jardins, quatre espèces : Xeparc, \a ferme, le jardin et la carrière. Chacune de ces espèces lui fournit des genres différens : par
exemple, dans sa carrière, il faut adopter, poar les rochers, un de ces trois caractères : le majestueux j le terrible ou le men^eilleux.
Un auteur, plus raisonnable, ne propose que quatre genres, qu'il déGnit très bien : le symétrique, Viialien, le chinois et \e paysager.
Morel en forme aussi quatre : le /Tare, \e jardin proprement dit, \epays et X^l ferme.
Horace Walpole parle de trois : le jardin, la fernu ornée, et \a foret ou jardin agreste.
Mais l'architecte anglais Chambers prouve mieux encore jusqu'à quel point une imagination désordonnée peut nous conduire. Il divise les jardins en trois genres : les réguliers, qu'il méprise^ les paysagers, dont il blâme la simplicité ^ et les chinois, qu^il admire. Il subdivise ces derniers en agréables, terribles, surprenons j et en donne des descriptions tellement exagérées, qu'il tombe dans l'absurde. En voici un fragment rapporté par Morel. « Les tableaux du genre terrible sont composés de sombres forêts, de vallées profondes inaccessibles aux rayons du soleil , de rochers arides près de s'écrouler, de noires cavernes, et de cataractes impétueuses qui se précipitent de toutes les parties des montagnesXes arbres ont une forme hideuse; on les a forcés de quitter leur direction naturelle, et ils paraissent déchirés par l'effort des tempêtes; les uns sont renversés; ils arrêtent le cours des torrens; vous eu voyez d'autres noircis et fracassés par la foudre. Les bâtimens sont en ruine ou à demi-consûmes par le feu , ou emportés par la fureur des eaux. Rien d'entier ne subsiste, sinon quelques chétives cabanes
dispersas dans les montagnes, qui ne voas apprennent Texistence des habitans que pour vous montrer leur misère. Les chauve-souris y les vautours et tous les oiseaux de rapine, voltigent dans les halliers. Les loups, les tigres, les chacals hurlent dans les forêts-, des animaux affamés sont errans dans les plaines. Du milieu des routes on voit des
parce qu'elles sont fondées sur des réalités palpables; mais, lorsqu'il arrive au jardin d'agrément, il se laisse entraîner trop facilement par l'exemple de ses prédécesseurS) et devient aussi arbitraire qu'eux dans ses distributions en espèces. Les jardins d'agrément se divisent^ ditil, en symétriques^ de genre^ et de la nature : les i'* en
gibets , des croix , des roues, et tout l'appareil de la tor- jardins de vUlcj publics^ et de palais; les 2«' en chinois, ture; et dans les plus affreux enfoncemens des bois, où an^is^ fantastiques ;\es 3^' en clmmpétres^ sylvestres^ les chemins sont raboteux et couverts d'herbes véné- pastoraux^ romantiques^ ciparcs ou carrières; ce qui
neuscs, où chaque objet porte les marques de la dépopulation , vous trouverez des temples dédiés à la vengeance et a la mort; des cavernes profondes dans les rochers *, des descentes qui , à travers les broussailles et les ronces , conduisent à des habitations souterraines. Près de lu sont placés des piliers de pierres , avec les tristes descriptions d'événemens tragiques, et l'horrible récit des cruautés sans nombre commises dans ces lieux mêmes par les proscrits et les brigands des anciens temps. Et, pour ajouter à la sublime horreur de ces tableaux, des cavités pratiquées au sommet des plus hautes montagnes recèlent quelquefois des fonderies, des fours à chaux et des verreries , d'où s'élancent d'immenses tourbillons de flammes et des flots
ne ferait en tout que quatorze genres, quoiqu'il en mentionne vingt'cinq dans son tableau en faisant encore des sous-divisions. Du reste, nous devons rendre justice à Thouin : il subordonne ses genres de jardins d'agrément à la nature du sol, à la situation des terrains et à leurs formes, à la température des divers climats, aux facultés des propriétaires et à leur goût, ce qui est assez dire qu'il ne donne pas ses divisions comme des règles dont on ne peut s'écarter.
Quant h nous , dans ce traité, nous nous bornerons à laisser à chacun la faculté de suivre son goût et ses inspirations, en recommandant, pour toute règle, la rigoureuse observation des convenances locales. Les sites portent
continuels d'une épaisse fumée> qui donnent ù ces mon- avec eux des caractères particuliers que tout l'art possible
lagnes l'apparence de volcans. »
Gabriel Thouin, peu écrivain, mais homme de goût et excellent architecte de jardins, nous a laissé quelques règles trop brièvement expliquées ; il divise les jardins en quatre seclions : i^ les légumiers ou économiques; 2^ les fruitiers; 3^ les jardins botaniques; ê^ les jardins à^agrément* Jusque-là ses divbions sont rigoureuses et vraies,
ne peut changer \ chaque site a le sien. Or, pour adopter un nombre déterminé de genres, il faudrait , selon nous, en décrire autant qu'il y a de sites différens, ce qui n'est pas possible. Dans la formation des jardins, le but principal qu'on doit se proposer est de chercher à plaire. Nous indiquerons les moyens que l'on peut employer pour arriver à ce résultat^ et si, parvenant à montrer une
marclie sûre et facile pour ci^er des jardins agréables, nous n'adoptons ni chinois, ni anglais, ni poctique, ni romanesque, ni fantastique, on nous excusera sans doute de ne reconnaître simplement que les deux espèces de jardins qui existent matëriellement et naturellement, les symétriques et les paysagers^ soit que, de leur nature, ils soient consacres à VutiliU ou & V agrément.
Nous efforçant partout à dtre brefs dans notre ensei-
gnement, nous ne parlerons que de ce qui est généralement nécessaire au plus grand nombre d'amateurs, et, tout d'abord, nous nous abstenons de subdiviser ces deux classes si distinctes en vingt ou trente espèces. Chaque chose utile viendra successivement se présenter sous les yeux du lecteur, et il lui sera facile de s'emparer de ce qui conviendra à sq^ facultés et à la situation de sa proprieto.