PRÉFACE. VII
angulaire de l'édifice. (1) » Ces graves paroles d'un laïque, professeur de philosophie dans une université allemande, doivent trouver un profond écho dans l'âme de tout homme qui sait justement apprécier son époque.
On dira : mais d'où peut provenir un principe de ruine si intrinsèque et essentiel dans la philosophie moderne? Je pourrais me dispenser de répondre ici, car il me suffirait d'avoir constaté le fait sans avoir à me préoccuper d'en rechercher les causes. Toutefois, pour ne pas laisser complètement sans réponse une question, dont le lecteur aimerait peut-être à connaître la solution, je dirai que ce principe consiste précisément en ce qui est pour nos modernes novateurs un motif d'orgueil. Quel a été, en effet, l'esprit de la réforme philosophique!' L'émancipation de la raison, c'est-à-dire son affranchissement de toute ingérence religieuse, et, pour ainsi dire, son passage à l'état laïque. « Descartes est venu afin que l'émancipation religieuse fût poussée à toutes ses conséquences, afin que le monde laïque fut complètement et radicalement affranchi de l'Église, afin que l'homme de l'avenir fut un homme complet. (2) » Ainsi s'exprime Pierre Leroux, admirateur fanatique de la réforme philosophique, et je pourrais multiplier indéfiniment les citations de ce genre. Or, cette séparation qui a privé la philosophie du secours que lui apportait le principe surnaturel de vie, devait nécessairement la conduire à un concept faux ou tout au moins incomplet. Le
(i) Di scholasticonim sententia : l'hilosopliiaiii esse theoloyice ancillam, commenlatio, p. 83.
d) Réfutation de VÈclecthine, par Pierre Leroux. If' partie, S 1, pa^eS.
vm PRÉFACE.
concept philosophique dans toute sa pureté et sa certitude, l'esprit humain ne peut le trouver qu'à la condition de le chercher sous l'influence de la religion ; non qu'il lui soit nécessaire de prendre les principes révélés pour point de départ, comme le prétendent les traditionnalistes; mais la lumière naturelle de la raison ne peut atteindre avec plénitude son objet et le saisir dans tous les rapports qui le relient aux fins dernières et à leurs suprêmes relations, si elle n'est illuminée et comme réconfortée par l'irradiation directe du premier soleil des intelhgences. Le monde, œuvre divine, n'est, de quelque façon qu'on le considère, que la réalisation d'un plan unique. Or, peut-on comprendre parfaitement et sans péril d'erreur une œuvre d'art reproduisant parfaitement son modèle, si l'on ne pénètre dans l'esprit de l'artiste pour saisir sa pensée? L'univers, tel que nous le montre la condition de la vie présente, n'est que le vestibule d'un temple qui est la vie future. Dans ce temple. Dieu habite, mais non plus Dieu aperçu confusément dans le miroir de ses œuvres et voilant à nos yeux les splendeurs de sa gloire.
L'univers est intimement pénétré de relations surnaturelles qui le rapportent à Dieu, non seulement comme au créateur et à l'ordonnateur de toutes choses dans le pur ordre naturel, mais encore comme au principe et à la fin d'un ordre plus élevé qui est l'ordre de la grâce. Comment pourra-t-on expliquer le monde et en donner la raison dernière, si l'on n'a continuellement présent à l'esprit l'ordre où il est disposé d'après les desseins de la Providence surnaturelle ? Peut-on concevoir parfaitement tous