CHAPITRE XX
Que ce Destin dij'ère de cehii des /Stoïciens, sons quatre rapfoi'ts. L'on démontre avec plus de soin coinmeut il ne violente pas la volonté, et que Dieu n'est ni l'inspirateur ni l'auteur du mal (M.
As-tu suffisamment compris toutes ces choses, jeune homme? faut-il t'allumer encore un flambeau qui fasse plus clair ?
— Oui, plus clair, Langius, répondis-je en secouant la tête, plus clair, ou vous me laisserez éternellement dans cette nuit. Qu'est-ce que ce subtil tissu de distinctions? ces lacets captieux de questions? Croyez-moi, j étais en garde contre des pièges que je redoutais, et j'ai accueilli comme autant d'ennemis vos paroles si bien ordonnées et sans décision.
Langius me répondit en souriant : Rassure-toi; il n'y a point ici d'Annibal : tu es tombé non dans une embuscade, mais dans une place de refuge. Je te donnerai de la lumière. Mais, d'abord, dis-moi : où et dans quelle partie de mes explications ta vue se trouble-t-elle ?
— Dans celle, Langius, qui traite de la force et delà nécessité. Je ne comprends pas du tout en quoi votre Destin diffère de celui des Stoïciens dont vous prétendez le distinguer. Il me semble que vous acceptez en fait ce dont vous vous défendez dans les termes, et que ce que vous chassez parla porte, vous le faites rentrer par la fenêtre.
Laiigius prompte, Absit, Lipsi, inqiiit, absit. Non enitïi ego vel per somiiium Fatum ullum Stoïcorum induco : nec anus illas recoquo diu extinctas : modestum piumque Fatum profero, quod ab illo Violento quatuor his finibus abjungo. Illi deum Fato subjiciunt, nec lupiter ipse apud Homerum, cum maxime vellet, Sarpedonem suum eripuit ejus vinclis : at nos Fatum deo. quem liberrimum omnium rerum auctoremet actorem esse volumus, et transcendere cum libuit ac rumpere implexa illa agmina et volumina Fati. Item illi ab aeterno fluentem seriem caussarum naturaliiim constituunt. nos nec naturalium caussarum semper, (deus enim prodigii aut miraculi caussa, saepe citra, imo contra naturam egit :) nec ab œterno : quia secundas caussse non seternœ. Origo enim iis certe cum mundo. Tertio, illi tô £voeyô;j.£vov sustulisse videntur è rébus : nos id reddimus, et quoties secundse caussae taies sunt, Contingens fortuitumque admittimus in eventis. Postremo voluntati vim illi intulisse visi violentam. abest hoc à nobis, qui et Fatum ponimus, et in gratiam tnmen reducimus cum arbitrii libertate. Ita enim Fortuna? et Casus fallacem ventum fugimus, ut navimhanc ad Necessitatis scopulum non allidamus.
— Il n'eu est rien, Lipse, répondit vivement Langius, il n'en est rien. Je n'admets pas, même en rêve, le Destin des Stoïciens, et je ne songe nullement à ressusciter ces vieilles Parques mortes depuis longtemps. Je mets en avant un Destin modeste et pieux, que je sépare du Destin violent par quatre délimitations bien tranchées. Les Stoïciens soumettent Dieu au Destin, et, dans Homère, Jupiter lui-même ne peut, malgré son vif désir, arracher au Destin son fils Sarpedon. Nous, au contraire, c'est le Destin que nous soumettons à Dieu, Dieu, que nous voulons être l'auteur et le modérateur infiniment libre de toutes choses, Dieu, à qui nous reconnaissons tout pouvoir de transgresser et de rompre à son gré toutes les mailles et tous les nœuds de la chaîne du Destin. En outre, les Stoïciens supposent un enchaînement continu des causes naturelles, établi de toute éternité : nous n'admettons pas, nous, que cet enchaînement soit continu, car Dieu, dans les prodiges et dans les miracles, peut agir en dehors et même à l'opposé des lois de la nature : ni qu'il soit établi de toute éternité, puisque les causes secondes ne sont pas éternelles et qu'elles ont certainement commencé à la création du Monde. Troisièmement, les Stoïciens paraissent enlever le contingent à l'ordre des choses : nous, nous le restituons et nous admettons, parmi les causes secondes, le contingent etle fortuit dans les événements. Enfin, ces mêmes philosophes semblent avoir opposé à la volonté une force qui la contraint et qui la violente : cette idée est loin de nous. Si nous établissons le Destin, nous le concilions avec le libre arbitre de chacun, et nous
Fatum est? sed prima uempe caiissa. quai adeo secundas mediasque. non tollit, ut non nisi (ordinatim quidem et w; è-l tô 7t).£r;ov) per eas agat. At inter secundas etiam Voluntas tua est : quam fuge credere, ut deus ille cogat aut tollat (^). Hic error omnis in ista re, hpec nubes, nemo scit aut cogitât se velle quod vult Fatum : et dico, libère velle. Deus enim ille qui res ereavit, rébus utitur, sine corruptione rerum. Sicut supremum illud cœlum inferiores omues orbes ita secura ducit, ut proprium eorum motum non abrumpat aut sistat : sic Deus fati impetu humana omnia trahit, sed peculiarem cujusque vim aut motionem non tollit. Arbores et fruges voluit crescere? crescunt sine ulla vi, per naturam. Homines deliberare, eligere ? délibérant sine ullavi et eligunt, per voluntatem. Et tamen hoc ipsum quod electuri fuerunt, vidit ipse ab seterno : sed vidit, non coëgit; scivit, non sanxit ; praedixit, non praescripsit f). Quid titubant hic nostri Curiones? Miselli ! non alius mihi locus videtur in clariori luce, nisi quod petulca ista mens idemtidem se scalpit et exaspérât, mala quadam scabie infecta litigandi et differendi.
(') Saint Augustin a dit finement à ce sujet: La volonté ne peut pas ^tre contrainte ni amenée à vouloii- ce qu'elle ne veut pas; car nous ne voulons pus quand nous ne voulons pas.
échappons ainsi au vent trompeur de la Fortune et du Hasard qui ferait échouer notre esquif sur cet écueil de la Nécessité.
Qu'est donc le Destin ? Une cause première qui ne supprimeras les causes secondes et intermédiaires, qui n'agit que par elles, suivant l'ordre établi et le plus souvent. Mais ta volonté fait partie des causes secondes : donc tu ne dois pas croire que Dieu la violente ou la supprime (^). Là est la source de l'erreur; là, le brouillard : personne ne sait et ne pense qu'il veut, qu'il veut librement, précisément ce que veut le Destin, Dieu, qui a créé tout, use des choses sans les altérer. De même que le firmament entraîne dans son mouvement tous les globes inférieurs sans contrarier ni arrêter leur mouvement : ainsi Dieu entraîne, par l'impulsion du Destin, la totalité des choses humaines, sans ôter à aucune sa force particulière ni son mouvement propre. 11 a ordonné aux arbres et aux fruits décroître? Ils croissent sans aucune violence, parleur nature; aux hommes de délibérer et de choisir? ils délibèrent librement et choisissent à leur gré. Et cependant. Dieu a vu de toute éternité précisément ce que chacun d'eux choisirait; mais il a vu et il n'a pas forcé; il a su et il n'a pas réglé; il a prédit et il n'a pas prescrit {^]. Qu'est-ce donc qui peut offusquer ici nos docteurs ? Les chétifs ! Pour moi, je ne vois rien de plus clair. Il faut pour y contredire un de ces esprits qui, comme un taureau furieux, s'excitent et s'exaspèrent eux-mêmes, emportés par la triste rage de disputer ou de disserter.
(') Saint Jean Damascéne.
Quomodo enim, inquiunt, si Deus praevidit peccaturum me, necfalli prœvisio illa potest, non necessario peccem? Fateor, necessario : sed non pro tua mente : libéra voluntate hic interveniente. Nempe hoc providit, ut eo modo pe'cces quo providit : providit autem ut libère : igitur necessario libère peccas. Satin' hoc clarum ?
Sed urgent iterum, At enim deus in nobis auctor omnis motus. Communiter auctor, fateor : sed non nisi boni fautpr. Ad virtutem accingeris? illo sciente et juvante sit. ad vitium? sciente et sinente, Nec ejus hic aliqua culpa. Equum insideo et impello debilem et claudum : quod impello, à me est; quod debilem, ab ipso. Citharam pulso dissonamet nervis maie vinctam : quod tamen discordât, instrumenti vitium esse fatebere, non meum. Terra haec ipsa arbores et fruges omnes alit commun! succo : sed illœ salutarem fructumproferunt, alise venenum. quid dices? à terra hoc esse, an potius ab iusita arborum vi, quae alimentum bonum decoquunt in suum virus? Simile hic est. et a deo quidem quod movere; à te et in te, quod ad malum.
Denique ut concludam de hac Libertate : Fatum veluti praesultorest.etfunem ducitinmundi istachorea:
Comment, disent-ils, si Dieu a prévu que je pècherais, et si cette prévision ne peut être trompée, est-ce que je ne pèche pas nécessairement? Je l'avoue, nécessairement, mais non comme tu le comprends : ta libre volonté intervient ici ; car Dieu a prévu que tu pècherais, mais de la manière dont il l'a prévu : or il a prévu que tu pécherais librement : donc tu pèches librement et nécessairement. Est-ce assez clair?
Mais ils insistent encore et ils disent : Cependant, puisque Dieu est en nous l'auteur de tout mouvement ? En général, oui, je l'avoue : mais il n'est le fauteur que du bien. Vas-tu vers la vertu? Dieu le sait et il t'aide. Vas-tu vers le vice? Il le sait et il te laisse faire. Il n'j a là pour lui aucune faute. Je monte et je pousse en avant un cheval faible et boiteux. Que je le pousse en avant, c'est mon fait : mais que ce cheval soit infirme, c'est le sien. Je joue d'une guitare qui n'est pas d'accord, et dont les cordes sont mal tendues : tu conviendras que, s'il n'est pas d'accord, c'est le défaut de l'instrument et non le mien. La terre nourrit d'un même suc tous les arbres et toutes les plantes : mais parmi celles-ci les unes produisent de bons fruits, d'autres du poison : qu'en diras-tu ? Est-ce la faute de la terre ? n'est-ce pas plutôt celle de la nature spéciale de la plante, qui transforme en son virus un aliment bon en lui-même? C'est la même chose ici. Dieu te donne le mouvement : si tu en profites pour faire mal, cela est de toi et en toi.
Enfin, pour conclure sur ce chapitre de la liberté, je dis : Le Destin est comme le Coryphée tle la danse;
sed ita, ut partes aliquae nostrae siiit voleudi semperaut iiolendi. uec ultra, non enim efficiendi : quia arbitrium saltem relictum homini, quo reluctari et obniti deo libeat : non visetiam, qua possit. Ut in navi ambulare milii fas, et per foros discurrere aut transtra, sed nihil minutus hic motus valet ut impediat ejus cursum : sic in fatali liac navi, qua omnes vehimur, currant licet voluntates nostrse et transcurrant, non via eam ejicient aut sistent. Temperabit et habenas moderabitur semper suprema illa voluntas : et quo visum erit cumque, currum hune diriget leni quodam fraeno.
CAP. XXL
Conclusio tractationis de Fato. Monitum, pericuU plenam et ancipitem eam esse, non curiose indagandam. denique adhortatio séria ut vires animo imprima^itur à Necessitate.
Sed quid ego ista ? verto proram, et removeo me ab hacCharybdi, quae multorum ingénia absorpsit. Ciceronis hic naufragium video , qui Providentiam maluit tollere, quam delibare aliquid de humana libertate. Ita dwn homines libéras fecit, (ait eleganter antistes
il mène le branle clans ce monde , mais de telle manière que nous soyons toujours libres, non pas de faire, mais de vouloir ou de ne pas vouloir : rien de plus. Car à l'homme est au moins laissé son libre arbitre qui lui permet de vouloir lutter contre Dieu, de faire des efforts contre Dieu ; mais il n'a pas la force pour le pouvoir. De même que dans un navire je puis me promener, marcher sur le pont, monter sur les bastingages, sans que ce mouvement diminue en rien la marche du navire : ainsi, dans ce vaisseau fatal qui nous emporte tous, nos volontés peuvent librement se manifester en tous sens ; mais nous ne pouvons ni arrêter la course du vaisseau, ni le jeter hors de sa route. La volonté suprême tient toujours les rênes; elle les modérera toujours à son gré, de manière à diriger le char constamment et sans efforts vers le but qu'elle a fixé d'avance.