Laissons de côté cette doctrine quelque peu téméraire
(1) S. Thomas, Summci th., I. p., y. xcui, art. 8.
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et revenons à notre sujet, pour conclure que l'image de la Trinité se trouve en notre âme, en tant qu'elle est douée d'intelligence et de volonté, principalement dans la connaissance et l'amour qu'elle a par rapport à elle-même. Car c'est vraiment dans ce cas que se vérifie le mieux l'identité d'un seul être qui se reproduit en lui-même sous deux autres modes différents. Cependant l'image de la Trinité sera aussi parfaite que possible si l'on entend cette connaissance et cet amour d'une manière non pas absolue mais relative, c'est-à-dire en ce sens que l'âme sort d'elle-même pour s'élever à la connaissance et à l'amour de Dieu ; car il faut surtout chercher cette image dans ce qu'il y a de plus élevé en notre âme. Or, quoi de plus noble et de pins élevé que l'acte par lequel elle comprend et aime, non pas un bien créé quelconque, mais le bien incréé ? c'est là que l'image de la Sainte Trinité se révèle avec le plus parfait éclat et que laine devient le plus semblable à Dieu, puisque le Verbe procède de la connaissance que Dieu a de lui-même, et que le Saint- Esprit procède de l'amour qui résulte de cette connaissance. Verbum Dei nascitur de Deo secundum notitiam sui ipsius et Amor procedit de D^o secundum quod seipsum amat: manifestum est autem quod diversitas objectorum diversificat speciem verbi et amoris. Non enim idem est specie, in corde hominis^ verbum conceptum de lapide et equo^ nec idem specie amor. Attenditur divina imago in hvmine secundum verbum conceptum de Uei notilia et amorem exinde derivatum, et sic imago attenditur in anima secundum quod fertur, vel nata est ferri in Deum{\). Il n'est pas besoin d'ailleurs que cette connaissance et cet amour soient toujours en acte pour constituer en nous l'image de la Trinité ; il suffit de les considérer comme contenus dans les puissances et les habitudes qui sont en notre âme. Actus, etsi non sempermaneant in seipsis, manent tamen semper in suis principiii, scilicet potetitiisethabi(ibiis.UndeAugvstinusdicit[deTnm[aie,L'\h. XIV;: si .-ecundum hoc facta est ad imoginem Dei anima rationulis. quod uti ratione atque intellectu ad intelligendum et conspiciendum Deum potest, ab initio quo esse cœpit fuit in ea Dei imago (2).
(1) S. Thomas, Summa lli.,l. p., y. xciii, art. 8. (^)lbid., art. 7, ad 1.
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ARTICLE VI L'exemplarisme par rapport à l'Idéalogie.
279. Pour rendre compte de notre connaissance, saint Thomas n'a point recours, comme la philosophie poétique de nos jours, aux fictions des « formules » ou «intuitions idéales ». C'est de l'observation des faits qu'il remonte aux principes qui peuvent en fournir l'explication. Il n'introduit pas Deum ex machina; mais il fait agir les causes secondes sous l'influence de la cause première, à laquelle d'ailleurs il ne fait appel que lorsqu'il faut donner la raison dernière des choses. Pour lui, la connaissance a son point de départ dans les sens. Dans l'ordre intellectuel il lui assigne pour cause une lumière innée de notre esprit, qui a pour mission d'illuminer les objets perçus par la sensation, et d'y rendre intelligibles les quidflités ou essences d'où émanent en dernière analyse les vérités premières et les principes immédiats de la science humaine toute entière. Tout ceci a été expliqué et démontré plus haut; nous allons essayer pour le moment de faire voir comment, d'après saint Thomas, l'origine et la vérité de nos idées sont intimement liées avec la théorie de l'exemplarisme divin.
Dieu détermine notre intelligence comme le maître détermine l'intelligence de son disciple : Docens movet intellectum addiscentis, sed Deus docet kominem scienliam, ergo Deus movet intellectum hominis (I). De même que le maître enseigne le disciple en lui communiquant, dans la mesure dont il est susceptible, sa propre science au moyen de la parole, de même aussi Dieu nous instruit en nous donnant une participation de ses idées par le moyen de l'univers créé qui est le langage dont il se sert pour nous parler dans l'ordre naturel.
280. Deux éléments concourent à la connaissance : un élément .subjectif qui n'est autre que la faculté intellectuelle, et un élément objectif, c'est-à-dire la détermination produite dans la puissance intellective par la présence de l'objet intelligible. Saint Thomas donne à cet élément déterminatif le nom d'« espèce », par ce qu'il contient la représentation de l'objet qui est ensuite vitalement reproduite dans le verbe mental : Opérât ionù
(1) Sumnid tli., I. p., ij. cv, art. 3.
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inlellectus est dvplex principium in intelligente : unvm scilicet, quod est ipsa virtus intellectualis, qvod quidrin principium est etiam in intelligente in potentia ; aliud autem est principium intelligendi in actu, scilicet similitudo rei intellect œ in intelligente (1). Or, l'un et l'autre élément nous conduit également bien à la connaissance, grâce à l'exemplarisme divin dont la puissance intellective et l'objet intelligible reçoivent communication, chacun à sa manière; car l'intelligence créée est une image de l'intelligence divine et elle doit participer, autant que sa nature le permet, à la vertu intellective et aux raisons intelligibles qui sont en Dieu. La différence qui sépare les êtres doués de connaissance d'avec ceux qui ne le sont point, consiste principalement eh ce que ceux-ci ne possèdent en eux-mêmes que leur propre forme ou nature, tanrlis que les premiers reçoivent ou peuvent recevoir, outre leur forme propre, la forme ou l'être d'autres choses distinctes d'eux-mêmes. C'est ainsi qu'on a pu dire de l'âme humaine que, par la connaissance, elle devient « toutes choses »,soit dans l'ordre sensitif, soit surtout dans l'ordre iijtellectif oii le sujet intelligent acquiert une sorte d'infinité, à cause de l'extension indéterminée de son objet. Forma in his quœ cognitionem participant, altiori modo inveoitur quam in lus quœ cognitione carent. In his earm quœ cognitione carerit^ invenitur tantummodo forma ad xiwm esse proprinm, deterwinans uninnquodgue, quod etiam noturale uniuscujusque est... In habentibus autem cognitionem sic determinatur unumquodque ad proprium esse naturale per formam naturalem, quod tamen est receptivum speciernm aliarum rerum ; sicut sensus recipit species omnium sensibilium,et iniellectus omnium intelligibilium. Et sic anima hominis fit omnia quodummodo secundum sensum et inteVectum, in quo cognitionem habentia ad Dei similitudinem quodammodo oppropinquant (2).
Toutefois, l'esprit humain se trouvant au dernier degré de l'échelle des êtres intelligents, ne possède pas en acte, comme les Anges, la forme des autres choses, mais seulement en puissance. Intellectus angelicus semper est in actu suorum intelligibilium, propter propinquitatem ad primum infethct\im qui est actus purus. Intellectus autem humanus, qui est infimus in ordine intellectuum, et maxime remotus a fjerfectione divini intellectus, est in potentia respcclu intelligibilium (3). Il peut cependant passer de
(1) Ibid.
(2) Ibid.
(3) Ibid., y. Lxxix, art. i.
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la puissance à l'acte grâce à sa lumière intellectuelle qui est une participation et comme un rayon de la lumière incréée où sont contenues les raisons intelligibles de toutes clioses. Ipsum (urnen intellectuale quod est in nobis, nihil est aliud quam quœdum parttcipata similitudo luminis increati in quo continentur rafiones œternœ (1).
281. Quant à l'autre élément, c'est-à-dire à la détermination subjective produite par la présence de l'objet, il trouve, lui aussi, sa dernière explication dans l'exemplarisme divin. Les créatures, en efïîet, ne peuvent se révéler à l'intelligence, et la déterminer à les connaître, que parce qu'elles sont des copies réalisées des archétypes divins : Sicut enim omnes ?'ationes rerurn inttlligibi'es primo existunt in Deo^ et ab eo derivantur in a'ios intellectus ut actu intelligant ; sic etiam derivantur in creaturas ut subsistant (2). Dieu est la première (4 suprême vérité, comme il est le suprême et le premier Être. Il est donc tout à à la fois cause première de toute réalité qui existe dans la nature et de toute idée qui surgit dans l'intelligence. Mais il faut remarquer que son influence n'enlève rien à l'efficacité propre des causes secondes par rapport à la vérité, pas plus qu'elle ne met obstacle à cette efficacité dans Tordre des phénomènes physiques de ia nature. Lorsqu'il a tiré du néant les créatures, Dieu leur a donné un véritable pouvoir^ une véritable causalité pour produire leurs opérations ; de même aussi, il leur a donné leur degré propre d'intelligibilité par rapport à la connaissance. Pour l'homme, cette intelligibilité des choses visibles s'explique par deux raisons : d'abord, parce que ces choses sont de véritables essences, et ensuite parce qu'elles se trouvent, au moyen des sens, en relation avec l'intelligence, qui peut avec sa lumière propre les éclairer et les faire apparaître comme telles en dépouillant l'objet sensible de tout élément concret d'individualité matérielle. Mais ces deux )-aisons s'appuient précisément sur l'exemplarisme. Car les choses visiblesne sont des essences que parce qu'elles sont des copies créées d'exemplaires incréés ; et, par ailleurs, l'intelligence humaine ne possède cette lumière révélatrice des essences que parce qu'elle a été formée à la ressemblance de la lumière divine oii subsistent les raisons intelligibles de toutes choses. 282, Voilà pourquoi l'on peut dire avec raison que nous
(1) Ibid., Q. Lxxxiv, art. 5.
(2) Summa th., I. p., q. civ, art. 3.
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voyons toute vérité dan? la vérité éternelle. On dirait de même que nous voyons les corps dans le soleil ; non que nous les percevions dans le disque solaire lui-même, mais parce que nous ne pouvons les percevoir qu'au moyen des rayons lumineux du soleil. C'est ainsi que Dieu est tout spécialement en nous par la connaissance, outre son mode de présence ordinaire qui résulte de la création et de la conservation. Nos idées ne sont que des images de l'idée divine qui se reflète dans nos intelligences, à la manière d'un objet réfléchi par plusieurs miroirs à la fois, de façon à se multiplier en plusieurs images parfaitement semblables entre elles. De là vient pour tous les hommes un accord unanime dans les jugements naturels relatifs aux vérités premières et à leurs conséquences légitimes ; jugements et conséquences qui viennent en dernière analyse se résoudre dans les raisons éternelles de l'intelligence divine. H y a, en eUet, une véritable participation de ces raisons éternelles, tant dans la lumière intellectuelle qui est la source de nos jugements, que dans l'être même des objets qu'elle a pour mission d'éclairer : Non solum sic veritas est in anima sicut Deus per essentiam in rébus omnibus esse dicitur ; neque sicut in rébus omnibus est per suam simûitudinem, prout unaquœque res in tantum dicitur vera in quantum od similifudi ■ nem Dei accedif ; non enim in hoc anima aliis rébus prœfertur. Est ergo speciali modo in anima, inqiiantum veritatem coqnoscit. Sicut igitvr anima et res aliœ^ verœ quidam dicuntur in suis naturis, secundum quod similitudinem iUius summœ naturœ habent, quœ est ipsa veritas, quum sit per intellectum esse ; ita id quod per animam cognitum est, veitjtm est, in quantum illius divinœ veritatis, quam Deuscognoscit, simililudo quœdam existitin ipsa. Unde et Glosm super illud Psalmistœ (Ps. XI, 2) : Diminutae sunt veritates a filiis hominuin, dicit quod, a sicut ah una facie résultant mu/tce faciès in speculo, ita ab vna prima veritate résultant multœ verilates m mentibus hominum. » Quamvis avttm diversa adivei'sis cognoscantur et credantur vera, t amen quœdam sunt vera, in quibus omnes homines concordant, sicut sunt prima p)'incipia intellectus, tam speculalivi quam practici, secundum quod universalifer in mentibus hominum divinœ vei^italis quasi quœdom imago résultat. In quantum ergo qiiœlibet mens, quidquid per certitudinem cognoscit, in his principiis intuetur, secundum quœ de omnibus j ndicutur , facta resolutione in ipsa, dicitur omnia in divina veritate vel in rationibus œternis videre et secundum cas de omnibus Judicare . Et hune sensum confirmant verba Augustini
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quidicit in Soliloquiis (L. 1 , c. 8.) quod scientiarum spectamina videntw in divina veritate, sicut visibilia in lumine soHs ; qiiœ constat non videri in ipso corpore solis, sed per lumen quod est similitudo Solaris claritatis in ae?'e et similibus corporibus relicta (1).
ARTICLE VII L'exemplarisme par rapport à la Morale.
283. Dans l'ordre moral, c'est-à-dire clans l'ordre de nosacHons libres, il faut considérer deux choses : l'objet de nos actions, et le principe régulateur qui les dirige. L'ohjet est le bien, et le principe régulateur est le jugement pratique de la raison. Rien de plus évident pour qui considère avec quelque attention la nature de la volonté humaine. Qu'est-ce, en eifet,quela volonté, sinon l'appétit rationnel de l'homme, ou, en d'autres termes, l'inclination et la tendance qui nous portent vers les objets ([ue la raison nous propose comme appétibles? Or, une nature quelconque ne peut avoir d'inclination que pour une chose qui lui convient et la perfectionne d'une certaine manière, c'est-à-dire pour le bien; et, dans une faculté appétitive subordonnée à la raison, le choix à établir entre plusieurs objets différents doit évidemment dépendre de la décision pratique d'un jugement. Saint Thomas fait encore, sur ces deux points, une heureuse application de l'exemplarisme.
284. Quant au premier, il rapporte d'abord la doctrine de Platon qu'il divise en trois parties : \° l'existence séparée des formes de tous les êtres de la nature, de la forme abstraite d'homme par exemple, dont la participation constituerait, d'après ce philosophe, les individus de l'espèce humaine ; 2» l'existence, également séparée, de l'être en soi et de l'un en soi, identiflée avec l'existence du souverain bien, puisqu'il y a identité et réciprocité entre l'être, l'un et le bien ; 3" enlin, cette opinon d'après laquelle tous les biens particuliers ne sont bons que par participation du bien suprême. Saint Thomas rejette, il est vrai, la première partie de cette doctiine comme abïolument fausse ;mais il tient la seconde pour parfaiteuient vraie et il la prouve par les raisons tjui lui avaient servi à démontrer qu'il doit exister un premier être essentiellement bon qu'on
(1) S. Thomas, Contra GentUes, lib. lil, c. 17.
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appelle Dieu. Quamvis hœc opinio irradonabilis videatur quantum od hoc qmdponebat species rerumnaturalium separatas per se subsistenfes, tamen hoc abso/ute verum est quoi aHquid est primum quodper suam essentiom est ens et bonum, quod dicimus Devm. Quant au troisième point de la doctrine platonicienne, le Docteur angélique concède volontiers que les biens particuliers ne sont tels qu'en vertu d'une sorte d'assimilation avec la bonté divine, en tant qu'ils représentent plus ou moins dans leur être la bonté parfaite du souverain bien. Pour éviter toute équivoque, il propose une distinction fort utile en pareille matière ; les choses créées, dit-il, sont constituées bonnes par la bonté divine efficiemment, mais non foi^meVement. Leur bonté procède de Dieu comme de leur cause première efficiente, exemplaire et finale , non comme d'une cause formelle, qui serait l'acte même intrinsèque et constitutif de leur être, un tel acte devant nécessairement être distinct de l'être divin, et par conséquent aussi de la divine bonté. A primo igitur per essentiam ente et bono unumqhodque potcst dici bonum et eus, in quantum participât ipsum per modum cujusdnm assimilationis, licet rcmote et deficienter, sic ergo unumquodque dicilur bonum bonitate divina sicut primo principi'o cxemplari, tffectivo et fînali totiusbonitntis. Nihilomiwis tamen unumquodque dicitur bonum similitudine divinœ bonitatis sibi inhœrente, quœ est formaliier sua bonitas denominans ipsum. Et sic est bonitas una omnium et sunt etiam multœ bonitates (1).
285. Après avoir appliqué la doctrine de l'exemplarisme à la volonté, saint Thomas l'applique encore à la règle directrice de nos actions. Cette règle, avons-nous dit, con>i?te dans les décisions pratiques de la raison, gardienne et dépositaire de cette loi naturelle que saint Thomas considère comme une participation de la loi éternelle dans la créature raisonnable. Il résulte de là que la règle suprême et dernière de nos actions se trouve, en fin de compte, dans la loi éternelle de Dieu, d'après laquelle nous devons diriger nos actes. Or, comment saint Thomas conçoit-il la loi éternelle ? Il la conçoit précisément comme un point de vue particulier des éternels exemplaires. Dieu est en même temps créateur et gouverneur de tous les êtres qui composent l'univers. Il est leur créateur, puisqu'il les a tirés du néant : il les gouverne, puisqu'il les dirige, chacun vers sa fin particulière en même temps que vers la fin commune à tous.
(1) Summa th., l p., q. iv, art. 1 et 4.
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Dans l'un et l'autre cas, Dieu agit comme être intelligent, et ?a raison éternelle constitue vraiment la règle directrice de ses opérations quand il exerce son influence sur les créatures. Dans la création cependant, la raison divine a plutôt raison d'art, d'exemplaire ou d'idée, tandis qu'elle revêt la forme de loi quand il s'agit du gouvernement de choFes déjà créées. La loi éternelle de Dieu est donc substantiellement la même chose que l'idée ou l'exemplaire éternel, considéré, non plus quant à la production des créatures, mais par rapport à leur gouvernement; c'est pour ainsi dire un simple changement de point de vue qui à Dieu artiste suprême substitue Dieu suprême gouverneur de ses œuvres : Sicut ratio divinœ sapientiœ, in quantum per eam cuncta cunt creata, rationem hahet artis, vel exemplaris, vel ideœ^ ita ratio divinœ sapientiœ moventis omnia ad dehitvm finem obtinet ra'ionem l/gis (1). D'autre part, la loi éternelle, tout comme les types idéaux des choses, est contenue dans le Verbe divin par lequel Dieu le Père s'exprime à luimême tout ce que peut renfermer sa science. Par conséquent, la loi éternelle, encore qu'elle ne soit pas, rigoureusement parant, une propriété personnelle, est cependant un attribut personnel; car on la rapporte, par appropriation, à la seconde personne de la Sainte Trinité, à cause de l'intime connexion qui lelie l'objet connu au verba mental qui l'exprime : Jn divinis ipsum Verbum, quod est conceptio paterni intdlectus. personaliter dicitur. Sed omnia quœcwnque sunt in scientia Patris, sive essentiaHo, sive personalia^ sive etiam Dn opéra, exprimuntur in hoc Verbo; et inter cœtera, quœ hoc Verbo erprimuntur, etiam ipsa lex œterna Verbo ipso exprimitur. Nec tamen p7'opter hoc sequitur quod lex œterna pjersonaliter in divinis dicatur : apprnpriatur tamen Filio propter convenientiam quam habet ratio ad verbum (2).
Voilà comment i'exemplarisme divin donne la dernière et suprême raison de l'ordre moral. Dans cette merveilleuse doctrine, la loi éternelle, qui est comme la source et la racine de toutes les autres, n'est en réalité autre chose que le concept pratique de l'intelligence divine, en ce sens que la règle qui préside à la production des créatures devient la règle de leur gouvernement.
286. Afin d'enlever aux Ontologistes toute possibilité de dé-
{l)Summa th., I-II., q. xciii, art. 1.
(2) Summa th., I-II. p., q. xciu, art. 2.
380 DE L'EXEMPLARISME DIVIN,
tourner le sens de cette belle doctrine de saint Thomas en faveur de leur système imaginaire, nous devons ajouter que le saint Docteur se hâte d'expliquer aussitôt comment cette connaissance de la loi éternelle est le fruit du raisonnement, et non pas un produit d'intuition immédiate. Voici ses propres paroles : « On peut connaître une chose de deux manières : d'abord en elle-même, et ensuite dans ses effets où elle laisse quelque vestige de sa ressemblance, comme par exemple lorsqu'on voit le soleil, non dans sa substance, mais dans les rayons qui en émanent. C'est ainsi que personne ne peut connaître immédiatement la loi éternelle en elle-même, ce mode de connaissance n'appartenant qu'à Dieu et aux bienheureux qui jouissent de la vision intuitive de l'essence divine. La créature raisonnable n'acquiert la connaissance de cette loi qu'autant qu'elle en contemple des irradiations plus ou moins parfaites; car toute connaissance de la vérité est comme une irradiation ou participation de la loi éternelle qui est l'immuable vérité; et tout homme peut acquérir une certaine connaissance de la vérité, au moins quant aux principes généraux de la loi naturelle (I). »
287. Je constate, hélas ! l'impuissance de mes efforts à traiter comme il le mériterait un sujet si élevé, et j'ai trop lieu de craindre que mon pauvre langage n'ait trahi la sublimité d'une si merveilleuse doctrine. Je serais heureux pourtant que cette pâle esquisse put ilécider les lecteurs intelligents à mieux approfondir cet enseignement dans les écrits mêmes de saint Thomas, Ils y verront comment la théorie de l'exemplarisme devient, entre ses mains, comme lame et la vie de toute la philosophie, âme et vie qui ne détruisent point, comme il arrive chez d'autres philosophes, le sujet même qu'elles doivent animer et vivifier. Ils pourront y apprendre aussi comment les exemplaires éternels constituent tout d'abord le monde intelli-
(i) DupUciter aliquid cognosci potest : unomodo in se ipso; alio modo in suo effexUi, inquo aliqua similitudo ejus inrenitur ; sicut aiiquis non videns solem in sua subslantia, cognoscit ipsum in sua irradiatione. 6îc igitiir dicendvm est quod Icgem œternam nullus potest cognoscere, secunduin quod in seipsa est, nisi solus Deus et beati qui Dcum per essentiam vident; sed omnis creatura rationalis ipsam cO!,noscit, secunJum aliquam ejus irradialionem vel majorem vel minorem. Omnis enim cognitio veritatis est quœdam irradiatio et participatio legis œternce, quœ est Veritas incommutabilis ; veritatem autem omnes aliquatiter cognas cunt, ad minus quantum ad principia communia legis naturalis. Summa th., I-II, y. xciii, art. 1.
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gible et entrent en participation de Ja vie même de Dieu, dès là qu'ils sont contenus dans le Verbe éternel. C'est de là qu'ils dirigent l'œuvre divine de la création dont le plan conçu de toute éternité sert de modèle à l'art divin dans la production du monde ; ils fournissent enfin la raison suprême et dernière de la distinction, de la gradation hiérarchique, de la vertu des choses créées, et de l'aptitudequ'elles ont à nous manifester les perfections divines. Enfin, étant dominée la nature de Tâme humaine, ils nous permettent d'expliquer la véracité de nos connaissances, la légitimité et la bonté de nos actions, sans toutes ces interventions d'intuition ou d'être idéal introduites par pur jeu d'esprit dans la philosophie, et qui, après avoir dépouillé les causes secondes de leur efficacité naturelle, tendent finalement à les dépouiller aussi de leur substantialité et de leur existence propre.
En Dieu seul, être infiniment simple, l'idéal s'identifie avec le réel. Dans tout être distinct de Dieu, la forme idéale se distingue de la foi'me réelle. Ceci vient de ce que dans la créature l'essence n'est pas l'existence, tandis que c'est le contraire dans l'être incréé en qui tout est parfaitement simple et acte pur. Avant de revêtir la forme réelle, les créatures participent à la forme idéale, en tant qu'elles subsistent éternellement dans le divin intellect. Là elles sont véritablement vie et vie divine. Elles parviennent ensuite, par la création, à subsister en elles-mêmes ; et, tant qu'elles gardent cet état, elles possèdent, outre leur être propre, le pouvoir d'opérer ; d'oii leur aptitude à se manifester à notre intelligence où elles acquièrent une vie nouvelle dans l'œuvre de la connaissance. Là elles constituent le point de départ de l'art humain dont les règles esthétiques n'ont d'autres fondements que les essences intelligibles des choses; elles tendent ainsi à se reproduire réellement sous un autre forme, giàce au génie de l'artiste. Tout ceci est la doctrine de saint Thomas, bien qu'il soit disciple d'Aristote ; et tout ceci est si intimement lié avec l'exemplarisme ])!atonicien qu'il n'y a viaiment point d'autre manière d'attribuer aux archétypes la double prérogative d'être principes de connaissance et principes d'opérations, d'influer à la fois sur l'être réel et sur l'intelligence, sans se heurter à des erreurs qu'une interprétation vraie ou fausse, mais certainement fort répandue parmi les érudits, attribuait à Platon.