‹ Traité de la constanceChapitre 51 sur 118 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Le quatrième et xéritable Destin expUq'ué. Un mot sur son 7iom. Sa déJi7iitîon. Qu'il diffère de la Providence.

Mais c'est assez du sentiment et du dissentiment des anciens sur cette matière. Pourquoi scruter avec trop de curiosité ou de subtilité des choses aujourd'hui tombées dans l'oubli ? Ma grande affaire c'est le véritable Destin que maintenant j'aborde et vais expliquer. J'appelle ainsi le décret éternel de la Providence, qui ne peut pas davantage être enfreint par les créatures que révoqué par la Providence elle-même. Et qu'on ne me chicane pas sur le nom de Destin [fatum) que je lui donne, car j'afRrme avec confiance que la langue Romaine ne m'en fournit aucun autre plus approprié à la chose. Les anciens en ont abusé? soit : nous, nous en userons; et tirant ce mot de la prison où les Stoïciens l'avaient resserré, nous le mettrons dans une meilleure lumière. Le mot latin que nous traduisons par Destin est fatum qui vient incontestablement du verbe farn, parler, et il signifie proprement la parole et l'ordre de Dieu (^). Or c'est précisément ce que nous cherchons ici.

Je définis donc le Destin, soit, avec l'illustre Pic de laMirandole, l'enchaînemeist, l'ordre des causes qui DÉPEND de la détermination DE DIEU, soit, en d'autres termes, d'une façon un peu plus obscure mais aussi plus

subtile, LE DÉCRET IMMUABLE DE LA PROVIDENCE INHÉ- RENT AUX CHOSES MOBILES, ET QUI FIXE IRRÉVOCABLEMENT

l'ordre, le lieu, le temps DE CHACUNE d'elles. J'ai

FiRMiTER REDDiT. Dixi, Provideutiae decretum , quia Theologis qui liodie (veiiia mihi in libero veri studio sit) non prorsus adsentior, qui id cum Providentia ipsa, re et nomine miscent. Scio arduum imo temerarium, 'j-spojs-wv illam et y-epo'jpâv-ov <ï>ja-!,v (Deum dico) verbis certis concipere velle aut adstringere, et quidquid ad illum : tamen ut humanse mentis captus est, persevero aliud Providentiam esse proprie, aliud nostrum Fatum. Nam Providentiam non aliter capio aiit considero, quam

ut IN DEC VIS SIT ET PCTESTAS OlINIA VIDEXDI, SCIENDI,

GUBERXANDi, et vis dico universa, indivisa, stipata, et, cum Lucretio loqnar, uniter juncta. At Fatum ad res ipsas magis descendere videtur, in iisque singulis spectari ; ut inquamsit digestio et explicatio communis illius Providentise distincte et per partes (^). Itaque illa in deo est, etei soli tribuitur : hoc in rébus, et iis adscribitur.

Tricari tibi videor, et quod ille ait, xsyyGov Toj-âv? Imo sumo haec, Lipsi, èmedio sermone vulgi; quo nihil raagis increbuit, quam ut dicamus, Meo bono fato id f'wri, aut malo : et, Hoc esseregniilliiis aut oppidi fatum .

(') C'est pour expliquer ce point que les Platoniciens ont fait la Providence triple. Plutarque en a fait autant. Cette divi.sion est inutile.

dit le décret de la Pî-ovidejice, et ici je réclame quelque indulgence dans cette libre étude de la vérité, parce que je ne suis pas d'accord avec les théologiens d'aujourd'hui qui confondent sous le même nom , comme étant une même chose, le Destin avec la Providence. Je sais combien il est difficile et même téméraire de vouloir définir et comme limiter par de certains mots cet être supersubstantiel et supercéleste. Dieu, et tout ce qui est de lui. Cependant, autant que le puisse comprendre l'intelligence humaine, je persiste à soutenir que la Providence est proprement une chose et notre Destin une autre. Je ne conçois pas et je ne considère pas la Providence autrement que comme étant la force et le

POUVOIR EN DIEU DE VOIR, DE CONNAÎTRE ET DE GOUVER- NER TOUT : et cette force, je dis qu'elle est universelle, unique , condensée et , j'ajoute avec Lucrèce , homogène et ne faisant qu'une. Or le Destin paraît s'appliquer davantage au détail des choses et se manifester dans chacune d'elles : en sorte que je puis le considérer comme étant la distribution et le développement de cette Providence générale agissant d'une manière distincte et partiellement (^). La Providence est en Dieu et ne peut être attribuée qu'à lui seul : le Destin est dans les choses et il y est limité.

Tu trouves que je fais bien des subtilités, et, comme l'on dit, que je 711 étudie à percer un grain de mil? Eh bien ! Lipse, je prends tout cela dans le langage vulgaire. Quoi de plus fréquent que d'entendre dire cela m'est arrivé par mon bon ou par mon mauvais Destin, ou bien tel fut le Destin de ce Royaume onde cette ville?

At de Providentia nemo sic loquetur : nemo, inquam, rebis ipsis eam tribuet , citra impietatem aut irrisum, Bene ergo dixi, in deo illam esse : hoc à deo quidem, sed intellegi in rébus.

Addo ampli us, Providentiam et si reapse a Fato indivulsara, tamen prœstantius quiddam et prius Fato videri : uti Solem prsecellere lumini, œternitatem tempori, intellectum rationi, vulgo adserimus in Sapientum scholis.

Sed ne dilatem hœc tristia, etsi nondum trita : vides ex istis caussam mihi justam discriminis, itemque nominis retenti contra novitium twv G£o).oyo'jj/.évwv Senatum. Nam prisci illi et olim conscripti Patres, nihil mihi invident aut inhibent quin verbo Fati in sana et vera notione fidenter utar(^).

Sed ut ad clarandam definitionem meam redeam, dixi Inhserens decretum ; ut ostenderem spectari Fatum debere in iis ad quae pervenit, non à quo venit.

Addidi, Rébus mobilibus, illud adsignificans. Fatum ipsum etsi immobile, motum tamen insitum et naturam non tollere à rébus : sed leniter et sine vi agere,

Cj Minutius, Isidore: Origéne, liv. VIII, chapitre dernier. Même Saint Thomas dAquin a fait un livre sur le Destin, et il l'a intitulé de ato.

Mais personne ne dira cela delà Providence : personne, à moins d'impiété ou de dérision, n'attribuera la Providence aux choses elles-mêmes. J'ai donc eu raison de dire que la Providence est en Dieu, et que le Destin vient de -Dieu mais doit être conçu dans les choses.

J'ajoute encore que la Providence, bien qu'inséparable du Destin, paraît cependant avoir quelque chose de supérieur et d'antérieur : de même que le soleil précède la lumière, que l'Éternité précède le temps, que l'intelligence précède la raison, comme nous le disons dans les écoles de philosophie.

Je ne veux pas prolonger outre mesure cette discussion austère, bien qu'elle ne soit pas encore suflSsamment approfondie : il me suffit de t' avoir montré les causes de mon dissentiment , et pourquoi je maintiens le nom de Destin, malgré le Sénat novice de nos Théologiens. Quant aux anciens Sénateurs, aux saints Pères de l'Eglise, ils ne me contredisent en rien, ils ne me défendent en rien d'employer avec confiance le nom de Destin dans un sens sain et vrai fl.

Revenons et continuons à expliquer ma définition. J'ai àitle décret inhérent aux choses, pour indiquer que le Destin doit être considéré dans les choses auxquelles il parvient et non dans la source d'où il vient.

J'ai ajouté aux choses mobiles, pour signifier que le Destin, quoique immobile lui-même, n'enlève aux choses ni leur mouvement ni leur nature propres , mais qu'il agit doucement et sans violence, suivant les caractères et les propriétés imprimés par Dieu sur chaque chose : nécessairement dans les causes secondes, bien

ut ciiique rei impressa à deo signa postulant et notae. In caussis quidem (secundas intellego) necessariis, necessario : in uaturalibus, naturaliter : voluntariis, voluntarie : contingentibus, contingenter. Itaque rerum quidem respectu, vim nullam adfert aut coactionem : sed ut quidque natum est facere aut pati, ita dirigit singula et flectit.

At si id ad originem suam tamen retrahis, id est, Providentiam et Deum .- constanter nec timide adfirraandum, necessario omnia fieri quae Fato fiunt.

Postremo adjunxi, de Ordine, Loco, Tempore. firmans quod ante posui, Providentiam rerum omnium junctim esse ; Fatum per distributionem singularum. Et in Ordine, seriem nexumque caussarum intellego, quas Fatum définit, in Loco et Tempore, miram illani et numquam explicandam vim, qua omnia éventa et certis locorum sedibus, et temporum momentis, sunt adstricta. Fatum est Tarquinium regno ejici? fiât : sed adulterium praecedat. ordinem vides. Cœsarem interfici^ ita : sed in Curia etiam, et ad statuam Pompeji. locum vides. Domitianum à suis Ccçdi? caedetur : et illa ipsa hora , quam frustra vitabat , quincta. tempus vides.

entendu, qui sont nécessaires; naturellement dans les naturelles; volontairement dans les volontaires; accidentellement dans les contingentes. Ainsi donc, même au point de vue des choses, le Destin n'apporte aucune violence-, aucune coaction; mais il dirige et plie chaque chose de manière à ce qu'elle fasse ou souifre ce pour quoi elle a été créée.

Néanmoins, si tu le considères dans son origine, c'est à dire dans la Providence et Dieu, tu peux affirmer hardiment et en toute confiance que tout ce qui se fait par le Destin se fait nécessairement.

Enfin j'ai terminé en rappelant Vordre, le lieu, le temps de chaque chose, pour confirmer, ce que j'ai dit auparavant, que la Providence exerce son action sur l'ensemble des choses et que le Destin n'est que sa ■ distribution sur chacune d'elles en particulier. Par l'ordre, j'entends la série et l'enchaînement des causes que le Destin détermine ; par le lieu et le temps , cette force merveilleuse et jamais expliquée qui assigne à chaque événement un lieu dans l'espace, un moment dans le temps. Est-ce le Destin qui a renversé Tarquin de son trône ? soit, mais l'adultère a précédé : tu vois l'enchaînement. Est-ce le Destin qui a fait assassiner César? oui, mais dans la Curie, aux pieds de la statue de Pompée : tu vois le lieu. Le Destin veut que Domilien soit massacré par les siens? qu'il soit égorgé, mais à cette même heure contre laquelle il cherchait toujours à se prémunir, à la cinquième : tu vois le temps.

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