CHAPITRE PREMIER
Description de la fièvre jaune , telle que je l'observai pendant ^épidémie qui ravagea Philadelphie en 1793.
Topographie de Philadelphie.
Voulant donner la description de la fièvre jaune de Philadelphie, j'ai cru devoir faire conhaitre d'abord la topographie de cette capitale de la Pensy Ivanie ; mais , comme c'est en lygS que j'y ai observe la maladie que je vais décrire, j'ai cru aussi devoir donner la topographie de cette ville telle qu'elle était à cette époque. Depuis vingt-cinq ans Philadelphie a subi une foule d améliorations , que je me glorifie d'à-
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voir presque toutes indiquées en 1794 (<^)> et qui ont heureusement influé sur la nature de la fièvre jaune , qui depuis y à régné presque constainmént comnie je lavais prédit, mais dont jamais les ravages n'ont été aussi affreux (6). Les principales de ces améliorations, je les ferai connaître dans des notes ; elles pourront me servir en temps et lieu pour appuyer la démonstration que j'ai annoncée de la non-contagion de la fièvre jaune.
Philadelphie est bâtie sur un terrain plat et découvert; deux grandes rivières l'arrosent:
la Delaware , large d'environ un mille devant la ville, baigne ses murs du coté de Test; le Schuylkill , moins large des trois quarts environ , borne à l'ouest le plan primitif de la cité : cette rivière va se joindre à la Delaware, cinq milles au-dessous de la ville, qui se trouve située, par cette position, dans la partie la plus étroite de cette presqu'île formée par leur confluent, dont la direction est du nord a»
sud. D'après le premier plaîn , Philadelphie de-
(à) Voyez mes observations , imprimées à Philadelphie en 1794.
(b) En 1797, cette maladie fut cependant presque aussi terrible , mais les améliorations n*avaient point éii faites.
vait former un carré long et s'étendre d'une rivière à Tautre; sur leurs bords laissés libres et découverts , on devait construire des quaîs bordes d arbres : malheureusement ce plan n'a pas été suivi ; l'intérêt particulier prenant la place de l'intérêt public , on a entassé des maisons sur le terraip destiné aux quais , et le quartier de la ville qui devait être le plus sain et le plus agréable , est devenu une source intarissable d'infection. C'est là que se trouve la rue de l'eau ( TVaierstreet ) , dont le sol est ' presque de niveau avec la rivière : cette rue , très-peuplée et très- malpropre , est aussi la plus malsaine (a). C'est toujours là que commence à se manifester la fièvre jaune. Sçs maisous masquent la vue de la Delaware ; elles ont sur leur derrière des magasins et des jetées sur la rivière, qui forment des cales, entre lesquelles on place les navires , qui sont mis ainsi à l'abri des glaçons très-forts et très-épais , que la marée fait monter et descendre avec une rapidité extrême. Comme le courant ne peut avoir d'action dans ces espèces d enfoncement, il en résulte que l'eau est sans mouvement , et
(fl)Water-strertestéleve'etoutau plus de dix pieds audessus du niveau de la rivière ; aujourd'hui toutes ses maisons sont des magasins.
que les corps étrangers que la marée y dépose en se retirant s y amoncèlent avec le limon.
Le soleil (a) , par son action sur ces. matières , pendant l'intervalle dune marée à l'autre , en dégage une quantité de miasmes putrides qui rçpandent au loin une odeur infecte. On a en- ' cpre outrepassé le plan en bâtissant le long de la Delaware , de manière que maintenant la ville a trois milles de long du nord au sud , sur un mille de, l'est à l'ouest ^ dans sa partie la plus, large.
Philadelphie , assise généralement sur un terrain plat^ offrirait un écoulement difficile aux eaux de pluie , si l'art ne présidait au nivellement des rues (b). Aussi les quartiers non pavés et les emplacemensnon bâtis deviennent des espèces de mares où l'eau croupit et se décompose. Plus on avance vers le sud , et plus le terrain baisse ; de sorte qu'aussitôt que la Delaware a reçu le Schuylkill , elle se trouve au-dessus du niveau des marais qui la bordent :
(à) Les cales, tenues maintenant à une |jrofonde^r convenable, sont recouvertes par l'eau , mêaie pendant la raarée basse.
(b) Les eaux s*écouIent aujourd'hui par des égouts pratiqués sous terre; ils ont six pieds^de profondeur sur trois^de diamètre.
ceux-ci ne peuvent donc se débarrasser de leurs eaux que par la filtration dans la terre ou par révapôralion.
La ville est entourée de vastes fosses formées par la fouille des terres nécessaires à la fabrication de la brique dont les maisons sont bâties. L'eau de pluie y séjourne pendant Thiver et le printemps ; mais , lorsque les chaleurs de Tété l'ont fait évaporer, les détritus des végétaux et des animaux qu'elle couvrait , frappés par les rayons du soleil , subissent la fermentation putride , et laissent dégager ces gàz si nuisibles à la santé des hommes. Souvent celte eau filtre comme celle dont la terre des cimetières est abreuvée , et comme celle des lieux d'aisance, à travers les terres, jusque dans les puiis'qui en sont voisins. L'eau de ces puits est d une si mauvaise qualité dans certains quartiers, que je me su^s souvent convaincu qu'elle avait , dans l'été , une odeur infecte , douze heures après avoir été puisée.
Les environs de Philadelphie , ombragés jadis par de vastes et immenses forêts , ne présentent aujourd'hui qu'une terre nue et décou-. verte ; on ne voit dans la campagne ni haies , ni bosquets; l'œil n'est jamais égayé par les ni)ances variéejs d'une verdure agréable. Le voyageur, épuisé de chaleur et de fatigue ,
que dans celle de Saint-Domingue ; mais elle y est plus variable. L'électromètre d'Heuley , posé sur le conducteur d'une machine électrique dont le plateau avait vingt-quatre pouces de diamètre^ marquait ordinairement vingt degrés et quelquefois vingt-trois ; tout à coup cette matière électrique devenait si rare, quil était impossible de la rendre sensible : quelques heures après , elle se montrait avec son intensité ordinaire. Cet excès de matière électrique en plus ou en moins mérite la plus grande attention ; nous y reviendrons.
La température moyenne de l'air est de cinquante-deux degrés et demi du thermomètre de Farenheit. Le plus grand froid a été de cinq degrés au-dessous de zéro (a); la plus grande chaleur, de quatre-vingts degrés , même thermomètre. L'élévation ordinaire du baromètre est entre vingt-neuf et trente pouces , mesure anglaise; il baisse lorsque les vents du sud et sud-ouest soufflent ; il remonte par l'action des vents du nord et du nord-ouest.
Le vent du nord-est est froid et sec ; celui du nord*ouest est humide et pluvieux. Le vent du
(û) Ea 1767, le thermomètre est descendu à vingtdeux degrés au-dessous de zéro , à la distance ^e trente milles de Philadelphie ; dans la direction de Touest.
sud est chaud et humide dans toutes les saisons p surtout en été; lorsqu'il souffle^ latoiosphère devient sceptique à un point extraordinaire : les vents du sud^ de l'est, du sud-est et du sud-ouest sont très-humides ; ils viennent de Tocéan Atlantique.
Le docteur Rush a dit avec raison que le climat de Pensylvanie était un composé de prèsque tous les climats du inonde : on y éprouve l'humidité de la Grande-Bretagne pendant l^e printemps; la température de l'Italie en juin; les chaleurs de l'Afrique en. été; le ciel de l'Egypte en automne ; le froid et les neiges de la INorwège et les glaces de la Hollande en hiver; les tempêtes des Indes Occidentales dans toutes les saisons; enfin, la variété des températures et des vents de la Grande-Bretagne dans chaque mois de lannée.
Il y a à Philadelphie une quantité incroyable de abouches et d'autres insectes ailéi^ pendant l'été. Leur nombre était considérableàient augmenté en lygS. ~
La population de Philadelphie est de (à)
(a) La population de Philadelphie est an jourcThui d'environ cent vingt mille âmes. Il y a trois quarts de lieue de la ville aux cimetières : on n'enterre dans cenx de la ville que rarement ^ et seulement les gens riches.
i8 cinquante mille âmes environ. On y compte vingt-neuf congrégations religieuses , qui ont outes un temple et un cimetière particuliers : ces cimetières se trouvent places dans Tenceinte même de la ville.
La manière de vivre des habitans me paraît , en général , peu saine. Leur pain (à) , dont la pâte n'a presque point fermenté , est très-mal cuit ; ils mangent beaucoup de bœuf ^ de pommes de terre , et des gâteaux faits avec la farine de blé-sarrasin , frits dans du beurre ; ils consomment une grande quantité de viandes et de poissons salés. Les fruits dont ils font usage sont verts et cueillis avant^leur entière maturité. Ils boivent beaucoup de bière , et n ont d autre eau que celle de(b) puits qui ^ comme Ton sait; est très-mauvaise. Après avoir ainsi vécu pen-
(a) Maintenant on fait de bon pain , on garde les gâteaux de blé-sarrasin , pour aider à la nourriture, rien que pour l'hiver ; on ne cueille les fruits que quand ils sont mûrs.
(b) Aujourd'hui le Schuylkill fournit de Teau k toute la yille. L'intérieur des maisons est tenu propre. On a pratiqné 'dans la partie postérieure , des cours au fond desquelles on a creusé des fosses de vingt pieds de haut sur douze de large , elles sont recouvertes, et au-dessus se trouvent les lieux d'aisance; on les nettoie une fois Tannée ; pendant I4 nuit et dans l'hiver.
dant quelques Jours , ils font des excès et s'eni- -vrentavec des liqueurs fortes qu ils prennent «Q quantité et avec délice. Us font un usage abondant et constant de thé et de café au lait. Leur propreté n'est qu'apparente; car, si Toa visite leur intérieur, on verra qu'ils changent rarement de linge, que leurs lits sont très-nialpropres, et qu'ils prennent rarement des bains {o).
-Outre les objets d'insalubrité qui se trouvent sur les bords de la rivière , et dont nous avons fait mention, il existe dans l'intérieur de la vilie de nombreuses fabriques d'amidon , de chandelles, de savon , de cuirs, etc. etc. : elles concourent encore avec lès gaz qui s'émanent des cimetières, à corrompre l'air atmosphé-»
rique. On ne sera pas étonné , d'après cela , d'apprendre que des fièvres intermittentes p opiniâtres et souvent d'un mauvais caractère , se montrent constamment vers la fin de l'été dans presque tous les quartiers de la ville, et principalement dans ceux qui sont exposés à l'adion de ces gaz.
Philadelphie , soumise aux lois d'un gouver-
(a) Il y a depuis peu des établissemenspoirr les bains , où quarante personnes au moins peuvent se baigner à la fois. ^^
nement sage , jouit sur ce point de toutes les prérogatives attachées à l'indépendance. Le moral donc, soos ce rapport , ne pourrait qu'influencer Ëiyorablement le physique.
Description de la Jièvre jauru^
Arrivé à Philadelphie dans le commencement du mois d'août^ je n'ai pu étudier les constitutions mâlicales antérieures. Je croiscependant nécessaire de donner une idée de celle qui avait précédé la maladie, d'après les rapports certains qui me furent faits. L'hiver avait été trèsdoux f le printemps très-précoce, et l'été excessivement chaud. Il n'y avait eu ni pluies , ni orages ; l'air avait été très-sec. Les gens de la campagne avaient observé que la sueur des ouvriers ne coulait point sur leur corps, comme à l'ordinaire; mais quelle était absorbée à mesure qu'elle se présentait à la surface de la peau. Les fruits furent de très^mauvaise qualité , 'l'eau des puits très-corrompue et les rivières très-basses. On vit une grande quantité de poissons morts flotter sur les rivières ; ceux de la iner, ainsi que les huîtres qu'on portait au marché, étaient maigres et d'un goût fade trèsdésagréable. Les yent3 principaux qui soufflèrent venaient de la partie du sud, çt il y eut une quantité extraordinaire d'insectes. On ob-
serva avant lepidemie une épizootie qui atlaqua les chats ^ il en mourut un grand nombre. La même chose arriva en 1 797 .
Avant que la maladie se manifestât > il avait régné beaucoup de maux de gorge , qui étaient évidemment d'un caractère inflammatoire. Ayant eu occasion d'en observer quelques-uns , je me suis convaincu que là saignée et les antipfalogistiques produisaient les meilleurs effets; tandis que la méthode tonique et échauffante dont on fît usage sur un grand nombre d'individus , rendit souvent cette maladie dangereuse et même mortelle. Quelques jours après se développa cette fièvre jaune , dont les effets furent si funestes. Po«ir mieux en décrire les symptômes^ je la diviserai en trois périodes.
Première pe'riode. >
Les symptômesprccurseurs ou les prodromes étaient en général très-peu marqués. La fièvre était cependant annoncée che^ certains sujets par des lassitudes 9 des langueurs et des malaises » qu on pouvait attribuer souvent à Faction des causes débilitantes et à la terreur dont ils avaient été frappes. Le plus fréquemment elle débutait tout à coup, sans nul signé avant-coureur, par un grand mal de tête , par des douleurs aux lombes et aux extrémités ; les malades disaient
avoir les os brises* Quelques frissons rapides et irrëguliers précédaient parfois une chaleur violente^ sèche et acre , qui faisait éprouver une sensation toute particulière au médecin. La figure était rouge et enflammée , les yeux fixes, larmoyans et étincelans. D'autres fois ^ la chaleur se faisait sentir si vivement à l'intérieur, que les malades se plaignaient dun feu caché qui les deVorait. Cette chaleur paraissait se concentrer dans toutes les cavités, principale-* ment dans celle de la poitrine, tandis que les extrémités étaient médiocrement chaudes, et quelquefois entièrement froides. La soif se proportionnait à ce degré de chaleur. La respiration, pénible, entrecoupée, laborieuse, laissait sortir dans l'expiration un air dont la chaleur était sensible au dos de la main , si on la présentait à la bouche du malade. Cet air desséchait la gorge, la langue, les lèvres et les narines dans ]esqu€;lles il entretenait une espèce de démangeaison : la déglutition en devenait difficile.
Les malades oppressés poussaient de profonds soupirs , comme pour se débarrasser d'une gêne et d'un resserrement qu'ils éprouvaient dans la poitrine; ce qui les fatiguait beaucoup et leur faisait craindre d'étouffer. La langue , d'abord rouge et sèche , se couvrait ,
Gomme les dents et les lèvres^ d'un limon jaunâtre f qui ne tiardait point à se colorer en noir. La douleur, la tension, la renitence de la région épigastrtque annonçaient des vomisse— mens violens qui n étaient que sy mptomatiques: Les urines rares, colorées et cuisantes, l'insomnie ou le sommeil interrompu, le pouls fort, dur et précipité formaient, avec tous lest symptômes déjà décrits^ la première période de la maladie. Cet état durait un, deux, quel^ quefois trois jours ; rarement le voyait-On se porter au delà : je Tai vu cependant se porter jusqu'au cinquième jour.
Deuxième période.
Dès que cette vive irritation commençait à diminuer, on voyait se manifester les signes de la secQnde période. La figure, moins rouge, souvent décolorée, présentait laspect qui caractérise une maladie pernicieuse ; la respira-* tion était toujours difficile; le pouls devenait petit et précipité; la chaleur était toujours acre et mordicante; la langue, les lèvres et les dents se couvraient de plus en plus d'un limon épais et noirâtre; les vomissemens, sans être plus forts, fournissaient une matière variable par sa couleur; quelquefois blanchâtre et trèsacide , elle agaçait fortement les dents ; c'était
tantôt de là bile pnre, tantôt une substance noire , mal délayée dans des glaires, semblable à du marc d'encre , dont il s'exhalait une odeur hépatique. Ces matières étaient si acres, qu'elles excoriaient la gorge , la langue et les lèvres. L'estomac, vivement irrité par leur {Présence, ne pouvait garder aucune espèce de liquides, quoique la soif fut inextinguible : aussi les malades , pour éviter les douleurs , suites du vomissement, refusaient toute boisson. Les déjections alvines, qui avaient lieu quelquefois dans le commencement de la maladie , étaient, annoncées et suivies, a cette seconde époque , par des douleurs dans les lombes : elles variaient beaucoup par leur nature et leur couleur ; d'abord liquides , fréquentes et glaireuses, elles prenaient les teintes variées de jaune, de vert et de noir; et même, dans la troisième période, elles devenaient sanguinolentes f et quelquefois ce n'était que du ^ang pur. Les urines, plus foncées , se troublaient sans déposer d'abord aucun sédiment; quelquefois, on voyait nager à leur surface une espèce de pellicule; quelquefois, mais rarement, elles déposaient un sédiment de diverse nature. Le sommeil; interrompu dès le principe, persistait toujours dans le même état: si par hasard le malade s'y livrait pour un moment , des
rêves peniUes et fatigans venaient le tour* menter et le lui rendre plus désagréable que rinsomnîe^ même. La couleur jaune qui quelquefois se manifestait dès le commencement de la maladie, ne se montrait ordinairement que dans cette époque ; elle était annoncée par des lassitudes inquiétantes ; les yeux se coloraient d abord ; le corps ne tardait point k subir là même altération. Les saignées se rouvraient ; les bords de la plaie s'entouraient d'un cercle livide; et ce n'était qu'avec beaucoup de peine qu'on parvenait à arrêter le sang. Je remarquai ces derniers phénomènes surtout sur ceux qui avaient été saignés trop. tard. La durée de ce second état variait à Tinflni i ce n'était point par le temps , mais par les symptômes dont il est question , qu'il était caractérisé.
Troisième période^
C'est ici que commençait la troisième période; qui n'est, si Ton veut, que la seconde poussée à son maximum , et accompagnée de signes d ataxie ou de malignité plus mànifeistes. La face devenait hippocratique , le pouls faible, petit et intermittent, la respiration lente et stertoreuse; les vomissemens, plus fréquens et déplus mauvaise nature, ne faisaient qu'augmenter la prostration des forces; les déjec-
lions alvines étaient infectes , cadavéreuses et involontaires; les urines^ noires et sanguinolentes , coulaient sans le concours de la volon* té; plus souvent elles se supprimaient; les pores de la langue, des lèvres et des gencives , ainsi. que les saignées, donnaient passage à un sang noirâtre, qui s'échappait en plus ou moins grande quantité; il s'y joignait des hémorragies nasales; quelquefois celles-ci précédaient; les muscles et les tendons étaient agités par des soubresauts : toute connaissance paraissait se perdre, tout sentiment s'éteindre. Si tous ces symptômes persistaient, si les remèdes indiqués n'apportaient un prompt changement dans cet état alarmant , il survenait des taches livides sur diverses parties du corps ; elles s etendaient par gradation , et finissaient par donner à la peau un aspect gangreneux ; le malade répandait^ avant de mourir, une odeur infecte ; si l'on approchait le dos de la main de sa bouche, on sentait un air froid sortir de ses poumons. Il est bon d'observer que ceux qui sont morts dans cet état avaient eu des faiblesses dans le commencement de la maladie, et des lassitudes avant de tomber malades.
Ces trois périodes n'étaient pas toujours marquées et observées avec la même exacti^
tude f a cause de la rapidité de la maladie dans certaines circonstances. J'ai vu quelquefois la première époque durer pendant cinq jours, tandis que dans d'autres cas la maladie parve* nait au dernier terme avant la fin du troisième. Cependant la majorité des malades que j'ai été à portée d'observer , m'a oflert ces trois états d'une manière bien distincte.
Dans certains cas^ heureusement rares , la maladie s'est écartée de sa marche ordinaire , et a frappé ses victimes sans les avertir par des symptômes avant-coureurs, du moment de son invasion (a). Jusque-là , les individus attaqués de cette manière paraissaient jouir de
{à) Dans tous les pays , on a observé des cas semblables ) M. de Humboldt nous rapporte un fait qjui prouve qu'ils sont bien connus du peuple au Mexique. « Une personne , dit-il , avec laquelle j'ai eu des relations d'amitié pendant mon séjour à Mexico ^ n'avait passé que trës-peu de temps à la Yéra-Grux, lors de son premier voyage d'Europe en Amérique. Elle arriva à Xalapa sans éprouver aucun sentiment qui put lui faire connaître le danger dans lequel elle se trouverait bientôt. « Vous aurez le i^omîioce soir , lui dit gravement un barbier indien en lui savonnant le visage 5 le savon sëche à mesure que je l'applique , c'est un signe qui ne trompe jamais; et voilà vingt ans que je rase les chapetons qui passent par cette ville en remontant à Mexico : sur cinq y il en meurt
leur santé habituelle; tout à coup ils étaient saisis d une terreur inexprimable et d un tremblement universel ; ils tombaient sans connaissance , et ils mouraient en peu d*heures. D'autres foîs^ les malades éprouvaient un malaise qu'ils ne pouvaient définir ^ et qui les portait à consulter un homme de Fart, comme par une précaution à laquelle cependant ils n'attachaient pas une grande importance. Questionnés par le médecin, ils répondaient qu'ils n'étaient point malades, qu'ils n'éprouvaient nulle douleur, mais seulement un état tout particulier qu'ils attribuaient à quelque petit écart dans le régime , ou à l'usage peu habituel de quelque cho^e d'insignifiant ; ils ajoutaient quelquefois que cette petite indisposition se dissiperait sous peu, sans les secours de la médecine. En les examinant de près , je trouvais les altérations suivantes : le pouls lent, faible, profond, di&-
trois. » Cette sentence de mort fit une forte impression sur l'esprit du voyageur; il eut beau représenter à l'Indien combien son calcul était exagéré , et qu'une grande arJeur de la peau ne prouve pas l'infection ; le barbier persista dans son pronostic. En effet, la maladie se déclara peu d'heures après , et le voyageur , déjà en route pour Pei:ot3 , fat obligé da se faire transporter à Xalapa , oii il manqua de succomber à la violence du i^otn to. »> {Essai polinquesur le Mexique^ par M. de Humbo'dt, p. 774)
^9 paraissant aisément sous une légère pression des doigts ; d'autres fois , il était intermittent , petit et fréquent ; la peau , tantôt chaude et sèchQ^ : tantQi froide et couverte dune moiteur gluante; la langue , quelquefois dans l'état naturel^ quelquefois rouge et sèche; d'autres fois^ bjançjbe et . treJoU^lante ; les lèvres décolorées ou violettes ; les traits de la Bgure altérés dune manière plus ou moins sensiMe ; les malades tantôt tristes et mornes , tantôt affectant une gaieté fdrcée. Des soubresauts dans les tendons et un petit tremblement dans les membres, dévoilaient l'anéantissement d^e l'irritabilité mu$culaire qui avait été frappée par le principe délétère de la. maladie*
D'après lepidémie meurtrière qui régnait alors ^ d'après quelqixes cas semblables' terminés dune manière sinistre ; je ne pouvais porter qu'un fàehieux pronostic. J'avertissais les païens du malade du danger dont il éttik ijMuaoé, et je prescrivais le traitement qui est indiqué pour la troisième période de la maladie. On trouvait mon avis fort étrange , on m'accablait d'objections^ on nevoulait pas^ disait-on, effirayer le malade, on voulait attendre un parent, un ami, feire une consultation , etc. Pendant ce temps le malade avait déjà perdu Fusage de ses facultés intellectuelles, et une agonie plus ou moins
pénible , venait terminer en douze , dix-huit ou vingt- quatre heures, cette scène tragique , par une mort qui frai3pait les assistans d'une terrear inexprimable, et qui laissait dans l'âme du médecin des regrets profonds sur l'insufiisaDce de son art dans des cas aussi désespérés.
Heureusement la maladie ne se montrait que rarement dans un degré d'ataxie aussi marquée, et elle parcourait le plus ordinairement les trois périodes dont j'ai fait mention. Leur durée, ainsi que celle de la maladie entière, et les symptômes qui se présentaient, variaient beaucoup: on peut cependant regarder la fièrre jaiine comme une maladie bien distincte et comme l'une des plus aiguës du système nosologiqHe.
Il fut impossible de pouvoir lui assigner un type certain. Tantôt elle était entièrement continue , tantôt , et le plus souvent , elle était rémittente, et tantôt enfin, mais rarement, elle prit le type intermittent.
Pronostic et terminaisons.
Le pronostic de cette maladie était en gêné* rai très-(acheux. U était fondé sur la succession rapide des symptômes , sur leur violence et leur nombre, sur l'idiosyncrasie et l'âge du malade, j5ur le degré de crainte plus ou moins grand
mëdes ni par les alimens , on pouvait espérer une heureuse issue de la maladie.
La convalescence longue et quelquefois pé^ nible demandait tous les soins et toutes les précautions d*un bon régime. Les désirs vénériens étaient très-grands chez les deux sexes pendant la convalescence ; j avais fait la même remarque y à Saint-Domingue , che^ ceux qui relevaient de fièvre maligne.
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