‹ Traité de la constanceChapitre 28 sur 118 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Cette simnialion plus clairement démontrée par des exemples. Un mot en passant sur la Patrie réritalle, et S2ir la méchanceté des hommes qui trouvent un plaisir dans les maux des autres, quand eux-mêmes ils sont à Tahri.

Sois toi-même juge : que cette cause soit plaidée devant ton tribunal, mais comme autrefois avec le voile levé. Tu crains cette guerre : bien. Mais pourquoi la crains-tu? parce que la ruine et la destruction l'accompagnent. Cette ruine, qui frappe-t-elle ? les autres en ce moment, il est vrai ; mais plus tard elle peut arriver jusqu'à toi. Là, est la cause de ta douleur, si tu veux confesser la vérité, sans te faire mettre sur le chevalet; là, en est la source. Quand la foudre est tombée sur quelqu'un, tous ceux qui étaient dans le voisinage ont tremblé : de même dans ces grandes et communes catastrophes, le dommage n'atteint que le petit nombre, la crainte atteint tout le monde. Supprime cette crainte, tu supprimes du même coup la douleur. Que la guerre éclate aux Indes ou en Ethiopie, cela ne t'émeut en rien, le danger est loin de toi ; mais aussitôt qu'on la voit en Belgique, tu pleures, tu cries, tu te frappes

Xon enim illa patria mihi, inquies. Stulte,an non et illi homines eadem stirpe tecura et satu? sub eodem cœli fornice? in eadem terrae pila? Exigaum hoc quod hi montes coërcent, lii fluvii cingunt, patriara esse censés? Erras, uiiiversus orbis est, quacumque homines sunt cœlesti illo semine oriiindi. Egregie olira Socrates interroganti, cujatem se ferret? Mundanwn, respondit. Magniis enim erectusque animas non includit se istis ab opinione terminis : sed cogitatione et sensu totum hoc Universum complectitur, ut suum. Vidimus stultos et risimus, quos custos aut magister alligabat straminis vel exigui fili nodo : atque illi stabant quasi ferro aut vera compede devincti. similis nostra hase amentia, qui futili opinionis vinclo astringimur ad certam terrae partem.

Sed ut firmiora haec omittam (vereor enim ut possis concoquere :) addo amplius. si quis deus sponsor tibi per hoc ipsum bellum sit, agellos tuos intactes fore, domum pecuniamque sàlvam, teipsum in monte aliquo constituât velatum Homerica nube : etiamne dolebis? de te quidem hoc non ausim dicere, sed erit non nemo, qui gaudebit etiam, et oculos suos avide pascet in con-

le front et la cuisse. Pourquoi, si c'est véritablement pour eux-mêmes que tu déplores les malheurs publics?

Mais, me dis-tu, l'Inde n'est pas ma patrie. Insensé! Les hommes ne sont-ils pas tous de la même espèce et de la même souche que toi? sous la voûte du même ciel? sur le globe de la même terre? Bornes-tu l'idée de patrie à ce petit coin du monde qu'enferment ces montagnes et que ces fleuves arrosent? Tu te trompes. La vraie patrie est cet univers entier, partout où se trouvent des hommes nés ou à naître de la même semence divine. On demandait à Socrate de quel pays il était? — du monde, répondit-il avec une admirablejustesse. Un esprit vaste et élevé ne se laisse pas enfermer par l'opinion dans ces limites étroites : dans sa pensée, dans son intelligence, il embrasse tout cet univers comme sien. Nous avons vu, et nous n'avons pu nous empêcher de rire, des fous que le gardien ou le maître avait liés avec un brin de paille ou un fil léger, et qui demeuraient là immobiles, comme s'ils étaient retenus par des chaînes de fer ou par des entraves aux pieds : semblable est notre déraison quand nous nous laissons attacher par le lien futile de l'opinion à une certaine partie de la terre.

Je neveux pas insister par des arguments plus solides, car je crains que cette nourriture ne soit encore trop forte pour toi. Je n'ajouterai qu'un mot. Si quelque Dieu te garantissait que, pendant cette guerre, tes champs demeureraient intacts, ta maison sauve, ton argent en sûreté, et s'il te portait toi-même, loin du péril, sur quelque montagne, entouré de cette nuée protectrice dont parle Homère, te plaindrais tu encore?

fusa illa morientium strage. Quid abnuis, aut miraris? Ita insita nescio quae malilia humani ingenii fert, Lœtans, ut poëta vêtus loquitur, malo alieno. Atque ut poma quœdam gustu suaviter acerba sunt : sic aliense curse, securis nobis. Pone mihi aliquem in Oceani illo littore, qui naufragium spectet, adficietur sane, sed non injucundo quodam animi morsu : quia aliéna pericula videt, sine suo. at repone eumdem in jactata illa navi : dolebit scilicet alium dolorem. idem cum omnia fecimus, diximus, hic est : et nostra mala vere atque ex animo lugemus, publica dicis morisque caussa. Egregie Pindarus : Tô yàp d'-xs^ov -'.tCv. IlâvO' ôuw;. éjOj; 0 à.-r'j.h)y xaoo-'a xàoo; i'-xo oî/lô-p'.ov. Quamobrem aulseum hoc scagnicum tandem remove, Lipsi, et siparium complica : et missa omni simulatione, ostende te nobis vero doloris tui vultu.

Je n'oserais le dire de toi ; mais certes il y en a plus d'un, en j^areil cas, qui se réjouirait et qui, avide d'un tel spectacle, ne pourrait détacher ses regards de cet amas confus de mourants. Qu'y a-t-il là qui te répugne ou qui t'étônne? N'est-ce pas l'effet naturel de cette je ne sais quelle malice propre au caractère de l'homme qui, suivant le mot du vieux poëte, se réjouit du mal d'autrui? Les peines des autres, quand nous sommes nous-mêmes en sûreté, sont pour nous comme ces fruits dont la douceur est acerbe et qui néanmoins plaisent au goût. Place sur le rivage de l'Océan un homme en présence d'un naufrage : il sera sans doute affecté, mais la peine qu'il éprouve n'est pas sans charme, car il sait le danger d'autrui sans rien craindre pour lui-même. Place-le au contraire sur le même navire balloté par les flots, sa douleur sera d'une tout autre nature. Il en est exactement de même dans tout ce que nous faisons et disons sur les calamités publiques. Nous pleurons véritablement et du fond du coeur sur nos maux particuliers, et, par habitude et pour la forme, nous disons que nous pleurons sur les maux de tous. Pindare dit à merveille : nous ressentons tous de la même tna7iière notre propre infortune; mais de 7iotre âme est absente la douleur pour le deuil d'autrui. C'est pourquoi, Lipse, je t'engage à plier la toile du théâtre, et à tirer le rideau. Mets de côté toute simulation et montre-toi à nous avec le masque véritable de ta douleur.

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