‹ Traité de la fièvre jauneChapitre 25 sur 26 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IT

Traitement prophylactique.

OX distingüe dans le traitement prophylactique de la fièvre jaune deux ordres de moyens: le premier se compose de tous ceux qui peu-

rent prévenir , éteindre ou neutraliser les foyers’

d'infection ; dans le second rentrent tous ceux qui , agissant sur les individus , tendent à les rendre moins aptes à contracter la maladie.

Chacun de ces ordres va être examiné à son tour.

Premier ordre.

Le seul moyen de prévenir ou d’éteindre les foyers d'infection , c'est de remonter à leur source , C'est-à-dire, de combattre la cause qui leur donne naissance. Nous savons qu'ils sont toujours lerésultat de la fermentation putride : si nous pouvions empêcher les centres de putréfaction de s'établir, ou les détruire quand ils existent , nous serions donc sûrs de prévenir ou deteindre les foyers d'infection ; mais malheureusement , quoique connaissant parfaitement les moyens propres à atteindre ce but, il nous est presque toujours impossible de

les mettre à exécution. J'ai admis trois sortes de centres de putréfaction : ceux qui sont formés par des hommes réunis , ceux qui sont formés par des matières animales en état de décomposition, et ceux qui résultent des eaux croupissantes et agissant sur des végétaux ou quelques animaux privés de la vie. Les premiers de ces centres sont faciles à détruire; 11 n’y aqu'adisperser les hommes qui les forment , ou du moins à les placer dans des lieux où une ventilation constante empêche les particulesexhalées de stagner dans l’atmosphère et de la saturer. Les seconds centres , consistant surtout en cimetières , en voiries, en lieux d’aisance, sont encore assez faciles à détruire au moyen de quelques règlemens sanitaires. Mais ces deux sortes decentres sont en général d'une très-petite étendue, et leur influence pernicieuse n’est guère que secondaire ; ce sont presque toujours les centres de la troisième sorte qui jouent un rôle essentiel ; c’est presque toujours par leur action que naissent les grandes épidémies de fièvre jaune, et ce sont eux qui présentent le plus d'obstacles à nos efforts pour empêcher leur formation.

La chaleur, une matière putrescible, de l'eau, et le contact de l'air , sont nécessaires pour que la fermentation s'établisse ; enlever quelqu’une deces conditions serait un sûrmoyende détruire

l'infection mais, comme ces centres sont en général d’une grande étendue , il est presque toujours impossible de le faire. D'abord, l’homme n’a pas de pouvoir contre la chaleur atmosphérique ; il n’en a pas beaucoup contre la matière putrescible; car comment empêcher les végétaux de naître sur un terrain fertile ? comment empêcher les insectes et autres animaux de cette espèce de se multiplier et de mourir où 1l existe des eaux croupissantes? Pour les eaux, il en est autrement, à la vérité; on peut, par divers moyens, les forcer de s’écouler dans degrands réservoirs où elles cessent d’être nuisibles jou même, apres les avoirretenues, les envoyer recouvrir desterrains marécageux qu'elles privent ainsi du contact de l'air ; mais les grands travaux qu'exigent de pareilles mesures sortent des attributs du médecin, et il n’est pas de mon sujet de m'arrèter à les faire connaître.

Ces grands travaux que l’on a vus être mis en usage contre des maladies pestilentielles en Europe, pourront, dans le temps , être employés aussi contre la fièvre jaune : comme on ne peut espérer que.cela se fasse tout de suite, il faut en attendant avoir recours à d’autres moyens; le meilleur c’est d'enlever à ces grands foyers d'infection autant d'aliment qu'il est en notre pouvoir, et on y parvient par les soins d’une

police bien entendue. Faire tenir les rues bien propres, en éloigner toute immondice, y établir des courans d’eaucontinuels ; forcer chaque particulier à une propreté rigoureuse , soit devant, soit même dans sa maison ; faire souvent nettoyer les égouts et les fosses d’aisance, mais ne le faire que pendant les nuits , et choisir les plus froides pour cela ; enfin favoriser la circulation de l'air : tels sont les moyens secondaires que l’on peut mettre en usage ; pareux, on ne parvient pas à prévenir la fièvre jaune ou à l’éteindre, mais on parvient à diminuer sa violence , et dès lors 1l n’est pas permis de les négliger.

Puisqu'on ne peut prévenir ou éteindre les grands foyers, d'infection , il serait essentiel de pouvoir neutraliser leur propriété morbifique ; j'ai dit quil était permis d'espérer qu'on trouverait un jour un moyen propre à cela, parce que, en effet, quelle que soit la nature des particules infectantes , ce n’est pas s'éloigner de la raison que de penser qu'il existe un corps de nature opposée qui puisse changer ses propriétés en réagissant sur lui; mais ce corps, nous ne l’avons pas trouvé, quoique plusieurs aient été prônés comme tels; le plus ancien de tous, c'est le calorique que l’on faitdégager dans Patmosphère en établissant de grands feux; l'usage

en est recommandé dans les écrits du père de la médecine, et on y a eu recours dans tous les temps. On conçoit en théorie, que la chaleur, en raréfiant tous les corps, peut disperserles particules infectantes ; on conçoit encore en théorie , que les matières mises en combustion peuvent dégager d’autres particules qui réagissent sur les premières , mais malheureusement cela est démenti par l'expérience; je ne sache pas qu on ait une seule fois retiré quelque avantage de ce moyen , tandis qu'il a été prouvé à Phis ladelphie en:1703, et ensuite dans lesdivers lieux où a régné la fièvre jaune, que son usage aug mentait l'intensité de l'épidémie, ce que l’on explique très-bien quand on sait que l’action de la chaleur sur les individus les prédispose essentiellement à contracter cette maladie.

La combustion de la poudre à canon a été regardée aussi comme un bon moyen de désinfection ; toutefois, j'avoue que je n'en connais pas d'heureux résultats bien constatés. M. Dalmas rapporte bien un fait qui paraît être en sa faveur , maisje croisqu'on peut l'interpréter autrement. Le voici : le vaisseau le Souverain, après avoir été abandonné pendant vingt ans, partit de Toulon, alla rejoindre notre armée à Brest, et delà se mit en route pour les Antilles; huit jours après le départ, la maladie qui avait

déjà commencé, fit des progrès effrayans, et bientôt il y eut tant d'hommessurle cadre qu'à peine en resta-t-il assez pour faire les manœuvres. Il parvint cependant jusque devant Ja Martinique, où notre armée livra combat à lescadre anglaise qui croisait devant le fort royal; malgré la réduction de son équipage, 1l se trouva l'un des plus engagés , et continua son feu pendant long-temps. Quinze jours après, 1l n’exista plus de traces de l'épidémie, et pendant toute la campagne, l'équipage fut un de ceux qui furent le moins maltraités par les maladies (a). N’est-il pas plus raisonnable d'interpréter ce fait en disant, que les explosions répétées du canon ont imprimé des commotions telles à l'air infecté que contenait le vaisseau, que toute la masse en a été renouvelée; et que l'excitation donnée au moral de l'équipage par la résistance d'un combat opiniâtre a détruit en Jui la prédisposition qu'il avait a contracter la maladie reonante? Cette explication me paraît être beaucoup plus en rapport avec nos connaissances physiques et physiologiques , que celle qui attribue à la combustion de la poudre à canon une propriété désinfectante particulière, propriété qui n'a en:sa faveur que quel- PR

(a) DaLMAS , p. 45.

ques faits susceptibles de plusieurs interprétations. |

Les fumigationsacidessontde tous lesmoyens de désinfection celui qui a été le plus vanté, on a présenté en leur faveur une foule de faits, et elles jouissent encore, en général, d’une grande confiance. Malgré cela, on ne peut les dire utiles contre la fièvre jaune ; les seules expériences qui lui soient favorables sont celles de M. Cabanellas, mais elles ont été faites avec si peu de jugement, et rapportéesavec tant dem phase, qu’elles en sont devenues tout au moins insignifiantes. Cependant il est certain que ces fumigations doivent être avantageuses contre la fièvre jaune, si elles l'ont été contre la peste et le

typhus: l'ont-elles été eneffet ? je crois quenon; mais COMME je n'ai pas une masse de faits assez

grande pour démontrer mon opinion, je ne l’entreprendrai pas ; j’engage seulement les médecins militaires et ceux des hôpitaux à diriger leurs vues de ce côté : celui qui fera des expériences concluantes rendra un vrai service, soit qu'il prouve que ce moyen est avantageux , Soit qu'il prouve le contraire ; dans le premier cas, il empêchera de négliger un moyen qu'on laisse souvent dans l’oubli ; dans le second, 1l forcera

à en chercher un autre plus utile, et à ne pas

se hasarder à l'infection, sur la foi d un présérvatif de toute nullite. |

Les fumigations acides avaient fait décider que les particules infectantes étaient de nature alcaline; le docteur Mitchill a prétendu, au contraire , qu’elles étaient de nature acide , et a venté les alcalis pour les neutraliser. Sa méthode consiste à faire mettre dans les rues, des bassins pleins de quelque alcali qui, dit-il , attire les particules infectantes et prévient leur action. Ses succès sont encore beaucoup plusincertains que ceux de la précédente méthode, et tout ce que lon peut faire en sa faveur, c'est d'engager à tenter de nouvelles expériences.

Deuxième ordre.

Les premiers moyens auxquels on a eu recours pour rendre les individus impropres à la fièvre jaune, ont eté les amulettes de toute sorte, et 1l est probable qu’en Espagne bien des gens y croientencore, puisqu’encoreaux États- Unis , quelques bonnes femmes ne laissent pas que d'y avoir une certaine confiance. Après les amulettes , on a employé le vinaigre des quatre voleurs, les frictions huileuses, un morceau de camphremis dansla bouche, du tabac broyé entre les dents. Un médecin de Besançon a conserllé ( pour une épidemie d'autre espèce ) de

porter des chemises trempées dans une forte décoction de soufre ; 1l paraît même que l’on a essayé de chemises collantes sur la peau et faites d'étoffes imperméables ; on voulait faire travailler les ouvriers avec des tampons d’étoupe trempée dans du vinaigre camphré et placée devant le nez. Le quinquina, le poivre à l'intérieur, les bains de mer, en un mot, tous les moyens imaginables ont été mis en usage, ou du moins conseillés comme antidotes de la fievre jaune ; l'oubli dans lequel ils ont tous tomhés prouve mieux quetous les raisonnemens combien ils sont inutiles. Les frictions huileuses , qui seules paraissent au premier abord devoir être avantageuses en empêchant les particules infectantes de se mettre en rapport avec les pores de la peau , rentrent presque dans la proscription commune, quand on réfléchit qu'elles ne peuvent empêcher ces particules d'être introduites par la respiration dans toute l'économie animale.

Quelques médecins avaient pensé que la fievre jaune ne peut attaquer l’homme qu'une fois danssa vie. M. Dalmas a même désigné ce phénomène comme un des caractères de la maladie; mais malheureusement de trop nombreux exemples prouvent le contraire. Si cela était vral, On pourrait espérer de trouver, comme

pour la petite vérole, un moyen qui, agissant sur l’économie , détruisit son aptitude à contracter cette maladie ; mais cela étant faux, il est aussi ridicule de prétendre à la découverte d’un préservatif pour les individus contre elle, que de prétendre à la découverte d’un pareil préservatif contre la vérole ou contre la gale , et c'est pour cela que les moyens que j'ai désignés ont tous été inutiles et sont tous tombés dans l'oubli.

Le seul moyen pour les individus de se préserver de la fièvre jaune, c'est de fuir les foyers d'infection; mais ce moyen n'étant pas toujours pratiquable , On a cherché à diminuer du moins leur susceptibilité. On a, dans ce dessein, fait appliquer desexutoires de toute espèce; on a donné des purgatifs, des émétiques,onafait des saignées, maïs le tout en vain; bien des observateurs prétendent mème que ces précautions ont été nuisibles, et cela devait être ainsi ; car comment s’imaginer qu'un trouble porté dans l’économie, au moment où elle a besoin de toute son intégrité pour résister à une action déléière, puisse être de quelque utilité !les seules précautions à mettre en usage sont : l’application rigoureuse des lois générales de l'hygiène, et une attention exacte à éviter les causes occasionnelles que j'ai désignées comme étant les

plus dangereuses : mener une vie réglée, faire un exercice modéré, suivre un bon régime, éviter tout excès, sans cependant s'imposer de trop grande sprivations, fuir l’action des rayons du soleil comme l'impression de l'air de la nuit, etsurtout conserveruneämetranquille au milieu du danger , tels sont les préservatifs de la fievre jaune. Îls sont bien souvent inutiles, sans doute; mais puisqu'ils peuvent arracher quelques victimes à la mort, ne serait-on pas criminel si on se permettait de les négliger ?

En dernier résultat, letraitementprophylactique de lafièvre jaune seréduit à rien ou presque rien pour le médecin; mais combien 1l peut devenir puissant par la volonté des souvernemens! Les médecinscontagionnistes ne cessent de leur crier : Ordonnezdes quarantaines! posez descordons! séquestrez les malades!...Mesuresinutiles, pernicieuses! parles quarantaines,ilsmettentdes entraves au commerce, et favorisent l'invasion de toutes les maladies par infection ; par les cordons, 1ls jettent l’épouvante parmi les nations, réduisent les uns à la misère et forcent les autres au crime ; par Fisolement , ils privent des malheureux souvent des secours les plus utiles, et toujours des consolations les plus précieuses. Pourquoi tout cela ? pour prévenir introduction d’un virus qui n'existe pas,

qui n’a jamais existé. Et tandis qu'ils obéissent ainsi à des craintes chimériques , ils négligent les mesures les plus sages, et réchauffent le germe d'une maladie qui couve au milieu d'eux.

Loinde moi, cependant, toute expression qui tendrait à fairecroire qu’on ne doit prendre aucune mesure de précaution ; il en est qui sont utiles, etque l’on serait coupable de ne pas mettre en usage. Mais ce ne sont plus celles qui reposaient sur l’idée de la contagion ; elles doivent toutes être dictées par les lois de l'infection, et telles qu'on les a déja adoptées, du moins en partie, dans certaines contrées.

. Quand des vaisseaux arrivent dans un port, que les passagers, que l'équipage , soitent libres. S'il est une loi à leur imposer , c'est celle qui les obligera à se disperser : séparés les uns des autres, ilsne seront pasdangereux iors-même qu’ils seront malades ; réunis, quoique sains, 1ls pourront engendrerdesfoyers d'infection, etpar suite toutes les maladies qui en sont lerésultat.

Les marchandises méritent une plus grande attention ; elles sont restées long-temps entassées et dans un air stagnant, souvent elles ont souffert de l'humidité et se sont avariées : de là, des centres de putréfaction; de là, le danger de les approcher. Qu'on les retire peu à peu des lieux où elles sont renfermées, qu'on les expose

sur des chantiers vastes et bien situés, qu’on les soumette enfin à la ventilation ; et après quelques jours , on les pourra faire librement circuler dans le commerce.

Si une rue est infectée , forcez les habitans à l'abandonner , et défendez-en l'approche ; st c'est un quartier , faites de même ; si c'est une ville entière, conseillez, s'il est possible, l'émigration de la population entière, ou au moins d'une partie ! « Si la fuite est praticable, 1l faut y avoir recours dans tous les cas, pour éviter les attaques d'une fièvre maligne. Les hauteurs de Germantown et de Darby ont offert , pendant plusieurs années , aux habitans de Philadelphie une reiraite assurée , contre leurs épi démies annuelles. Il serait à désirer que nos gouvernemens possédassent le pouvoir de forcer les citoyens à déserter en entier ou en partie les villes et les villages infectés. Par ce moyen, la fièvre jaune a été tout à coup anéantie, à Providence, Rhode-Island et à New- Haven, dans le Connecticut, en 1805. (a)» C’est ainsi que s’exprimait Rush, que l'on a tant invoqué en faveur de la contagion. À la même époque paraissait l'avis suivant : « ]Verw-Fork, le 15 septembre 1805. Le bureau de santé

EE (a) Rusn, p: 20. |

déclare que le principal siége de la maladie qui existe ( la fièvre jaune ) est cette partie de la ville comprise entre Buring-Slip et Old-Slip jusqu'à Pearl-street.) |

» On peut attribuer presque tous les cas de la maladie à la communication que l'on a eue avec cette partie de New-York. Le bureau regrette que les habitans n’aient pas écouté les conseils qu'il leur avait donnés plusieurs fois , de s'éloigner de ce quartier pour éviter de devenir victimes de la maladie ; il les invite encore à ne pas persister , et à abandonner immédiatement ce quartier.

» Le bureau a fait construire des bâtimens à Bellevue-Gate, et a fait préparer tout ce qui est nécessaire pour les indigens ; les commissaires de la maison de charité leur feront fournir toutes les provisions. Ceux qui peuvent se passer de secours sont invités à se retirer à la campagne , et à éviter les lieux malsains de la ville. Ceux qui n’obtempèreront pas promptement à cet avis du bureau, de s'éloigner de cette partie de la cité qui est le siége de la maladie et qui ue contient pas plus de 30 acres, seront considérés comme coupables d'exposer foilement.

leur vie, et justifieront le bureau dans les mesures de contrainte qu'il emploira à cet effet. »

Tels sont les moyens que l'expérience a en-

seigné être les plus ütiles contre la fièvre jauné, aux chefs d’un pays qui est annuellement ravagé par cette maladie; ce sont les seuls que lon puisse conseiller aux gouvernemens d'Europe : ils les adopteront bien certainement ; mais, peut-être, que de temps encore il faudra pour leur en faire sentir la nécessité!

Page 1