‹ Traité de la constanceChapitre 9 sur 118 · AU LECTEUR AVANT-PROPOS POUR MA CONSTANCE · texte numérisé non relu

AU LECTEUR AVANT-PROPOS POUR MA CONSTANCE

Lecteur, si, dans cette seconde édition, je t'adresse une seconde fois la parole, cela arrive contre mon désir, mais non contre mon attente. J'avais prévu et même prédit d'avance tous ces jugements.

On m'impute d'avoir traité ce sujet avec trop peu de piété, et dans certains endroits avec trop peu de vérité.

Trop peu de piété, en ce que je parais, dit-on, avoir fait seulement œuvre de Philosophe , et n'avoir pas tiré parti de tout ce que j'aurais pu et dû emprunter aux lettres sacrées. Ce reproche m'est très agréable. Je veux y faire une réponse simple et sans ambages. J'aime que l'on me demande avant tout une profession ouverte de piété. J'engage seulement les critiques à considérer d'abord avec attention mon projet et mon but. Ai-je voulu traiter une

et scopum. Si inihi Theologum agere propositum, aberravi : si Philosophum, ciir culpant?

Haurimus enim è lacunis, inquiunt, quœ liceat è purissimo divinarum litterarum fonte. Hucne me vocant? At ego ex animo testor et respondeo, non aliam me viam salutis nosse, quam hanc qufe per unum illum et directum limitera ducat : ad quem tamen percurrendiim, humanas etiam litteras laxamenti aliquid afferre censeam, imo adjumenti. Augustini consilium esse scio, quœ à Philosophis scripta sunt collig'ere, et in iisiim nostrum vindicare, jiossessoHbns illis injustis erejjta. Hoc sequi volui : et peccavi? Peccassem, fateor, si purum hune et mysticum religionis nostrœ liquorem corrupissem veteri aliqua et olenti ftece. At contra institi : et sordentem per se, parumque mundam doctrinam, depurgare atque illustrare aggressus sum novo isto Sole. Cui bono autem id non bonum? In pugna, equitum aut statarii militis prsecipuara operam esse scimus : spernisideo sagittarios et funditores? In domo extruenda arcbitecti maximam laudem et usum : tollesne opéras igitur et administres? Idem hic censé, divinae illse litterœ veri roboris, verse virtutis et constantise solidae effectrices : nec tamen humanam prorsus Sapientiam sperne : eam dico quœ non se effert, sed servit placide et ancillatur. Lapides, cœmenta, calcem, ex veteri et

. thèse théologique? En ce cas, je me suis trompé; mais si c'est une thèse philosophique qu'ont-ils à me reprocher?

On dit que nous puisons dans des marais ce que nous aurions pu puiser à la source très pure de l'Écriture sainte. Est-ce là qu'on m'appelle? Eh bien je proteste hautement et je réponds que je ne connais pas en effet d'autre voie de salut que celle qui va par ce sentier unique et droit : mais que, cependant, pour le parcourir, je trouve aussi dans les lettres humaines un soulagement et même un secours. Je connais le conseil de saint Augustin, de faire un choix dans les écrits des Philosophes et de revendiquer pour notre usag-e les bonnes choses que nous arrachons à ces injustes possesseurs. C'est ce conseil que j'ai voulu suivre. Ai-je eu tort? J'aurais eu tort, je l'avoue, si j'avais corrompu cette liqueur pure et mystique de notre religion en y mêlant quelque lie vieille et de mauvaise odeur. Mais j'ai fait tout le contraire. J'ai abordé une doctrine vicieuse par elle-même et peu limpide, et j'ai entrepris de l'expurger et de la clarifier aux rayons de ce nouveau soleil. A quel propos cela ne serait-il pas bon? Nous savons que dans une bataille l'effort effectif et principal est celui de la cavalerie et de l'infanterie : méprise-t-on pour cela les archers et les frondeurs? Dans la construction d'une maison, la plus grande gloire et le plus utile travail sont pour l'architecte : est-ce une raison de rejeter les ouvriers et leurs servants? C'est la même chose ici. Les lettres divines sont le foyer efficace de la vraie force, de la vertu véritable et de la constance solide. Cependant il ne faut pas mépriser la Sagesse humaine, non celle qui s'emporte et veut dominer, mais celle qui obéit paisiblement et qui est comme la servante de l'autre. Nous ramassons les pierres, les ciments, la chaux de ce vieil édifice de la Philosophie

diu lapso fiedifîcio illo Philosopliiœ comportamus : ne invide lucellum hoc arcliitecto, et patiare materiam hanc substerni saltem in fandamentis.

At enim sacra illa meliora, nec verbis iis abstinendum fuit. Meliora fateor : sed adde etiam graviora. Lacertos ineos expendo, et artus artesque libro : cur onus mihi imponi patiar, cui non sim ferendo? Tlieologis, id est, magnis altisque viris (et eximios multos hœc œtas tulit) magna ista et alta relinquo : mea cymba leget litus. Phi-

sophum ego agam : sed Christianum.

Nam de verbis, quid turbant? Non quo stilo ea scripta sint, sed quo sensu videant : nec an usitate, sed an vere. Si enim recti sensus, quid refert in re tam ardua, quo vélo ant veste (modo non indecora") eos texerim? Si vani : convincant.

Nempe hoc ipsum volumus, ajunt : et quœdam à te scripta non ex fide. De recta Ratione erras, quam cum prisais illis exaggeras nimis et attollis. Egone? verbis fortasse illorum : sensu numquam meo. Nam ne ipse erres, uno verbo hoc tester : nullam me rectam puramque Rationem intelligere, nisi à Deo directam, nisi h fide illustratam.

Sed qua', malum, illegitima ista captio est, cum génère

depuis longtemps écroulé : n'enviez pas ce petit profit à l'architecte et permettez- lui d'employer ces matériaux au moins en sous-œuvre et dans les substructions.

Mais vous ne deviez pas négliger, môme dans les termes, les matériaux meilleurs que fournit l'Écriture sainte. Meilleurs, j'en conviens, mais aussi plus lourds. J'étends mes bras, je consulte la force de mes membres, le jeu de mes articulations : pourquoi me laisserais-je imposer un fardeau que je ne saurais soutenir? Je laisse ces choses grandes et élevées aux Théologiens, c'est à dire à des hommes grands et élevés eux-mêmes, comme ce siècle en a compté beaucoup d'érainents. Ma barque à moi côtoie le rivage. J'agis en Philosophe, mais en Philosophe chrétien.

Quant aux mots, pourquoi s'en offusquer? Ce qu'il faut rechercher c'est le sens et non le style de mes écrits. Examinez si mes écrits sont non seulement utiles, mais vrais. Si mes sentiments sont justes, qu'importent, dans une matière si difficile, les voiles ou les vêtements sous lesquels j'ai pu les exposer, pourvu que j'aie observé les convenances? Si ces sentiments sont faux, qu'on me le prouve.

C'est précisément ce que nous voulons, m'est-il répondu : certaines choses que tu as écrites ne sont pas conformes à la foi ; tu te trompes sur la droite "Raison, tu l'exagères et tu l'exaltes trop avec ces anciens. L'ai-je fait? Peut-être dans leurs expressions que j'ai reproduites, mais jamais dans ma pensée. Pour qu'on ne puisse s'y tromper, j'atteste ici en un mot que je ne reconnais pour Eaison droite et pure que celle que Dieu dirige et que la foi éclaire.

Mais, en vérité, n'est-ce pas une subtilité illégitime, quand une pensée est bonne dans tout son ensemble, que

de toto senteiitia bona sit, quserere in verbi uiiius aut alterius latebra calumnise aiisam ?

Ratio ipsa, et suis viribus, non diicit nos ad Deum, non ad verum : sed taraen ut in aqua aut pelvi defectum Solis intuemur, idque per S'olis ipsius radios oblique et quodam flexu; sic in ista, res divinas : sed cave censeas aliter, quam per Deum ipsum. lam de fato aut fatalibus, de impiis ob bonum puuitis, si quid nimis exacui, aut ab aliis acutum arripui : itemque dolorem aut affectu's si arcte nimis coërcui : velim ab ïequo lectore œquiter legi et intellegi; quam ad rem prseivimus nunc aliquot ad oram Notis. Mibi quidem mens ubique bona : et si alibi liumana hœc lingua aut calamus titubavit, ne aspere quœso nimis luam. Sum enim ex iis, quibus Pietas in corde magis, quàm in ore ; quique factis exerceri eam acriter malim, quam verbis. Nec sœculum hoc satis mihi placet, (audebo dicere) quo nullum unquam feracius religionuni fuit , sterilius pietatis. Quœ contentiones ubique? quœ rixse? Et cum omnia fecerint, cum cœlum et terram subtilis ingenii ala pervolarint; quid aliud, quam, cum Aristophanpeo Socrate, âecoêaToOvT'/?

Habes, mi Lector, brevem pr?pscriptionem nostrara : qufç tamen pequo tibi nimia, satis vel iniquo. Te cum cura nifiueo hortorque, ne avocent et avertant animum à ger-

de clierclier un prétexte à la calomnie dans l'équivoque de tel ou tel mot?

lia Raison, par ses forces seules, ne suffit pas à nous conduire à Dieu et au vrai. Or, comme nous regardons une éclipse de soleil dans de l'eau ou dans un bassin, mais à l'aide des rayons du soleil lui-même qui viennent s'}^ réfléchir obliquement ; ainsi, dans la Raison, nous étudions les choses divines, mais, prends-y bien garde, non autrement qu'à l'aide de Dieu lui-même. Si, en parlant du Destin ou des choses fatales, ou des impies punis pour le bien, j'ai, en quelque point, trop subtilisé ma pensée ou emprunté aux anciens des pointes trop aiguës; ou si j'ai contenu la douleur ou les affections dans des limites trop étroites, je désire que le lecteur juste me lise et me comprenne justement, et c'est dans ce but que j'ai mis quelques notes à la marg*e. Assurément partout mon intention a été bonne. Si, quelque part, ma langue et ma plume, qui sont d'un homme après tout, ont pu hésiter ou faiblir, je supplie qu'on ne m'en punisse pas trop sévèrement. Je suis de ceux qui ont la piété dans le cœur plus que sur les lèvres ; j'aime mieux la pratiquer dans mes actes, que d'en faire montre dans les paroles. Même, j'oserai le dire, ce siècle ne me satisfait point, parce qu'il n'y en eut jamais aucun plus fertile en sectes religieuses, plus stérile en piété véritable. Que de controverses de tous côtés? Que de querelles? Et, au bout du compte, quand tous ces disputeurs ont ainsi parcouru le ciel et la terre sur l'aile d'un génie subtil, qu'ont-ils fait de plus que de marcher dans les nuées avec le Socrate d'Aristophane ?

ïu as là, Lecteur, mon bref avant-propos. Il sera de trop, si tu es juste, suffisant si tu es injuste. Je t'avertisavec soin et je te conseille de ne pas laisser ces nouveaux

mano Philosophie studio novi Domitiani isti : qui non eam solum (facultas modo et vires sint) sed in exsilium pellant omnes bonas artes. Priscos illos potius Patres vide, GraBCos Latinosque, denso agmine à nobis omnes stant, et modestum Philosophiae studiuni non ferunt in Christiano solum, sed inculcant et suadent; quorum auctoritatis scuto, satis me putem sine alia ulla ratione contra gigantes istos tectum.

Nam Philosophiam cur uberius verbis laudem? Frustra, quia ut montium altitudo procul non apparet, sed cum accesseris : non item hujus splendor, nisi cum pernoris. Pernosci autem sine Christiana veraque religione non potest : quamx prselucentem si tollis, fateor ecce et clamo, ludibrium illa, vanitas, delirium est. Bene Tertullianus : Cui xeritas cognita, sine deo? cui deiis, sine Christo? In qua sententia finio, et serio conquiesco. Velim tu mecum.

Domitiens dégoûter et détourner ton esprit de l'étude de la Philosophie. S'ils en avaient la puissance et la force, ils banniraient non seulement la Philosophie, mais avec elle tous les beaux-arts. Vois plutôt ces anciens Pères Grecs et Latins qui se présentent à nous en bataillons pressés et qui, non seulement, permettent mais qui commandent et conseillent aux Chrétiens l'étude modeste de la Philosophie. Leur autorité m'est une égide qui me suffit ; je ne crois pas avoir à chercher dans aucune autre raison un abri contre ces géants.

Pourquoi louerais-je la Philosophie avec des mots plus abondants? Ce serait inutile. De loin on n'apprécie pas bien la hauteur des montagnes ; il faut s'en approcher. Il en est ainsi de la Philosophie ; il faut la connaître pour juger de sa splendeur. Mais on ne peut la connaître sans la religion chrétienne, la vraie religion. Si tu enlèves cette lumière, je suis le premier à le confesser, à le proclamer à haute voix, tout n'est plus qu'illusion, vanité, folie. TertuUien a bien dit : q%ii connaît la vérité sans Dieu? et Dieu sans le Christ? Sur cette pensée je finis et je me repose en pleine paix. Puisses-tu en faire autant avec moi !

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