DU CHOIX DES CHEVAUX
Dans tous les genres et dans toutes les espèces d’animaux existans et connus, il n’cst aucun individu qui n’ait des difformités plus ou moins apparentes, plus ou moins essentielles, et en plus ou moins grand nombre. Nul cheval n’est parfait. La science, dans le choix de ces animaux., . consiste donc , en çe qui concerne leur conformation extérieure , à distinguer les défauts naturels ou accidentels qui sont graves, et qui peuvent nuire au service qu’on se propose d’en tirer, de ceux qui ne sont que légers, et qui ne sauraient préjudicier véritablement au but que se propose l'acheteur.
Jusqu’ici nous n’avons considéré que la forme de chaque partie en particulier j nous ne les avons point encore examinées par le rapport qu’elles ont les unes avec les autres, ou plutôt par le tout qui en résulte. Il est cependant d’une nécessité absolue de rechercher l’unité et l’harmonie qui doivent régner entre elles, et qui consistent dans l’exactitude et la justesse de leurs proportions. Cette unité, cette harmonie constituent,- d’une part, ce que l’on appelle
lii beauté, et sont, de l'autre ^ tin indice de la bonté
de l'animât.
On doit attacher à ce dernier terme l’idée d’un tempérament robuste et d’une constitution souple et nerveuse, qui, dépendant de l’intérieur de la machine, et tenant à l’assemblage heureusement combiné de ses parties , ne peuvent être aperçus et reconnus que par l’usage que l’on fait du cheval. La beauté , au contraire, se manifeste à l’inspection seule ; mais il est aussi certain que tous les yeux n’ont pas (également le droit de bien voir, qü’il est vrai que tous les hommes indistinctement croient avoir celui de juger,. Cependant, les décisions fondées $ur la connaissance de certaines règles établies et démontrées sont les seules qui doivent faire loi : or, elles ne sauraient émaner que de ceux à qui ces mêmes règles sont familières j car tout jugement qui n’a pour base que le caprice, le préjugé, le penchant, l’idée purement habituelle et non perfectionnée de la chose , n’est qu’une vaine et souvent ttnte fausse opinion , démentie par les uns , adoptée par les autres, et quelquefois même bientôt abandonnée par celui qui l’a conçue'. Tel cheval semble beau à celui-ci, et ne paraît pas tel à celuilà . Si celui dont il obtient les suffrages ne s’en est tenu qu’aux apparences trompeuses de l’animal qui a pu lui plaire, sans s’être livré à la recherche des raisons par lesquelles l’animal lui plaît, il sera toujours libre à l’autre de ne pas se rendre ,, parce que le témoignage des sens du premier n’est pas moins équivoque que celui des sens du second, et
te
que la conversion et la conviction du dernier ne peuvent dépendre que de la force et de la validité des principes sur lesquels porteraient leurs senti mens opposés. . -
On dit communément que la beauté de la tête est principalement dans la petitesse de son volume ; néanmoins, dès qu’il y aura excès en petitesse comme en grosseur, et que le volume ne sera nullement en raison des autres parties, celle-ci sera plus ou moins réellement difforme , ou plus ou moins évidemment monstrueuse. On entend dire encore chaque jour qu’une jambe est belle $ elle ne peut l’être si elle n’est proportionnée à la taille de l’animal, le genou à l’épaisseur du bras, le canon à l’épaisseur du bras et du genou, etc. Or, quelles sont ces proportions. relatives? Eût-on étudié avec le plus grand soin chaque partie de l’animal en particulier, lÛt-on parfaitement instruit de la forme qu’elles doivent avoir, on sera assurément toujours très embarrassé lorsqu’il s’agira d’y répondre , parce que cette étude et ces lumières ne sauraient suffire pour démêler, dans la composition du tout ensemble , des différences et des imperfections qui ne peuvent frapper que ceux qui sont parvenus à un degré de connaissances sans lesquelles elles ne peuvent être senties. La beajité n’est donc pas à la portée de tout le monde ; et , en effet , tels^raits hardis de l’architecture , qui sont des miracles de l’art pour des yeux savans, seront absolument dédaignés,- et paraîtront même toujours des défauts à ceux qui ne sont pas faitapour eu juger. » ( *
Quoique la beauté naisse des proportions, on ne peut pas soutenir que les hommes aient su quelles sont les proportions des objets avant d’en avoir aperçu la beauté ; au contraire, c’est sur la beauté des corps qu’on a imaginé d’arrêter les proportions. Dans la musique, après avoir trouvé les propriétés des sons capables de produire ce que nous appelons harmonie , par l’attention que l’on a fàite à ceux qui étaient les plus agréables à l’oreille, on les a proportionnés entr’eux, on lésa unis, et on les a sépares par de justes intervalles. Dans la peinture, on a observé l’effet du clair-obscur et des ombres ; et , en s’arrêtant à la stature d’un homme qui, d’un accord général, passait pour être beau , on a, pour ainsi dire, deviné ce qui plaisait si fort en lui; et, des différentes combinaisons qui ont été faites , on a tire les réglés de proportion qui forment aujourd’hui les règles du dessin. C’est ainsi qu’en fixant nos îeganls sur ce que, d’un aveu commun, nous regardons comme la belle nature, nous avons tenté de pénétrer dans les premières raisons de la beauté de l’animal. ' , .
La nature, il est vrai, se joue dans ses ouvrages. Ils sont tellement variés qu’aucun ne se ressemble; mais dans les parties qui servent à la Composition d’un beau cheval , nous ne devons considérer que celles fjui peuvent contribuer à une seule et unique beauté: ainsi, en parlant de la mesure que doivent avoir ces parties pour produire une parfaite symétrie, on ne peut comprendre que celle qui, seule, peut faire la belle proportion. Tous les che-
vaux, en effet, ne sont pas faits de la même manière} mais la règle doit être générale et s’adapter à tous. L’animal peut être épais et court, il peut avoir une taille déliée, médiocre, ou une taille haute et avantageuse, et être exactement proportionné : ainsi il peut y avoir mêmes proportions, et cependant variété dans les figures. Cette vérité incontestable décèle, au surplus, l’erreur de ceux qui pourraient penser que l’entreprise d’établir les raisons de la beauté du cheval sur des principes serait aussi ridicule que celle qui tendrait A fixer des mesures et à asseoir des proportions pour constater la beauté des chiens. Il est facile de voir qu’il n’en est pas du cheval comme de ces animaux; qu’il n’est pas marqué par des différences aussi fortes et aussi sensibles que celles qui résultent de la forme du lévrier, du mâtin, de l’épagneul, du barbet, du braque, du basset, etc.; et, d’ailleurs, serait-il bien étonnant et bien bizarre d’assigner des mesures fixes pour chacune de ces espèces? Les chevaux tiennent toujours quelque caractère particulier des contrées où ils sont nés , mais leur espèce ne change pas; un certain tout, un certain contour, une certaine conformation , certaines nuances jointes à de certaines qualités qui leur sont propres, indiquent le pajs d’où ils sortent ; elles ne sont pas telles, néanmoins, qu’une même règle ne puisse leur convenir eu général, autrement on pourrait soutenir que les règles de proportion , qui sout aujourd’hui les règles de dessin , ne sont applicables qu’à des hommes d’une telle nation, et non d’une
autre j ce qui serait le comble de l’absurdité la plus grossière.
Manière de s’assurer des pmportions du Cheval.
Quoi qu’il en soit, dès que la beauté réside dans la convenance et le rapport des parties , il faut de toute nécessité en observer les dimensions particulières et respectives, et pour acquérir la connaissance des proportions , supposer un genre de mesure qui puisse être indistinctement commun à tous les chevaux. La partie qüi peut servir de règle de proportions à toutes les autres est la tête. Mesurez- en la longueur entre deux lignes parallèles, l’une tangente à la nuque ou à la sommité du toupet, l’autre tangente à l’extrémité de la lèvre antérieure, par une ligne perpendiculaire à ce» deux parallèles, vous aurez sà longueur géométrale. Divisez cette longueur en trois portions , et assignez à ces trois portions un nom particulier qui puisse s’appliquer indéfiniment à toutes les têtes, comme, par exemple, celui de prime : une tête quelconque , dans sa longueur géométrale, aura par conséquent toujours trois primes ; mais toutes les parties que vous aurez à considérer, soit dans leur longueur, soit dans leur hauteur, soit dans leur épaisseur, ne peuvent pas avoir constamment, ou une prime entière, ou une prime et demie, ou trois primes ; subdivisez donc chaque prime en trois parties égales que vous nommerez secondes, et comme cette subdivision ne suffirait pas encore pour vous donner la mesure juste de toutes les parties, subdivise» de
nouveau chaque seconde en vingt-quatre points, en sorte qu’une tête divisée en trois primes aura, par la première subdivision , neuf secondes , et deux cent seize points parla dernière. Dès lors, lorsque vous direz une tête , vous entendrez toujours sa longueur géométrale ; lorsque vous prononcerez le mot de prime, vous entendrez un tiers de cette même longueur ; lorsque vous proférerez celui de seconde, vous entendrez la neuvième partie; enfin, lorsque vous direz un point, ce point signifiera la deux cent seizième partie de cette longueur géométrale.
On comprend, au surplus, que cette division en primes et ces subdivisions en secondes et en points naissent d’une supposition forcée; car, comme il ne peut y avoir, sans supposition, une mesure égale et commune pour des animaux qui ne sont égaux ni en grandeur, ni en largeur, on ne peut en établir une fixe, certaine et stable, qu’en en imaginant ou en en recherchant une qui puisse, dans l’extension ou la diminution, conduire ait principe une fois déterminé.
Mais la tête peut elle-même pécher par un défaut de proportion. Cette partie n’est, en effet, censée trop courte ou trop longue, trop menue ou trop chargée, que par comparaison avec le corps de l’animal : or, le corps devant avoir, soit en longueur, à compter depuis la pointe du bras jusqu’à la pointe de la fesse inclusivement, soit en hauteur, à compter depuis la sommité du garrot jusqu’à terre, deux têtes et demie , dès que cette partie , par sa longueur géométrale, donnera en longueur ou en hau-
teur au corps mesuré plus de deux fois et demie s» longueur, elle sera trop longue , et si elle en donne moins, elle sera trop courte. • .
Dans le cas où l’un de ces défauts existerait, il ne serait plus question d’asseoir sur sa longueur géométrale les proportions des autres parties. Abandonnez cette mesure commune, et compassez la hauteur ou la longueur du corps ; partagez la longueur ou la hauteur en cinq portions égales ; prenez ensuite deux de ces portions, divisez-les par primes , secondes et points, conformément aux divisions et subdivisions que vous auriez faites de la tête, et vous aurez une mesure générale telle que la tête vous l’aurait donnée, si elle eût été proportionnée.
Proportions du Cheval.
Il serait superflu d’entrer ici dans des détails qui ne peuvent vraiment intéresser que le sculpteur et le peintre (i). Nous rejetons donc toutes les dimensions uniques, et toutes celles qui ne concernent que les plus petites parties, pour ne nous attacher qu’aux dimensions frappantes de celles qui, d’une part, ont assez d’étendue pour être saisies facilement et d’un coup-d’œil, et qui, de l’autre, présentent par leur correspondance, ou plutôt par
(1) Voyez l’ouvrage intitulé Mémoire artificielle des principes relatifs à la fidèle représentation des animaux , tant en peinture qu'en sculpture ; par MM. Goilfon et Vincent} ouvrage également intéressant pour les personnes qui se destinent à l’art de monter à cheval. Alfort, 1779. 3 volumes petit in-fol., dont un de planches. - * .»
une égalité réelle, Soit en hauteur, soit en longueur, soit en largeur, soit en épaisseur, des objets de comparaison si sensibles, que les plus légères différences qui existeraient entr’elles, et qui les rendraient par conséquent défectueuses, ne sauraient nous échapper.
1°. Trois longueurs géométralcs de la tète donnent la hauteur entière du cheval, à compter du toupet au sol sur lequel il repose, pourvu que sa tête soit bien placée.
2°. Deux tètes et demie égalent :
La hauteur du corps , du sommet du garrot à terre ;
La longueur de ce même corps, celles de l’avantmain et de l’arrière-main, prises ensemble, de la pointe du bras à la pointe de la fesse inclusivement.
3°. Une tête entière donne :
La longueur de l’encolure, du sommet du garrot à la partie postérieure de la nuque ;
La hauteur des épaules , du sommet du coude au sommet du garrot;
L’épaisseur du corps, du milieu du ventre au milieu du dos ; *
Sa largeur, d’un côté à l’autre.
4°. Une tête mesurée du sommet du toupet à la commissure des lèvres ; cette mesure légèrement remontée, à moins que la bouche ne soit très fendue , égalera :
La longueur de la croupe, prise de la pointe supérieure de l’angle antérieur de l’os iléon à la tubérosité de l’ischion formant la pointe de la fesse ;
La largeur de la croupe , ou des hanches, prise sur les pointes inférieures des angles des os iléons j
La hauteur de la croupe , vue latéralement, prise du sommet des angles postérieurs des os iléons à la pointe de la rotule, la jambe étant dans l’état de repos ;
* La longueur latérale des jambes postérieures, de la pointe de la rotule à la partie saillante et latérale du jarret, au droit de l’articulation du tibia avec la poulie ;
La hauteur perpendiculaire de V articulation cidessus désignée, au dessus du sol;
La distance de la pointe dil bras , à l’insertion de l’encolure dans l’auge;
La distance du sommet du garrot, à l’insertion de l’encolure dans le poitrail.
5°. Deux fois cette dernière mesure donnent à peu près :
La distance du sommet du garrot à la pointe de la rotule; ,
La distance de la pointe du coude, au sommet de la croupe , ou des angles postérieurs des os iléons.
6°. Trois fois cette mesure, plus la demi-largeur du paturon, le tout équivalant à deux têtes et demie , donneront :
La hauteur du corps, prise du sommet du garrot à terre;
Sa longueur, prise de la pointe du bras à la pointe de la fesse inclusivement,
7°. Cette même mesure,- plus la largeur entière du
paturon, indiqueront La Longueur totale du corps, prise rigoureusement.
8°. Deux tiers de la longueur de la.tête égaleront : La largeur du poitrail, d’une pointe de bras à l’antre, de dehors en dehors ;
La longueur horizontale de la croupe, prise eutre deux verticales, dont l’une toucherait à la fesse, et l’autre passerait par le sommet de la croupe , et toucherait à la pointe de la rotule ;
Le tiers de la longueur de V arrière-main et du coips, pris ensemble, jusqu’à l’aplomb du garrot touchant au coude ;
La longueur antérieure de la jambe de derrière , prise de la tubérosité du tibia au pli du jarret.
9°. Une moitié de la longueur entière de la tète est la même que : * "
La distance horizontale de la pointe du bras , à la verticale du sommet du garrot et du coude ;
La largeur de V encolure , vue latéralement, prise de son insertion dans l’auge jusqu’à la racine des premiers crins de la crinière , sur une ligne qui formerait, avec le contour supérieur, deux angles
e^aux.
® -'.ai.
Io°. Un tiers de la longueur entière de la tête
donne :
La hauteur de ses parties supérieures , depuis le sommet du toupet jusqu’à la ligne qui passerait par les points les plus saillans des orbites;
La largeur de la tête , au dessous des paupières intérieures;
La largeur latérale de l’avant-bras , prise de son origine antérieurement à la pointe du coude.
ri”. Deux tiers de cette largeur latérale donnent i
L’élévation verticale de la pointe du coude , au dessus du niveau du dessous du sternum ;
L’abaissement du dos, par rapport au sommet du garrot ;
La largeur latérale des jambes postérieures , près des jarrets ;
L’ouverture, ou plutôt la distance des avant-bras d’un ars à son opposé.
, 12°. Une moitié du tiers de la longueur entière de
la tête égale :
L’épaisseur de l’avant-bras, vu de face, à Son origine, de l’ars à son contour extérieur horizontalement ;
La largeur de la couronne des pieds antérieurs , soit d’un côté à l’autre, soit de l’avant à l’arrière;
La largeur de la couronne des pieds postérieurs , d’un côté à l’autre seulement;
La largeur des boulets postérieurs , pris de l’avant, à la naissance de l’ergot ;
La largeur du genou, vu de face : cette mesure est néanmoins un peu forte ;
L’épaisseur des jarrets : cette mesure est un peu faible.
1 3°. Un quart de ce même tiers de la longueur de la tête donne l’épaisseur du canon de l’ avant main : celui de l’arrière-roain est un peu plus épais.
i4°. Un tiers de cette même mesure égale :
TJ épaisseur de /'avant- bras, près du genou , clans sa partie la plus étroite ; •* •
IJ épaisseur des paturons postérieurs , vus latéralement. ' • • '
i5°. La hauteur du coude au pli du genou est la même que : \ ‘ *
La hauteur de ce meme pli jusqu’à terre ;
La hauteur de la totule au pli du jarret ;
La hauteur dù. pli du jarret jusqu’à la couronne.
1 6°. La sixième partie de cette mesure donne :
La largeur du canon de V avant-main , vu latéralement, au milieu de sa longueur ;
Celle de son boulet, vu de face, i 70. Le tiers de cette mesure est à peu près égal à la l&rgeur du jarret , dù-pli à la pointe. *