CHAPITRE VI
Quand on parle de connaissance, rien de plus commun que l'emploi d'expressions comme celles-ci : la lumière de la raison, la lumière de l'intelligence, la lumière dont Dieu a orné notre esprit. La signification vulgaire de ces paroles donne à entendre que nous ne saurions arriver à la connaissance du vrai par la seule perception sensitive du monde corporel, et qu'il faut, en conséquence, admettre dans la partie la plus élevée de notre âme, une illumination d'ordre supérieur, qui découvre l'intelligible et le mette pour ainsi dire sous les yeux de l'esprit. Ce langage est une sorte de protestation continuelle élevée contre le sensualisme par notre nature raisonnable, qui manifeste ainsi sa constitution par la bouche même des illettrés et des ignorants. Toutefois, il nous faut expliquer scientifiquement en quoi consiste cette lumière de Tintelligence.
Dans quel sens se prend le mot « lumière » par rapport à rintelligence.
17i. Nous avons fait remarquer ailleurs que les mots actuellement usités pour désigner des objets spirituels et abstraits n'avaient d'abord qu'un sens métapliorique. Employés dans le principe pour exprimer les choses matérielles et sensibles, ils servirent dans la suite à exprimer, dans un ordre plus élevé, les choses incorporelles et intelligibles qui avaient avec celles-là quelque relation de similitude ou de simple analogie. Cette observation nous a fourni une preuve pour établir que notre connaissance tire son origine de la sensation, puisqu'il est cer-
tain que nous nommons les choses comme nous les connaissons, et que l'origine des mots est par conséquent pour nous un excellent moyen pour découvrir l'origine des idées.
Toutefois, quand le mot s'applique à un objet nouveau, de telle sorte qu'il perde sa sigtiilication primitive, il devient l'expression exclusivement propre de cet objet. Tel, par exemple, le mot âme, qui, employé à l'origine pour exprimer le vent {impellunt anirnœ lintea) (1), fut ensuite adopté pour signifier le principe de la vie et du sentiment; et cette signification lui est si bien restée qu'on ne saurait aujourd'liui,sansune métaphore, et des plus hardies, lui restituer sa signification primitive.
Si, au contraire, un mot donné sert par extension à désigner quelqu 'objet nouveau sans perdre pour cela sa signification première, on peut alors également bien l'employer dans ses deux sens, propre et métaphorique : dans le sens métaphorique, alors qu'on l'attribue au nouvel objet, en vertu de la similitude de celui-ci avec l'objet primitif; dans le sens propre, quand on l'attribue encore au nouvel objet, mais avec une signification plus large, c'est-à-dire avec celle qui par extension convient, rigoureusement parlant, également bien à l'un et à l'autre. C'est précisément ce qui est arrivé pour le mot « lumière » dans le cas qui nous occupe. On l'a d'abord exclusivement employé dans Tordre de la vision sensible ; puis, on l'a, par métaphore, transporté dans l'ordre intelligible où il est resté sans perdre cependant sa signification primitive. On peut donc l'y prendre dans un double sens : au sens métaphorique, si l'on considère seulement l'analogie ou la similitude qui justifie son emploi; au sens propre, si on entend retenir sa signification originaire et dù'ecte.
172. Saint Thomas développe très explicitement cette doctrine dans sa Somme théologique, quand il demande si le mot lumière s'emploie dans l'ordre spirituel avec son sens propre : Utrum lux proprie in spiritualibus dicatur ('2). Et ce n'est pas sans raison que le saint Docteur [jose cette question ; car saint Augustin dit queNotre-Seigneur Jésus-Christ est appelé proprement lumière : Christus non sic dicitur luxquo modo lapis; sed illud proprie, hoc figurative (3), tandis que saint Ambroise met le mot splendeur au nombre de ceux qui sont métaphorique -
(1) HOKATIUS, 0</., lib I.
(2) S. Thomas, 6"«m»i:f tli., L p., q.lxvu, art. 1. (3; S. AutJusii.NLs, 5m/;. Gen. ad lUt., lib. iv, c. -2^.
ment appliqués à Dieu {\). Saint Thomas résout ainsi la question avec sa lucidité ordinaire : « On peut, dit-il, ennployer un mot de deux manières: premièrement, suivant sasignification primitive; en second lieu, d'après l'usage communément reçu. Ainsi en est-il, par exemple, du mot vision qui désignait à l'origine les actes du sens de la vue, et qu'on a par la suite appliqué à la connaissance intellectuelle, suivant cette parole de l'Evangile (S. Matthieu V, 8): Heureux ceux qui ont le cœur pw% car Us verront Dieu. On doit en dire autant du mot lumière. On l'a d'abord employé pour désigner ce qui éclaire et révèle un objet dans tout genre de connaissance. D'oii il suit que si l'on prend le mot lumière avec sa signification primitive, on ne peut que par métaphore l'appliquer aux choses spirituelles; si on entend, au contraire, l'employer d'après l'usage communément reçu, pour désigner toute sorte d'illumination, on peut l'appUquer dans son sens propre aux choses spirituelles » (2).
173. Par conséquent, d'après le saint Docteur, le mot lumière appliqué à Tordre spirituel, outre le sens métaphorique, peut avoir aussi un sens propre, qui est précisément celui de a révélation » par rapport à la connaissance, quod facit manifestationeni secundum quamcumque cognitionem. Si donc on demande ce qu'est, au sens propre, la lumière de notre intelligence ou de notre raison, c'est, d'après saint Thomas, comme si l'on demandait ce que c'est que le principe révélateur de la vérité pour notre intelligence.
Rien de plus important que cette observation dans la matière qui nous occupe ; car nombre de philosophes, san^ se préoccuper du sens propre si clairement expliqué par saint Thomas, s'en tiennent à dessein au sens métaphorique, dans l'intérêt de leurs opinions préconçues. Ils considèrent le rôle de la lumière
(1) S. Ambrosius, De fuk ad Gratianum, lib. ii, prol.
(:2) De alicjuo nomine dupUciter convenit loqiu. Uiio modo, secundum priniam ejus imposUionem; alio modo, secunlmn usum nominis ; slcut patelin nomine viswnis, quod primo impositum est ad significandum actum
sensus risiis et uUerius etiam ad cognitionem intellectus, secundum
illud Matthœi: Beati mundo corde, quoniam ipsi Deum vldebunt. Et simil'ter dicendum est de nomine lucis. Na)n primo quidem est institutum ad significandum id quod facit manifesta tionem in sensu visus; postmodum aulcm e rlensum est ad significandum omne illud quod facit manifestationem secundum quamcumque cognitionem. Si ergo accipiatur nomen lumi- 7iis, secundum suam prunam impositionem, mctaphorice in spiritualibus dicilur. Si autem accipiatur secundum quod est in usu loquentium ad omnem manifestationem atensum, sic proprie in spiritualibus dicitur. S. Thomas, Summa th., I. p., n. lxvii, art. 1.
corporelle dans la vision sensible, et partent de là pour prétendre que la lumière, dans l'ordre spirituel, doit se trouver exactement dans les mêmes conditions. Us transforment ainsi en principe de démonstration ce qui ne peut servir qu'à éclairer une vérité déjà prouvée par ailleurs, et montrent par là qu'ils ne savent pas ce que c'est qu'une métaphore. En effet, la métaphore, par là-môme qu'elle est la transposition d'un mot de son sens propre à une signification étrangère en vertu d'une simple analogie, exige que tous les caractères qui conviennent à Tobjet de la signification propre ne conviennent pas également à l'objet auquel le mot se trouve ainsi appliqué par extension. Autrement il n'y aurait plus analogie entre l'un et l'autre, mais simiUtude parfaite, et dès lors l'usage du mot cesserait d'être métaphorique.
ARTICLli: VII
En quoi consiste, pour saint Thomas, la lumière de notre intelligence.
174. Nous avons vu que le mot lumière pris au sens propre dans l'ordre spirituel peut servir à désigner tout ce qui concourt à la manifestation de la vérité : Quod facit manifestaiionem secundum quamcumque cognùionem. Ainsi Notre- Seigneur est « lumière», puisqu'il est venu révéler au monde le royaume des cieux : Egosum lux; les apôtres sont « lumière», car ils en ont répandu partout la bonne nouvelle : Vos estis lux mundi ; « lumière» aussi, la vertu de foi qui détermine notre assentiment aux
vérités révélées : ex lumine quod est fides (1) ; « lumière », la
vertu surnaturelle qui dispose et élève les bienheureux à la vision de l'essence divine : In lumine tuo videbimus lumen; « lumière » , l'inspiration prophétique : lumen propheticum dicitur ex cujus receptione aliquis propheta constituilur ('2) ; « lumière », l'objet connu par notre intelligence : Ipsum intelliyibile vocatur lumen vel lux (3) ; « lumière » enfin, la parole qui révèle notre pensée.