LIVRE TROISIÈME
Du Traitement:
Le traitement de la fièvre jaune, comme celui detoutesles autres maladies qui peuvent régner d’une manière épidémique, se divise en traitement curatif et en traitement prophylactique. Si pour ce dernier qn peut espérer de trouver un jour un moyen spécifique, c’est-à-dire, si l’on peut espérer de découvrir un moyen quelconque par lequel on puisse neutraliser dans l'air la puissance morbifique du principe engendré par les centres de putréfaction, il n’en est pas de même quand ce principe a produit son action , quand la fièvre jaune est déclarée. Toute maladie consiste dans une lésion, soit organique, soit vitale, et contre ces lésions, la nature seule est puissante. [art peut bien la seconder, mais l’art ne peut rien que par elle, et pour qu’il lui soitutile, il faut qu'il la suive pas à pas, qu'il étudie ses divers mouvemens, et les dirige vers une terminaison prompte et heureuse; ce
qu'il ne peut espérer de faire avee un seul et même moyen. Ce sont la des vérités connues dans tous les temps, répétées par tousles vrais médecins , et que cependant on ne cesse de négliger. Pour ne pas sortir de mon sujet, combien de remèdes n'a-t-on pas vantés comme spécifiques de la fièvre jaune ! combien de malheureux atteints de cette maladie n’ont-ils pas été les victimes de ces systèmes exclusifs !
Le mercure, dit-on, guérit spécifiquement la vérole, le soufre guérit spécifiquement la gale ; pourquoi n’existerait-1l pas un médicament pour guérir spécifiquement la fièvre jaune , qui est, comme les deux premières maladies, le résultat d’un germe morbifique particulier ?....….. Ce raisonnement , le point de départ de tous les chercheurs de spécifiques, est complétement faux, puisqu'on y confond l'effet avec la cause. Le mercure neutralise le virus syphilitique , comme le soufre neutralise le virus psorique (ou, si l’on aime mieux, tue Pacarus scabiei); mais ni l'un nt l'autre ne suérissent les maladies nées de l’action morbifique de ces virus. Si, comme la syphilis et la gale, la fièvre jaune, après avoir été engendrée par'un principe particulier, était encore entretenue par ce principe, alors, sans doute, on pourrait et l'on devrait même chercher un spécifique, puisqu'on ne
pourrait enlever l'effet sans avoir enlevé la cause ; mais 1] n’en est point ainsi : les particules infectantes introduites dans le corps de lhomme, y portent bien à la vérité une propriété -morbifique avec elles , mais elles perdent cette propriété aussitôt qu'elles ont produit leur action; et, dès lors, la fièvre jaune résultant de cette action, mais n'étant plus entretenue par elle, se trouve soumise aux mêmes lois que toutes les autres maladies du système nosologique ; elle varie selon le tempérament, le sexe, l’âge des individus , leur idiosyncrasie, selon les constitutions atmosphériques et toutes les autres circonstances environnantes; et il serait ridicule de vouloir, contre toutes ces variations, employer unseul et mêmemoyen, surtout de vouloir lemployer dans toutes les périodes de la maladie : car, comme elle varie d'individu à individu, elle varie de période à période, et même de moment à moment; ce qui doit être ainsi à cause de sa violence.
Au travers de tous ces changemens et des diverses complications qui ne peuvent manquer de survenir, peut-on du moins saisir des indications assez constantes pour permettre de fixer un mode général de traitement ? On éprouve pour cela les mêmes difficultés que j'ai fait voir
exister pour une description générale, et Jon
peut lesrésoudre d’une manière à peu près semblable. Exposer d’abord les moyens qui conviennent dans chacune des trois périodes que j'ai admises, et l'ordre dans lequel ils conviennent; examiner ensuite tour à tour les moyens principaux quisont le plus souvent utiles, ou qu'on a le. plus vantés, etchercher à déterminer leur valeur réelle ; telle est la marche que je suivrai. Mais de même qu’en parlant de l'infection, je n'ai point essayé de déterminer le mode d'agir des particules infectantes ; de même, en parlant des médicamens , j'éviterai tout ce qui tendrait à faire croire que je veux expliquer leur action. Je me guiderai d'après l'empirisme , mais d’après cetempirisme raisonné qui, loin de vouloir qu'on envisage chaquesymptômeisolément, et qu'on emploie toujours contre lui le même moyen, ordonne au contraire de combiner tous | les symptômes entre eux, de les mettre en rapport avec ceux qui les ont précédés, avec les causes qui ont engendré la maladie, avec les lois atmosphériques, avec la constitution, l’âge des individus, etc.; etde former ainsi des indications et des contre-indications à tel ou tel remède ordonné par l'expérience, et modifié selon les circonstances.
Cette manière de se conduire dans le traitement des maladies, que je crois être toujours
la meilleure, est surtout de rigueur contre la fièvre jaune, dont la rapidité et la variabilité sont telles, qu’elle ne présente jamais que des occasions très-fugitives, et qu'elle ne permet que bien rarement un système de traitement suivi. Cette méthode est la seule qui m'a guidé au Cap, dans les cas nombreux de fièvre jaune sporadique que j'ai eus à traiter; et à Philadelphie, dansles épidémies de 1793, 1794, 1795, 1796 et 1797. La confiance publique dont je fus investi dans l’une et l’autre ville, m'est un sûr garant que je ne m'étais pas trompé ; aux mêmes époques, d'autres médecins, même des médecins ayant un grand nom dans la science, suivaient d’autres routes; s'ils avaient eu plus de succès que moi, peut-on penser qu’'étranger et sans apput, jeusse pu leur être préfére ?