‹ Traité de la fièvre jaune (volume 2)Chapitre 10 sur 22 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

De toutes les maladies qui affligent Thumanité f celle que nous allons étudier est ^ sans contredit, une des plus cruelles, soit par le nombre prodigieux de personnes qu elle attaque , soit par l'extrême danger qu elle entraîne toujours avec elle , soit enfin par la rapidité et la variabilité de ses périodes, qui ne permettent à lart d^offrir à la nature que des secours précaires et trop souvent impuissans.

On est en divergence d'opinion pour savoir si celte maladie était connue d'Hippocrate et des médecins de l'antiquité , ou si son origine parmi nous ne remonte qu'à la découverte de FAmérique, Les médecins qui la croient originaire du nouveau continent , soutiennent la dernière opinion* La première, au contraire, est adoptée par ceux qui ont considéré l'aflfection^comme étant seulement le résultat d'un concours de causes naturelles ; ceux-ci s'appuient même sur certains passages des écrits d'Hippocrate pour prouver leur assertion. Je ne discuterai pas si ces passages sont suffisans ou non , je crois que cela importe trop peu»

Pour démontrer qu'une maladie a toujours existé , il suflSt de faire voir que les causes qui peuvent la produire , ont existé et ont pu agir de tout temps , et qu'il en est ainsi de celles qui produisent la maladie qui nous occupe^ c'est ce qui résultera évidemment de la discussion que j'élèverai sur son origine. Dans le moment , il suffit de dire qu'il est vrai que cette maladie n a commencé à être bien connue que depuis environ deux siècles. Quelques voyageurs sont les premiers qui, dans leurs récits, nous en aient donné des descriptions un peu exactes ; depuis eux divers médecins s'en sont spéciale* ment occupés, et aujourd'hui nous en avons plusieurs excellens traités.

Comme cette maladie ne règne pas d'une manière continue dans les pays qu'elle peut ravager, comme elle en a disparu quelquefois pendant des temps si longs qu'on ne se l'est rappelée que par tradition , ou que même on l'a eu entièrement oubliée quand elle sy est montrée de nouveau , presque chacun de ses règnes a été marqué par un nom différent. Un des plus anciens qu'on lui connaisse , c est celui de coup de barre ; il lui fut donné à cause d'une douleur dans la cuisse , semblable à celle que procurerait un coup de barre sur cette partie. Le

père du Tertre qui nous donne cette explica<« tion, ajoute qu'alors, dans les colonies françaises, on la nommait aussi simplement pesée ou épidémie. Presque par tout on l'a connue sous le nom de vomissement noir , parce qu'en effet le vomissement noir est un de ses symptômes les plus constans, quoiqu'il puisse manquer quelquefois; et sous celui àe fièvre jaune , parce que la couleur jaune se répand presque toujours sur le corps des individus atteints de cett^ maladie. Dans les Antilles, on crut que le vais^ seau rOriflamme , l'avait transportée de Siam à la Martinique , et on la nomma mal de Siam^ En bien des lieux , on remarqua qu'elle frappait un grand nombre de matelots, et on l'appela matelote.

Outre ces noms et une foule d'autres que Ton trouvera dans les écrits des divers voyageurs f tous donnés par le peuple d'après celui des caractères, ou celle des circonstances de la maladie qui avaient le plus vivement frappé son esprit , il en est beaucoup encore qui ont été- donnés par les auteurs médecins daprès l'idée qu'ils se sont faite de sa nature. Je ine contente de citer les principaux; l'idée d'où ils tirent leur origine se présentera d'elle-même. Tjrphus icterodes, Sauvages; continua piUrida

icterodes caroliniensis , Machriàe ; Elodes icierodes , Vogel ; fehris maUgna flava Jndiœ oc-* cidenialis , Makittrick ; febris maligna. biliosa j4mericce, Moultrie; synochus icterodes , William Currie; causus tropicus endemicus, Moseley ; remitting jellow fever {fihvve rémittente bilieuse jaune), Rushj malignant pestilentiel fevery (fièvre maligne pestilentielle) , Chisholm ; Jièvre gastro^adjnamique , Pinel j typhus dA^ mérîque , Bally ; etc.

De tous ces noms ; le plus souvent employé, et par conséquent le plus généralement connu , c'est celui de fièvre jaune, qui , toutefois , ne vaut guère mieux que les autres. Pour qull fût vraiment bon , il faudrait que le symptôme d'après lequel on a voulu désigner la maladie , ne parut qu'avec elle , ou tout au moins qu'elle ne parût jamais sans lui , ce qui est loin d'avoir lieu ; cependant , comme pour se permettre d'enrichir une synonymie déjà aussi riche , il faudrait être sûr de trouver un nom parfait, ou du moins bien meilleur que ceux qui existent , ce que je crois impossible de faire encore; comme d'ailleurs , celui de fièvre jaune est si généralement usité, que malgré ses vices, il ne peut plus prêter au doute , je Fai adopté et je m'en servirai exclusivement.

La fièvre jaune ne se montre que dans les coatrëes soumises à une température chaude ou au . moins tempérée ; le pays le plus froid dans lequel on lait vue régner, c est Rochefort , situé sous le 4^^. degré de latitude; on ne Vy a vue régaer qu'une fois , et elle n'y fut pas très-violente. Sous les climats chauds, elle peut régner toute Tannée , mais sous les climats tempérés , elle ne se montre que vers la fin de l'été , encore faut il que dans cette saison , la chaleur ait été forte , continue et soudaine. Toutefois , il faut bien se garder de penser que ces condi^ tions de la chaleur soient seules suffisantes pour produire la fièvre jaune ; il est besoin pour cela qu'elles soient unies à d'autres circonstances que je ferai connaître plus tard. Dans toutes les contrées où cette réunion a lieu , la maladie se montre, elle ne peut se montrer jamais où cette réunion, n'existe pas : des faits nombreux prouveront cette assertion, et expliqueront pourquoi la plupart des Indes Occidentales, une grande partie des deux Amériques , certaines côtes del l'Asie et de l'Afrique , enfin , quelques provinces de l'Europe, sont ravagées par la fièvre jaune , tandis qu'une foule d'autres pays aussi chauds , en sont entièrement exempts ; ces faits paraîtront concluant, je l'espère; mais ce n'est pas encore le lieu de les exposer.

La fièvre jaune que Ton voit généralement netre que sporadique, devient assez souvent épidémiqueé Comme toutes les affections de cette nature , dans chacun de ses règnes elle se fait reconnaître à dés caractères constans ; mais à chacun d eux aussi elle présente des variations plus ou moins grandes , soit dans les sympto** mes, soit dans l'intensité , soit dans les terminaisons. De là naît l'impossibilité de faire une description qui convienne dans tous les temps I ce qui serait nécessaire cependant dans un traité général. Pour éluder cet obstacle^ je me contenterai dabord de décrire seulement la maladie telle que je lai observée à Philadelphie en 1795; mais aussitôt après , je ferai connaître les variations essentielles qu elle a offertes dans d autres épidémies ; par ce moyen, j'éviterai d'en donner une description qui y pour convenir toujours, pourrait bien ne ressembler jamais; et cependant, je ferai connaître tous les phénomènes que la maladie peut pré" senter.

Je diviserai mon ouvrage en trois livres :

!**• La description de la fièvre jaune , telle que je l'observai pendant l'épidémie qui ravagea Philadelphie en 1795. 2*. L'exposé des caractères de cette fièvre et ré£.ude des chan-

gemens qu elle peut e'prouver. 5"". L'énumération des résultats généraux obtenus par Tinspection des cadavres des individus qu'elle a fait périr. 4^. Enfin , quelques histoires particulières de cette maladie , sôit quand lart a échoué contre elle, soit quaiid il a été couronné du succès. Tels seront les sujets des quatre chapitres qui composeront le premier livre.

Dans le second , qui contiendra trois chapitres, i**. je chercherai à faire bien connaître toutes les causes de la maladie. Comme elles sont toujours les mêmes, en tout temps et en tout lieu , je n'éprouverai pas l'obstacle qui se sera présenté dans la description des symptômes, et ce que je dirai devra être pris dans le sens absolu. 2^. Je définirai l'infection et la contagion, et je poserai les lois générales de ces deux modes morbifiques. S*". Je ferai l'application de ces lois aux phénomènes qui caractérisent la fièvre jaune, considérée surtout sous sa forme épidémique; et, par les détails que je donnerai alors, et par quelques considérations générales qui suivront aussitôt , j'essaierai de déterminer quelle est la nature de la fièvre jaune.

Enfin , dans le troisième livre je m'occuperai

du traitement que l'on doit employer contre une si cruelle affection; il sera composé de deux chapitres; Tun sera consacre à 1 étude du traitement curatify et l'autre , à Tétude du traitement prophylactique.

Ce plan est dicté par la nature même du sujet f et je le suivrai dans toutes ses parties. Toutefois, comme le but principal que je me suis proposé, c'est de faire voir que la fièvre jaune n'est nullement contagieuse, mais qu'elle appartient à un autre mode morbifique dont les lois n'ont jamais été bien connues; comme ces deux objets rentrent dans l'étude des causes, c'est surtout sur le second livre que je porterai toute mon attention. La description et le trai« tement de la fièvre jaune ayant déjà été plusieurs fois traités de manière à ne rien laisser à désirer, je ne consacrerai au premier et au troisième livre que l'espace nécessaire pour faire connaître ce qui est relatif à ces deux parties de mon sujet, si importantes d'ailleurs.

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