‹ Traité de la constanceChapitre 13 sur 118 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Le voyage ne peut rien contre les maladies inte'neures. C'est un palliatif, ?wn un remède, si ce n'est peut-être dans les affections légères et superficielles de l'âme.

Langius alors remuant légèrement la ièie : J'entends, dit-il; j'aimerais mieux que tu entendisses toimême la voix de la Sagesse et de la Raison . Car ces choses qui t'offusquent, ô Lipse, sont des nuages et des brouil-

num. Itaque, ut cum Diogene dicam, Xôvw tibi hic opus non Ppô'/w : radio inquam illo, qui caliginem tui capitis illustret. Patriam ecce desertum is : sed die serio. illam cum fugies, te quoque eiFugies? Vide ne contra sit, et tecum atque in pectore isto circumferas fontem fomitemque tui mali. Ut ii qui febriunt, jactant se inquiète et versant, et lectum subinde mutant vana spe levamenti : in eadem caussa nos , qui terram terra frustra mutamus, segri scilicet mentis. Aperireenimhoc est morbum, non tollere : fateri internum hune calorem, et non mederi. Eleganter Romanus sapiens : Proprium est œgri nihil diu'pati, et mutationibus ut remediis uti. Inde peregrinationes susciphmtur vagœ, et littora "pererrantur ; et modo mari se , modo terra experitur prœsentibus seniper infesta levitasi^). Itaque fugitis magis turbas quam vitatis. Ut cerva iUa, apud Virgilium,

Quam procul incautam nemora inter Cressia fixit

Pastor agens telis :

illafuga silvas saltusque peragrat

Dictœos...

frustra : quia, ut idem poëta addit,

hœret lateri letalis arundo :

ita vos, qui telo hoc adfectuum penitus pereussi, non id excutitis, sed migratione transfertis. Qui crus sibi

(') Sénéque.

lards produits par la fumée des opinions. C'est pourquoi je te dirai avec Diogène : tu as besoin ici de raison et non de subtilités ; tu as besoin d'un rayon qui éclaire les ténèbres accumulées autour de ta tête. Voilà que tu vas déserter ta patrie; mais, dis-le moi sérieusement, en la fuyant, te fuiras-tu toi-même ? Prends garde que le contraire ne t'arrive et que tu n'emportes avec toi, et dans ton propre cœur, la source et le foyer de ton mal. Comme ceux que la fièvre tourmente s'agitent sans cesse, ne pouvant supporter le repos, se retournent et changent de lit dans le vain espoir d'un soulagement, de même nous, quand nous sommes malades d'esprit, nous avons beau changer de lieu : c'est découvrir notre mal, non l'enlever; c'est confesser, non éteindre cette inflammation intérieure. Un sage Romain a dit avec élégance : Cest le propre d'un r)ialade de ne rien supporter longtemps et de chercher le changement comme un remède. Alors on entreprend des pérégri- 7iations sans hut, on erre au hasard le long des rivages; et tantôt sur mer, tantôt sur terre, se manifeste clairement aux yeux de tous ceux qui nous voient la légèreté qui toujours nous tourmente ('). Vous fuyez les troubles, vous ne les évitez pas. Comme la biche, dont parle Virgile, que le pasteur a fraippée de loin avec son javelot pendant qvdelle errait sans défiance dans les forêts de la Crète, s'élance et fuit à travers les bois et les bocages de Dicté, mais en vain, car, ajoute le poëte, elle emporte le roseau moy^tel attaché à son flanc : ainsi vous que le trait des affections a profondément blessé, vous ne le faites pas tomber en émigrant, vous l'emportez avec

aut brachium fregit, non currum poscit, ut opinor, sed chirurgum : tua quse vauitas, qui internam hanc plagam motu sanare te postulas et discursu? Animus enim certè est, qui segrotat : et omnis hsec exterior imbecillitas, desperatio, lauguor, orta ab uno fonte, quodjacetille et languet. Sceptrum abjecit priuceps divinaque pars : et eô vilitatis lapsa est, utsponte serviat suis servis. Die, locus hic quid faciet aut motus ? Nisi forte regio aliqua est, quae metus temperet, quae spes refrsenet, quae malam hanc saniem educat, quam alte imbibimus, vitiorum. Atqui nulla est, nec in insulis ipsis beatorum; aut si est, ostende, et omnes illuc agmine facto imus.

Sed motio ipsa et mutatio, inquis, habet eam vim : et recréât attollitque jacentem animum cottidiana illa conspecta novitas morum, hominum, locorum. Lipsi, erras.

Nam, ut quod res est serio dicam, peregrinationem non usque eo deprimo, ut nihil ei in hominem et in adfectus dem juris. Imo habeat. sed hactenus, ut levia tœdia quaedam. animorum et velut nauseas tollat: non tollat morbos, qui altius penetrarunt, quàm ut externa ulla medicina hue pertingat. Cantus, vinum, somnus, commotiunculas illas primas non raro sanarunt

vous. Qui s'est cassé un bras ou une jambe, ne demande pas, il me semble, qu'on lui amène un char ou un cheval, mais un chirurgien : quelle est donc ta vanité à toi de prétendre guérir ta plaie intérieure par le mouvement, et en courant çà et là? Car certainement c'est ton âme qui est malade. Cette faiblesse extérieure, cette langueur, ce désespoir, tout cela naît d'une même cause, la prostration et l'énervement de l'esprit. La partie dirigeante et divine a rejeté le sceptre ; elle est tombée à ce degré d'avilissement qu'elle se rend esclave volontaire de ses propres esclaves. Dis, que peut faire à cela ou le lieu ou le mouvement? à moins qu'il n'y ait quelque région inconnue qui tempère les craintes, qui refrène les folles espérances, qui extirpe ce mauvais virus des vices dont nous sommes profondément imbus. Or une telle région n'existe pas, même dans les îles fortunées : s'il en est une, montre-la moi; à l'instant nous partons tous avec toi pour y aller.

Mais, dis-tu, le mouvement même et le changement ont cette vertu ; le spectacle chaque jour nouveau des ' mœurs, des hommes et des lieux récrée l'âme abattue et la relève. C'est une erreur, Lipse.

Certes, pour dire sérieusement la chose comme elle est, je ne vais pas jusqu'à refuser aux voyages toute influence sur l'homme et sur les affections de son âme. Je reconnais qu'ils en ont une, mais capable seulement de dissiper les faibles ennuis, qui sont comme les nausées de l'âme, et non les maladies qui ont pénétré trop profondément pour qu'aucune médication extérieure puisse les atteindre. On a vu plus d'une fois le chant.

Ane, doloris, amoris : at nuDquam œgritudinem, quae radiées egit et fixitpedem(^). Idem hic est: etperegrinatio fortasse levés quosdam languores sanabit, non sanabit veros. Hœrent enim primi illi motus, orti a corpore, quodammodo adhuc in corpore, aut certe in summa, ut sic dicam, animorum cute : ideoque non mirum, si quamvis levi spongia abstergeantur, non ita inveterati illi affectus, quibus sedes, imo regnum, in ipsa animi mente. Cum diu multumque erraveris, cum terram omnem et mare circulatus fueris : nullo eos mari élues, obrues nulla terra. Sequentur te ; etpostpeditem equitemque sedehit, utcuni poëta loquar, atra cura.

Socrates interroganti cuidam, quid ita peregrinatio sihi non profuisset? scite respondit, Non enim te deseruisti. Simile hic dixerim : et quocunque fugies, corruptum corruptoremque animum tecum habehis, comitem non bonum. Atque utinam comitem ! sed vereor ut ducem : quia non sequentur te adfectus tui, sed traiient.

(•) Cc-ci fait allusion à la distinction que faisaient les Stoïciens entre les différents mouvements de lame qui sont contraires à la Raison, ou en dehors d'elle. Ils les divisaient en deux classes : ils appelaient affec-

le vin ou le sommeil apaiser les premières émotions (') de la colère, de la douleur et de l'amour; mais jamais une maladie de l'âme, qui a poussé des racines et s'est consolidée. C'est la même chose ici : les voyages guériront peut-être quelques langueurs légères; ils ne guériront pas les peines véritables. En eiFet, les premiers mouvements nés du corps, en quelque sorte encore dans le corps, effleurent tout au plus, si j'ose parler ainsi, la partie superficielle de l'âme; c'est pourquoi il n'est pas étonnant qu'il suffise d'un simple coup d'épongé pour les faire disparaître. Il en est autrement des affections invétérées qui ont fixé leur siège ou plutôt leur empire dans les profondeurs de l'âme. Vainement tu erreras longtemps et de tous côtés ; vainement tu parcourras la terre entière et toutes les mers : tu ne les laveras dans aucune mer, tu ne t'en débarrasseras sur aucune terre. Elles te suivront : le noir souci s'attachera à tes pas, et, pour parler avec le poëte, il montera en croupe avec toi.

Quelqu'un demandait à Socrate pourquoi un voyage qu'il venait de faire avait été inefficace à le coiisoler; le philosophe répondit très bien : imrce que tu ne fes pas quitté toi-même. Je puis ici t'en dire autant : où que tu fuies, tu auras avec toi ton esprit corrompu et corrupteur, mauvais compagnon ; et plût à Dieu qu'il ne fût que ton compagnon ! Mais il sera ton guide, je le crains ; car les affections ne suivent pas , elles entraînent.

lions les premiers mouvements rares e^ superliciels, et maladies ceux qui étaient fréquents et invétérés.

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