‹ Traité de la fièvre jauneChapitre 17 sur 26 · CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIL

La fièvre jaune est-elle une maladie par infection, ou bien

est-elle une inaladie contagieuse ?

Jusqu'ici je me suis contenté d'exposer les lois générales de l’infection et de la contagion; je vais maintenant faire l'application de ces lois, en étudiant les phénomènes qui caractérisent la fièvre jaune, et en cherchant à déterminer, par leur moyen, si cette maladie appartient au premier ou au second mode morbifique. :

De ces phénomènes , ceux que présente l'affection prise individuellement , ayant été exposés dans le livre précédent, et ne devant être que rarement utiles au sujet que je traite, je ne les rappellerai qu'au besoin ; ceux, au contraire, qu'elle présente, considérée sous son mode épidemique, n'étant point connus encore , et devant cependant servir de point de départ pour atteindre le but que je me propose, j'en déroulerai le tableau dans toute son étendue. Pour apporter dans mon travail Îa clarté dont il est susceptible, je diviserai le cours de la fièvre jaune en quatre époques :

ndissance, propagation, état et disparition ; j'étudierai chacune de ces époques séparément, et, au fur et à mesure que leurs phénomènes sé présenteront, jexaminerai S'ils rentrent sous les lois de l’infection ou sous celles de la contagion. Quand cet examen sera fini , dans un résumé succinct, et au moyen de quelques considérations générales , je chercheraï à déterminer d’une manière précise le point essentiel de la question; savoir, si la fièvre jaune est une maladie par infection, ou bien si elle est une maladie contagieuse.

De la naissance de la fièvre jaune.

La première condition requise pour que la fièvre jaune puisse naître, c’est l’action d'une haute température; c'est la même son phénomène caractéristique principal, de ne naître jamais que sous les climats chauds ou pendant les saisons chaudes et lons-temps prolongées des régions tempérées ; c'est celui qui a le plus vivement frappé l'esprit de tous les médecins. En trouve-t-on un semblable dans les maladies

contagieuses ou dans celles par infection ? Ni

dans les unes ni dans les autres : les premières naissent dans tous les pays et dans toutes les saisons, sous l'équateur comme sous les pôles, pendant la chaleur brûlante des étés comme

153 L AÉOEN" pendant le froid glacial des hivers, et toujours elles sont indépendantes de la température; les secondes sont bien soumises en quelque sorte à l’action de la chaleur ; mais elles naissent sous tous les climats; elles peuvent même paraitre pendant toutes les saisons , et jamais elles n'exigent pour cela une température fort élevée. Le caractère de ne pouvoir naître sans laction d’une haute température, reste donc en propre à la fievre jaune. Suffit-1l pour en

faire une maladie distincte de toutes les autres,

une maladie sui generis ? C’est ce que j'examinerai quand j'aurai étudié tous les autres phénomènes qu’elle présente dans son cours.

Pour la naissance de la fièvre jaune, outre l’action d’une haute température, il faut encore l'action d'un foyer d'infection. Quelques auteurs prétendent que cette dernière condition n'est pas absolument nécessaire; quelques-uns même

la trouvent entièrement inutile. Je vais essayer

de les réfuter les uns et les autres, parce que c'est une vérité importante à établir. Le plus sùr moyen d'y parvenir serait, sans contredit, de prendre une à une toutes les épidémies de cette maladie, et de faire voir que dans toutes existait la condition que l'on se refuse d’admettre; mais ce moyen est impossible, parce que plusieurs auteurs ont négligé de nous don-

sx 104 ner la topographie exacte des lieux où régnait l'épidémie qu'ils ont décrite, et parce que presque tous ont oublié de nous faire connaître les circonstances atmosphériques qui avaient précédé et accompagné cette épidémie : lors même d’ailleurs que ces obstacles n’existeraient pas, ce moyen serait si long et si fastidieux, qu'il serait ridicule de vouloir employer. A son defaut, je vais avoir recours à un autre qui, je l'espère, remplira le même objet : je présentera d’abord des exemples qui prouveront que la fievre jaune est née évidemment de l'infection; je combattrai ensuite les faits principaux que l'on a présentés comme contraires à cette opinion, et j'attaquerai le système de l'importation; enfin j'indiquerai que, partout où a paru cetie maladie, elle a commence dans les endroits les plus malsains. Auparavant, qu il me soit permis de faire

observer que presque toutes les grandes épidé-

mies de fièvre jaune ont été précédées de quelque maladie par infection bien reconnue, et

assez souvent d'épizooties. Les preuves de cette observation sont si nombreuses , et rapportées

par tant d'auteurs différens, que je ne crois pas nécessaire de les reproduire ici, où leur utilité nest d’ailleurs que très-secondaire; et je passe directement à l'objet essentiel.

En 1766, seize familles protestantes fran-

caises, composées de soixante-quatre personnes, furent envoyées, aux frais du gouvernement anglais, à la Floride occidentale ; on leur assigua un terrain situé sur le coteau d'une montagne environnée de marais, vers l’embouchure de la rivière de Scambie. Ces nouveaux planteurs débarquèrent en hiver, et continuerent à se bien porter jusqu’à la saison dangereuse qui a lieu dans ce pays en juillet et août. À cette époque, la fièvre’jaune se déclara parmi eux, et fut si violente qu’elle les emporta pres-

que tous (a).

En 1766, le navire Le Nottingham eut tout à coup sur son bord quarante hommes affectés de la fièvre jaune; et ces hommes furent précisément ceux qui avaient passé la nuit dans lile de Joanna, où le vaisseau avait touché quelques jours auparavant : tout le reste de l’équipage fut parfaitement exempt de la maladie (6). Au mois de novembre 1794 , le docteur Davidson, envoyé à la Barbade pour le service des troupes , les trouva ayant beaucoup souffert de la fièvre jaune. La saison avait été extrêmement sèche, et l'on avait observé que Îles pluies rendaient l’île plus saine, excep-

(a) Lino. Maladies des climats chauds, p. 205.

(b) Rusn, p. 86.

té à Constitution-Hill, où, quand elles étaient fortes, elles manquaient rarement de reproduire la maladie qui avait cessé depuis quelque temps. Le docteur reconnut que la caserne du sixième régiment était environnée d’un étang d’eau saumätre qui, ne pouvant s’évaporer entièrement par la sécheresse, se recouvrait d’une écume verte qui empéchait l’exhalaison des effluves. S'il survenait une forie averse, cette écume était enlevée, et les effluves s'élancaient avec d'autant plus de force, qu'ils s'étaient accumulés en plus grande quantité (a).

L'Experiment, commandé par M. Girardin, aborda à la Côte-d'Or en 1786, pour y faire Vétablissement d'Amokou. Les travailleurs qu'il envoya à terre furent bientôt pris d’une fièvre maligne, dont la description démontre la nature de manière à ne laisser aucun doute: c'était la fièvre jaune (b).

M. Leblond, en donnant la topographie médicale d’une partie de l'Amérique méridionale, divise cette contrée en trois régions par- | faitement distinctes : la région froide, la région tempérée et la région chaude. Il fait voir que dans cette dernière se trouve des villes extré-

(a) Rusx, p. 102.

(à) VALENTIN , P. 77;

mement saines et d’autres très-insalubres, « À Neyva, ditil, capitale de la province de ce nom , située dans une plaine de sable, et dans cent autres endroits où l'eau est saine et l'air jamais infecté de la vapeur des marais; enfin, sur toutes les côtes du Pérou, qui, de Tumbez jusqu'a Lima, et à plusieurs centaines de myriamètres au delà, ne sont que des déserts de sable où il ne pleut jamais, et où le soleil exerce toute son action durant une partie de l’année, et rend l'atmosphère brülante, je n’ai observé n1 fièvres putrides, ni la fièvre jaune, pas même parmi les hommes des pays froids des Cordilières que leurs affaires y appellent. Mais, ajoute-t-1l plus loin, dans cette même région, partout où se trouvent des causes putréfiantes réunies en grand nombre, les malheureux habitans sont soumis aux fièvres putrides, et la fièvre jaune se développe sur tous les étrangers non acclimatés (a). »

Enfin, une observation constante a appris aux habitans des Antilles que les étrangers qui, en arrivant dans ces îles, au lieu de se retirer sur les lieux élevés, vont séjourner dans les lieux marécageux , y sont presque toujours attaqués de la fièvre jaune, quoiqu'il n’y en ait D mn le ar nm

(a) Lesconn, p. 150.

aucune trace dans le pays. Je puis citer à l'appui de cette proposition un fait rapporté par M. Pugnet , témoin oculaire : En lan 10, à Saint- Lucie, la fièvre jaune ne s'étant point encore développée, un lieutenant d'artillerie en fut tout à coup mortellement atteint , après avoir passé deux jours dans les parties basses d’une forêt épaisse pour y désigner et faire abattre les bois nécessaires à son service ; deux des ouvriers qu'il employait furent également malades (a).

Pour prouver que la fièvre jaune peut naître de l'infection ( toujours unie à l’action d’une forte chaleur ), les faits que je viens de rapporter sont certainement plus que suffisans, puisqu'ils ont paru tels, même à beaucoup de médecins contagionnistes. Cependant il en est encore plusieurs qui sont loin de vouloir faire cette concession sur leur opinion. « La fièvre

jaune, continuent-ils à dire, ne peut être pro-

duite que par laction d'un virus qui lui est

propre; mais, ajoutent-ils, pour soutenir leur: système, cette action peut quelquefois n'être pas apercçue , parce que le virus ayant la faculté

de conserver sa propriété morbifique tres-long-

(a) Pucnrr, Mémoires sur les fievres de mauvais ca-

ractère du Levant et des Antilles , p, 344.

temps, et ne pouvant la mettre en jeu que sous le concours de certaines circonstances , peut être apporté dans un lieu sans même que Yon s'en doute, et y rester caché jusqu'à un moment favorable à son action. Et quant à l'infection , dans les cas cités et plusieurs autres de la mème nature, on a pu croire qu’elle avait produit la maladie parce qu’elle avait coïncidé avec son développement; mais il est de fait qu'elle n'ya été pour rien, ou que du moins elle ny a joué qu'un rôle tres-secondaire. »

Quelque futiles que soient ces raisons, quelque difficulté que l’on dût éprouver s'il fallait en faire l'application à plusieurs des exemples que j'ai rapportés , je veux, pour ne laisser aucun doute sur ce sujet, citer de nouveaux faits dans lesquels elles ne pourront même pas être alléguées.

En 1709, la frégate le général Green, parue de New-Port ( Rhode-Island ) pour la Havane, ayant essuyé une forte tempête qui dura plusieurs jours, fit beaucoup d’eau , quoique neuve ; une grande chaleur survint, et les provisions se corrompirent. Malsré toutes les mesures prises immédiatement pour la salubrité , la fièvre jaune se déclara , avant même que le vaisseau eût touché au port de la Ha-

: | LE Pme vane, où, du reste, la maladie n'existait pas alors (a).

En 1803, le Hibber , navire anglais à trois

ponts, et d'environ six cents tonneaux , partit

sur son lest de Portsmouth en Angleterre, et arriva le 3 juillet à New-York, où 1l avait ordre de charger du bois de pin propre à la construction, pour la baie d'Honduras. Les ouvriers chargés de l’approprier trouvèrent que le lest, composé de sable, n'avait pas été change depuis nombre d'années, et que la

charpente ainsi que les ponts étaient couverts de:

matières excrémentitielles. On enleva tous ces centres de putréfaction ; mais plusieurs des ouvriers Occupés à ce travail éprouvèrent des hémorragies , la fièvre jaune ; et quelques-uns périrent tres-promptement. Les habitans de New-York , qui jouissaient alors d’une bonne santé, concurent des alarmes. On ne pouvait s’imaginer qu'un vaisseau, venant d'Angleterre, portât des principes morbifiques aussi violens ; cependant , apres les plus grandes recherches,

il fut prouvé que le Hibbert, employé en à

1801, à transporter des soldats de Portsmouth a Halifax, dans la Nouvelle-Écosse, avait de la servi à transporter un autre régiment à Nassau,

(a) Medical Repository , vol. IV, n°. 1.

aux iles Bahames , d'où il était revenu à Portsmouth avec un troisième régiment ; que ; dans ce triple voyage, ainsi que dans celui qu'il avait fait pour arriver à New-York, il avait toujours conservé son même lest, et qu'il avait été exempt de toute maladie.

Ce vaisseau partit de New-York sans avoir été complétement nettoyé et désinfecté ; aussi , dans sa traversée, perdit-il plusieurs matelots de la fièvre jaune, et, à son arrivée à Honduras, un grand nombre de personnes employées à le décharger ou à le réparer furent-elles atteintes de cette même maladie, qui fut mortelle pour beaucoup. Les habitans d'Honduras, quoique vantant beaucoup la salubrité de leur établissement , furent fort effrayés. Toutefois la maladie se borna strictement à ceux qui étaient allés s’infecter dans le vaisseau (a).

Je ne crois pas que l'esprit le plus ingénieux puisse parvenir à trouver sur ces vaisseaux des principes de contagion. L'un, parti de New- Port, était entièrement neuf ; l'autre, parti primitivement de l'Angleterre , où la fièvre jaune ne règne jamais, avait fait quatre voyages sur son même lest, et toujours son équipage avait été sain. À bord de tous les deux la

(a) Medical Repository IT

fièvre jaune se déclara aussitôt que la putréfaction eut été déterminée par une forte chaleur.

Je ne m'arrêterai pas plus long-temps à démontrer que des foyers d'infection peuvent faire naître la fièvre jaune; ies preuves de cela sont devenues si nombreuses et si évidentes, que, je l'ai déjà dit, peu de médecins osent les récuser; mais il en est beaucoup qui, en ayant admis cette puissance des foyers, croient pouvoir n'en pas admettre la nécessité. M. Bally est dans ce dernier cas ; il avoue qu’on ne saurait nier l'influence des marais sur la production de cette maladie. « Il est remarquable, ditl, que partout où elle vient le plus habituellement, et la surtout où elle a pris sa source, on peut soupconner le concours de ces causes (l’humidité et l’'émanation des marécages) (a). Mais aussitôt, craignant de s'être compromis par cette concession, il met en note que l’on en fait un étalage un peu excessif. Si, après avoir prouvé, par des exemples nombreux, la vérité de sa premiere proposition , ce médecin appuyait sa restriction sur des faits concluans , il faudrait bien l’admettre; mais le fait-1l? Examinons-le rapidement. Et d'abord , Baltimore est-elleune ville salubre....? Elle est entourée de planta-

(a) Bazzy, p. 343.

tioùs; ses rues sont assez larges, mais non pas toutes pavées , de facon que, pendant la pluie, elles deviennent de véritables mares ; un grand nombre de magasins et de maisons en bois sont bâties sur des terres rapportées au bord de l'eau dans laquelle baigne le pied de quelquesunes; et, pour combler à peu de frais et plus rapidement les espaces qui en étaient couverts, on y a jeté des pièces de bois, des troncs et des branches d'arbres mélées de rocailles (a). Joignez à cela qu'elle se trouve au fond d’une baie dans laquelle viennent se réunir les marins de toutes les nations, hommes dont on connaît la malpropreté dès qu’ils ont touché la terre; et qu’on s’imagine après, si l’on peut, qu'elle ne renferme pas des centres de putréfaction.

La Havane, les Bermudes sont-elles des exceptions plus heureuses? Je renvoie pour la réponse, et aux diverses géographies, et à Lind, dans son Essai sur les maladies des climats chauds; on pourra s'assurer facilement, par leur moyen, que ces pays, quoique généralement sains, sont loin de manquer de centres de puiréfaction. Et M. Bally lui-même ne peut-il pas nous servir à prouver qu'il est impossible que les Antilles fertiles en manquent jamais. « On a

(a) VALENTIN , p. 101.

reconnu, dit-il, aux Antilles une évaporation qui sature l'atmosphère à un point extrême, et qui manifeste son activité en oxidant rapidement les fers exposés à l'air. Une nuit suffit pour leur faire subir une métamorphose sensible ; la rosée est quelquefois si forte , qu’elle tombe à grosses gouttes et avec le bruit de Ja pluie. On élève ses regards vers le ciel: on le voit pur et serein; on les baisse vers la terre, sa surface parait couverte d'eau (a). » Est-il facile de croire qu'une partie de cette eau ne séjourne pas assez long-temps pour pourir les plantes dans les lieux où elles abondent ? Et d’ailleurs, la terre qui en a absorbé une quantité peutelle l’exhaler sans limprégner des eflluves qu’elle ne cesse jamais de renfermer.

M. Baily avoue qu'en Espagne plusieurs des villes attaquées de la fièvre jaune sont situées dans des lieux humides et comme environnées de marécages ; mais il dit aussi que beaucoup sont dans des positions très-salubres. Je ne connais pas assez les localités pour entreprendre de prouver le contraire ; maïs je puis du moins faire voir que, dans les objections qu'il a vou- ‘lu présenter , l'auteur s'est souvent appuyé sur des bases fausses. « Il'est, dit-il, digne d'obnr SE

(a) Barry, p. 349.

servation que chaque ville a cru pouvoir trouver des causes locales de la maladie. Or, comme toutes diffèrent entre elles , il est présumable qu'aucune n’a eu un pouvoir exclusif, ou même réel. À Séville, le Guadalquivir s'était débordé à la suite de pluies considérables, et les chaleurs furent excessives. À Ecija, même événement : le Xénil se déborda sur la fin du printemps de 1800, et l’été fut très-chaud, ainsi qu’en 1804. À Malaga, il y eut sur la fin de 1802 une grande inondation du Gual-Médina, torrent communément à sec. On a parle, à Carthagène, de la chaleur de 1804, parce qu'on n'a pas eu de torrent à faire déborder ; et à Antéquerra, des pluies du printemps de Ia nême année : l’eau, dit-on, était restée en mares dans les rues de la ville, d’où s’exhalaient des odeurs infectes.

» Mais, pour les villes situées sur de hautes montagnes, comme on n'a pu recourir à cet ordre de causes, on a accusé les vents, dont la direction a varié selon l'assiette des endroits (a). » |

Je ne crois pas qu'on puisse rapporter quelque chose de plus fort que ce passage, en faveur de l'infection. Les causes d’où elle pro-

(a) Bazzy, p. 390.

vient sont précisément celles qui y sont inculpées. Sans doute aucune d'elles n’a eu un pouvoir exclusif; car, s’il en eût été ainsi, il n’y aurait plus eu d'infection ; maïs toutes ont eu un pouvoir réel, elles ont toutes concouru au même but, celui de former des centres de putréfaction et de disperser l'infection. À Séville, à Ecija, à Malaga, le Guadalquivir, le Xéni}, le Gual-Médina , en débordant, ont produit le même effet que les pluies à Antéquerra ; l’eau trop abondante n’a pu être absorbée par la terre, ou vaporisée par le soleil ; elle a séjourné dans les lieux bas, y a dissous les végétaux qu'elle a trouvés, et, de cette opération, sont nées les particules délétères qui ontempoisonné l'air ; la chaleur est survenue , et la fièvre jaune s'est déclarée, Pour produire un semblable fléau , une chaleur extraordinaire a suffi à Carthagène , pays naturellement marécageux. Et, quant aux vents contre lesquels M. Bally se récrie si fort, ont-ils présenté quelque ehose d’extraordinaire en transportant les principes de l'infection d’un lieu dans un autre? Aurait-on oublié qu Empédocle , en faisant boucher les gorges de lEtna, mit fin aux épidémies annuelles qui désolaient sa patrie ? Ienorerait-on que certain vent en Italie, après avoir balaye les marais Pontins, va porter ka mort dans les

nn are Ne pts à né a 268

campagnes de Rome ? Ne connaïtrait-on pas les effets terribles des samiels en Afrique? ou bien penserait-on que tout vent infect perd son

action sur les lieux élevés? Si cette pensée pouvait exister, l'étude d’une foule de topo-

graphies pourrait la détruire; mais, sans y avoir recours , une page de l'ouvrage de M. Volney, sur le sol et le climat des États-Unis d'Amérique , suflira pour remplir le même objet : je la rapporterai toute entière, parce qu'elle s'adapte parfaitement à mon sujet.

« Je ne fais pas une règle générale n1 absolue de cette condition des lieux élevés , parce que, même en France, nous avons des lieux élevés qui sont malsains et fiévreux (a), et cela parce qu'ils sont au voisinage ou sous le vent de terrains humides et marécageux. Le cas est-beaucoup plus commun dans les pays chauds; et une foule de coteaux et de hauteurs, en Corse et en Italie, sont tout-à-fait inhabitables, parce que, encore qu’ils soientérès-distans des marais, ils ont l'inconvénient grave d’être placés dans la ligne et dans le /it du vent le plus habituel qui leur en apporte les exhalaisons.

. (a) Par exemple, la plaine de Trappes, près Versalles , quoique élevée et découverte , est infestée de fièvres par les étangs de St.-Cyr, ( Note de M. Vornex. )

» La même chose a lieu dansle Bengale , où les troupes anglaises ont trouvé sur des hauteurs boisées, de l'aspect le plus séduisant, dans un pays chaud, la fièvre décrite par leurs médecins sous le nom de fièvre de colline (hilly fever ). L'on n’imaginerait pas qu'avec ce nom elle fût la même des lieux bas et marécageux ; et néanmoins elle est réellement telle, ayant pour causes non-seulement une humidité locale, établie par les pluies énormes des moussons, mais encore l'évaporation de toute la plaine du Bengale , dont les nuages sont arrêtés et fixés par les boïs qui couvrent ces monts ou chaïnons. L'on ne doit donc désigner les lieux élevés comme Salubres qu'autant qu'ils joignent les

conditions de sécheresse locale, d’abri de cou-

rans d'air infectés et de ventilation fraîche et

libre (a). »

Cette citation est d'autant mieux appropriée

qu’elle fournit un exemple de la fièvre jaune elle-même transportée par les vents, et repousse ainst le ridicule que l’on voudrait jeter sur ceux qui osent Îles en accuser. La grande erreur de beaucoup de médecins, c'est de s’imaginer que,

parce qu'on inculpe tantôt les pluies, tantôt

les vents, tantôt la chaleur, on n’admet pas

D 2 es Æa- 4

(a) VOLNEY, p. 316.

ne le même principe pour cause de la fièvre jaune ; et que, quand on parle de linfection , on ne doit parler que des marais. C’est surtout pour détruire cette grande erreur que je me suis arrêté assez long-temps sur la théorie de l'infection, et que je viens d'en dire encore quelques mots. Je ne discuterai pas plus longtemps les exceptions que l’on à préseniées à ce sujet ; elles se ressentent toutes du défaut que je viens de signaler , et ce n'est qu’en l’évitant à l'avenir, qu'on pourra combattre la vérité de l'origine que tant de médecins assignent aujourd'hui à la fièvre jaune. Je passe à l'examen du système de l'importation.

Maloré les efforts incroyables qu'ont faits les contasionnistes de tous les pays pour trouver à % a fièvre jaune une origine étrangère , ils n’ont

pu y parvenir; car le docteur FU dans le tableau qu'ila dressé pour cela, en laisse plusieurs en blanc, ce qui est peu important mais ce qui l'est beaucoup, c'est qu'ils n'ont pu constater une seule de ces nombreuses importations, et qu'ils en ont avancé qui sont évi- Pment fausses. On sent bien qu'il m'est im-

ypossible de les examiner toutes à cause de la ‘lo Ar que ce travail causerait, et surtout de son inutilité ; je vais me contenter de parler de

quelques-unes de celles qui sont présentées comme étant bien constatées.

Lorsque la fièvre jaune se déclara à Philadelphie, en 1793, on ne voulut pas même soupconner qu'elle avait des causes locales, et tous les malheureux vaisseaux arrivés depuis peu furent accusés de l'avoir apportée avec eux.

Les membres du collége des médecins, interrogés par le gouvernement, répondirent que leur opinion était que la fièvre jaune avait été importée par quelqu'un des vaisseaux arrivés dans le port après la mi-juillet (a). Le vague de cette réponse serait sans doute suffisant pour prouver combien peu était fondée leur opinion; mais Cela devient évident quand on sait que, des vaisseaux inculpés, pas un n'avait la fièvre jaune sur son bord. J'étais alors sur les lieux; je fis les perquisitions les plus exactes , et je puis certifier la vérité de cette dernière assertion. Le brick le Mary, capitaine Rush, venant du cap Francais , fut de tous le plus vivement accusé. Étant moi-même passager sur son bord, j'assure qu'il n’y eut aucune maladie tant soit peu analogue à la fièvre jaune. Nous

(a) We are of opinion that this disease was iniporte . into Philadelphia by some of the vessels which arrived in the port after middle of july. Rusn, p. 146.

pouvions tous paraitre malades, parce que nous étions abattus par les fatigues et les chagrins ; mais il estde fait qu'il n’y avait qu'une dame, qui avait éprouvé une fausse couche en route, qui le füt; plus, deux demoiselles, dont l'affection légère disparut presque aussitôt que nous fûmes à terre. Nous avions perdu un homme en route; mais il était mort de la suite des mauvais traitemens qu'il avait éprouvés, et de la crainte de son avenir. Après le brick le Mary, on aceusa le Sans-culotte ; mais le rapport du capitaine et celui du chirurgien prouvérent qu'il n’y avait aucun malade ni sur le corsaire, ni sur les deux prises qu’il avait conduites avec lui. On accusa tour à tour les autres vaisseaux, . et tour à tour les autres vaisseaux se disculpe- - rent. Cependant, comme l’on ne voulut pas en avoir le démenti, les soupcons restèrent fixés sur le Æankey ; et ce ne fut que trois ans après que leur peu de fondement fut prouvé d'une manière évidente par M, Noah Webster

et le docteur E. H. Smith.

Ce que l’on faisait ainsi à Philadelphie n’était qu'une répétition de ce qui se faisait dans toutes les autres villes des États-Unis, et de ce qui s'é-

fait toujours fait dans toutes les Antilles : partout - Ton saccusait mutuellement de l'importation de la fièvre jaune lorsqu'elle paraissait, et tou

jours les soupcons pesaient sur une foule de vaisseaux, sans qu'on püt parvenir à prouver la culpabilité d'aucun. On n’a pas manqué de suivre cette méthode lorsque la maladie ,s'est montrée en Europe. Quand l’Andalousie en fut ravagée, en 1800, on aflirma que la maladie avait été portée de la Havane par la corvette /e Dauphin ; ethien des médecinsont répété cette accusation, en la regardant comme très-vraie. Cependant, si nous consultons quelques réflexions (a) qu'a fait imprimer depuis peu M. Valentin, dont la véracité ne peut être révoquée en doute, cette corvette n’entra dans la baie de Cadix que le 6 juillet ; et il fut prouvé qu'avant cette époque plusieurs personnes étaient mortes de la fièvre dans la ville. Il fut. certifié aussi, en présence de l'audience de” Séville , par le docteur Josué Carro, médecin espagnol , qui était à bord et qui avait soigné les malades, que, pendant la traversée , 1} n'était mort que trois hommes de l'équipage, et que leur maladie n'avait aucun rapport avec la fièvre jaune. Enfin 1l fut reconnu que cette maladie n'existait nullement n1 à la Havane, mià Vera-Cruz, ni à Charleston, points où le vais- — — É } # ñ

(a) Varennx. Réflexions sur les rapports de la F acuité de médecine de Paris , éoncernant la fièvre janne.

Seau avait touché. Qu'on joigne à ces raisons que lintendant, qui avait été mis en jugement comme étant la cause de l'entrée de la corvetie , apres onze mois de prison , fut acquitté honorablement ; et que le docteur Aréjula , tout en croyant à l'importation, avoue , dans son rapport au conseil suprême , qu'on ne sait quel est le vaisseau coupable ; et Yon pourra juger de la valeur d’une pareille assertion. |

* Une épidémie de fièvre jaune désola Malaga én 1805 : le vaisseau accusé de l'avoir importée était arrivé le 9 juin, et la maladie ne commenca que le 26 juillet. M. Bally , n'étant pas content de cette opinion, trouve qu'il serait beaucoup plus raisonnable (a) de penser que les germes de la maladie avaient été introduits les années précédentes, soit de l'Amérique , soit de l’Andalousie, et qu'ils ne firent leur explosion qu'en 1803. Ainsi, ce n'était pas assez d'avoir laissé dormir le virus pendant quarantesept jours , 11 fallait encore faire remonter son existence à un, deux, ou même trois ans! En suivant une pareille méthode, je défie bien d'être jamais embarrassé, quelle que soit la

contrée attaquée. Bien certainement 1l n'est mL,

(a) Bazzy, p. 82.

aucun port en Europe qui n'ait reçu quelque vaisseau de l'Amérique, depuis sa découverte par Christophe Colomb.

Les premiers exemples d'importation que je viens de rapporter sont ceux que les defenseurs de la contagion de la fièvre jaune mettent toujours en avant pour soutenir leur système, et qu'ils regardent comme les mieux constatés. Cependant l'on a pu voir que, si les faits contraires que j'ai présentés ne suflisent pas | pour en démontrer la fausseté, ils jettent du moins sur leur vérite de grands doutes, et c'est

la tout ce qu'il en faut; car, en de sem-.

blables matières, la certitude seule peut être

de quelque valeur. Le dernier exemple, je ne

l'ai rapporté que pour faire voir combien les : meilleurs esprits peuvent s'égarer quand ils s'obstinent à soutenir, maloré l'évidence de sa fausseté, une opinion préconcue : c'est cette .

obstination qui a fait trouver à la peste des origines si ridicules (a); c'est elle qui en a fait

(a) Qu'on me permette de rapporter, à l'appui de cette assertion, deux faits qui me semblent très-curieuxé En 1507, une peste s'étant déclarée, à Paris , pendant . quelque temps on se mit vainement l'esprit à la torture pour lui découvrir une paternité. Enfin , quelqu'un ayant appris que des maçons , qui avaient éte atteints de

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