DES SITES EN GÉNÉRAL. — CONVENANCES LOCALES
Avant d'entrar dans les détails relatifs à la décoration des deux genres de jardins que nous venons de citer, nous devons parler des sites qui par leur caractère impriment une physionomie particulière à une composition ; de ceux que l'on doit préférer, si on en a le choix et indiquer les travaux préparatoires que nécessite le genre que l'on préfère.
Assez ordinairement, lorsqu'on se propose de créer un jardin^ on possède déjà l'habitation près de laquelle il doit s'étendre. Dans ce cas il n'y a pas de choix à faire*, il ne reste qu'à tirer le meilleur parti possible du sol tel qu'il se trouve. Mais, quand il sagit de dessiner le jardin en m£me temps que l'on aurait à fixer la place de l'habitation, on fera bien de réfléchir mûrement avant de
commencer toute opération , afin de choisir judicieusement le site le plus pittoresque, eu égard à l'édifice et à l'ensemble.
Si le domaine se trouvait en plaine, on aurait moins de considérations à garder •, cependant on déterminerait l'emplacement de manière & pouvoir se procurer des pièces d'eaux artificielles s'il n'y en avait pas de naturelles. Dans ce but, on étudierait les pentes, même les plus légères, afin de réunir les eaux des pluies par le moyen de rigoles ou de canaux souterrains, ou bien d'amener celles d'une fontaine, d'un ruisseau, d'une rivière, jusque dans le jardin. Si ces moyens manquaient , il faudrait avoir recours à une machine pour les élever d'un puits ; dans ce cas il serait avantageux de choisir l'endroit où les eaui
ftont le plus près de la surface du sol; ce que souvent, aux joncs et autres plantes aquatiques qui croissent dans de certains licux^ on peut reconnaître, sans être obligé de sonder (i). On doit aussi prendre en considération la plus ou moins grande porosité de la terre ; dans les en* droits où elle est argileuse et forte, il arrive souvent qu'elle est assez compacte pour tenir l'eau sans que Yon soit obligé de paver et de cimenter le fond et les bords des bassins que l'on creusera -, et cet avantage est immense, noB'^seulement parce qu'on y trouve de l'économie, mais encore parce qu'on pourra faire croître, an fond des eaux, des planles aquatiques qui pareront leur surface, en même temps qu'elles maintiendront leur limpidité.
Si on avait un ruisseau, un étang, une simple mare, il faudrait, à quelque prix que ce fût, les comprendre dans l'enceinte choisie et négliger môme pour cela tous les autres avantages. Avec un peu d'art on tire des eaux un parti agréable, que rien autre chose ne peut balancer.
Enfin, si Ton voyait une impossibilité réelle à former des pièces d'eau, soit à cause de la nature du terrain, soit par les frais trop considérables qu'elles coûteraient à établir, il faudrait déterminer l'emplacement de sa maison d'après d'autres motifs.
Le premier est le point de vue ; il n'est pas de plateau, de pays nivelé, si l'on peut se servir de cette expression, qui n'offre dans une de ses parties un coup d'oeil plus pittoresque que dans les autres. Si le sol y est profond et
de bonne qualité, c'est U qu'il faut marquer la place de son habitation.
L'orsqu'un amateur est assez heureux pour posséder une localité entrecoupée de collines et de vallées, le choix devient moins arbitraire, parce que c'est de ce choix que dépendront les agrémens les plus saillans de son jardin. Pour ce site, comme pour la plaine, il doit cependant encore sacriCer à la présence de l'eau; mais, dans ces genres de terrains, il est rare que tous les avantages soient trop éloignés les uns des autres, pour ne pouvoir être renfermés dans le même cadre. Presque toujours un ruisseau coule dans un vallon, où quelques échappées per* mettent à Toeil de se promener sur un paysage intéressant; si, près de ce point de vue, il se trouvait un accident tel qu'une cascade, un rocher pittoresque, un étang formé par une digue naturelle, ou que du moins on pût masquer avec art si l'on était obligé de l'élever soi-même, ce lieu devrait être choisi comnie le plus propre à fournir la scène principale d^un jardin agréable.
Si, par hasard, cette vallée était bornée au nord et au couchant par une ceinture de collines offrant une variété de sites agréables, en même temps qu'elles serviraient d'abri contre les vents du nord, on n'aurait plus rien à désirer, et la nature, qu'on se contenterait d'embellîr, aurait fait la plus grande partie des frais d'un jardin enchanteur.
L'habitation doit être placée dans un lieu assez élevé pour que, des appartemens, Ton puisse découvrir, les
(i) Voir pour le sondai^e, Tarticlc Puits artésiens, II* parlic, chap. VII, 8* scct.
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points les plus pittoresques du paysage, cl la plus grande partie des fiibriques dont il sera orné.
Comme nous l'avons dit plus haut, chaque site a un caractère particulier que Tbomme ne peut changer. Il faut l'étudier, s'identifier avec lui et se plier aux convenances qu'il exige. Par exemple, une construction riche, d'une architecture élégante , serait on ne peut plus mal placée , si on la construisait au milieu d'un site sauvage et romantique, où l'on ne pourrait déployer les richesses de l'art sans violer toutes les lois de Fharmonie*
Supposons qu'on soit déterminé sur l'emplacement d'un jardin paysager. Il faut, avant d'y rien toucher^ étudier avec le plus grand soin tous les accidens du terrain, afin d'en tirer parti avec avantage; il ne faut pas abattre un arbre, un buisson, renverser un quartier de roche, avant d'avoir fait un dessin réfléchi et complet de tout ce qu'on se propose d'édifier ou d'abattre-, sans cela il arriverait certainement qu'on se reprocherait de s'être trop hâté, et que l'on serait souvent obligé de planter avec frais un arbre jeune dont il faudrait long-temps attendre la jouissance, à la place même où on en aurait abattu un dans toute sa beauté.
Lorsque l'on connaît bien son terrain, qu'on en a étudié toutes les inégalités, les contours, et jusqu'aux plus petites inflexions, lorsque l'on sait tout le parti qu'on peut tirer du local, de ses environs, du point de vue, on pense alors à créer les scènes, à faire ressortir les accidens, en un mot> à embellir la nature sans cependant en changer le caractère; c'est-à-dire que l'on conservera rigoureusement les convenances locales, etc'estpeut-èlrçà cette
seule règle que se bornent les véritables principes da jardin paysager.
Dans un site agreste et sauvage, offrant des pentes raides, des surfaces après ou hérissées de rochers, des torrens qui se précipitent en cascades écumantes, il serait ridicule de vouloir composer des scènes douces et riantes. Cherchez au contraire à rendre plus piquans ses divers accidens en les faisant valoir par des effets d'optique, en prononçant davantage encore leur caractère, enfin, en les mettant dans une heureuse opposition avec une perspective qui aura éminemment le caractère contraire. Ces contrastes, lorsqu'ils ne sont pas trop brusques, surtout lorsqu'ils ne sont pas répétés trop souvent, produisent un eOet d'autant plus agréable qu'ils surprennent davantage.
Si vous avez à embellir une prairie dont le sol offre pou ou point d'inégalités, gardez-vous de vouloir lui faire prendre un aspect aride et rocailleux; des rochers montrant leur tête hétérogène au milieu des gazons fleuris qaî tapissent une plaine, une cascade bouillonnante créée & force d'art au milieu d'un pré dans lequel naguères un ruisseau promenait lentement ses ondes tranquilles , ne sont aux yeux de l'homme de goût que des objets ridicules dévoilant la faiblesse de l'art, lorsqu'on oppose ses eficts à ceux de la nature. Contentez-vous de donner à la prairie des contours gracieux, de tracer au ruisseau un cours sinueux et agréable, d'embellir ses bords en y plantant des bocages frais et ombragés par l'aune, le saule et le peuplier.
Cependant , lorsque vous aurez à former des jardins pour Tembellissement d'un palais ou d'un château, pour
lequel un architecte aura dëja déployé toute la richesse de son art, oubliez les beautés pittoresques et simples de la nature, pour vous élever à des conceptions peut-être moins gracieuses, mais pleines de grandeur et de noblesse. C'est alors que toutes les ressources du génie doivent se développer pour élever ces terrasses majestueuses où fleuriront loin de leur patrie les orangers^ les myrtes et les grenadiers j des parterres réguliers ^ brillant de tout Téclat dont la nature a paré les fleurs des quatre parties du monde, embelliront le devant des serres chaudes dans lesquelles Tesprit entreprenant de l'homme est parvenu à renfermer et à multiplier des plantes que leur organisation destinait à n'épanouir leur brillantes corolles, à ne mûrir leurs fruits délicieux, que sous l'influence des rayons brûlans du soleil de la zone torride. C'est dans ces lieux que tous les prestiges d'un art magique doivent se déployer. Les ondes ne rouleront plus sur le sable argenté de la prairie^ renfermées dans des conduits souterrains, elles s'en échapperont en mugissant, s'élanceront jusque dans la nue en colonnes éblouissantes, pour retomber en jets lumineux, en nappes argentées, en gerbes étincellautes dans des bassins de marbre ou de granit. Ces pièces d'eau que le génie du sculpteur ornera de tritons, de nayades et de néréides faisant jaillir le liquide écumeux de leurs conques et de leurs coquilles^ ne seront pas peuplées par la carpe et le brochet: le poisson de la Chine aux écailles rouges^ semées d'or et d'argent, sillonnera cette onde transparente comme le cristal ; le canard, la sarcelle et la poule d'eau n'en rideront pas la surface, mai% le cygne y déploiera majestueusement son plumage
de neige. Là, des avenues de tilleuls et de platanes s'étendront à perte de vue; ici des quinconces magnifiques, des allées couvertes, protégeront de leur ombre les chefs-d'œuvre des Phidias anciens et modernes. Si quelques fabriques trouvent place dans ces lieux dont la magnificence fait une grande partie du mérite^ ce ne seront plus le chalet rustique, l'humble chaumière ou l'austère hermitage : l'habit brodé du maître contrasterait d'une manière aussi choquante avec la simplicité de ces ornemens, que le palais et toutes ses brillantes décorations. Des temples, des pavillons élégans, des kiosques d'une architecture légère et riche, voili les seules fabriques que permet ce genre tout de luxe.
Mais le prince redevient homme quelquefois, et les
douces émotions de la nature reprennent leur place dans son cœur. C'est alors que, dépouillant les insignes de la grandeur, il aime à promener ses rêveries loin des objets qui lui rappellent un rang qui, trop souvent, le condamne à l'ennui d'une sévère étiquette; son ame s'attendrit aux beautés simples et naïves d'un paysage agreste, et se plaît à les retrouver entièrement isolées de ce qui peut le rappeler à ses habitudes fastueuses.
On ménagera donc, avec tout l'art imaginable, une transition du jardin symétrique au jardin paysager qui devra le toucher, de telle sorte que, quand le maître sera arrivé dans ce dernier, des groupes d'arbres et des massifs dérobent entièrement à sa vue lé genre et les caractères du premier, tandis que les scènes du second se déroulent successivement devant lui.
Nous en avons dit a9sez , 9ans doute> pour faire com-
prendre au lecteur ce qu'il doit entendre par convenances en général ; il nous reste actuellement à le considérer locales. dans ses accideus particuliers^ et à donner des mojeus de
Nous -venons de traiter de tout ce qui concerne le site tirer de cbacun le parti le plus avantageux.