PRÉFACE
Nous nous proposons , dans les pages qui suivent^ d'étudier les lois de la composition française ; nous voulons rechercher les règles auxquelles elle est soumise et les procédés dont elle use , lorsque , empnmtant à la langue des mots déjà existants , elle les combine dans des créations nouvelles.
Les faits que nous avons à examiner sont nombreux et complexes ; car les mots composés forment une partie très-développée et des plus variées de notre lexique. Mais , avant d'en entreprendre l'étude , une question se pose tout d'abord : comment les grouper? à quel principe de classification s'attacher?
Suivant que l'on considère les mots composés dans leur forme extérieure ou dans leur constitution intime, trois points de vue s'ofirent à l'esprit. Quelques mots présentent une soudure si complète de leurs éléments composants qu'à peine ceux-ci sontils encore visibles aux yeux; il faut un effort de réflexion pour retrouver lie et col, plat et fond, chat et fouiriy dans licol, plafond, chafouin. La composition dans d'autres est plus apparente ; elle y est même rendue sensible par des traitsd'union : rouge-gorge, serre-tête, garde- fou. D'autres, enfin , laissent isolés , séparés les termes composants qui les constituent , et ne se montrent tout d'abord que comme un groupement quelconque de mots sans caractère particulier : pomme de terre ^ aide de camp. L'agglutination des parties composantes offre donc divers degrés de soudure , et ce carac^ tère extérieur paraît assez notable pour devenir un principe de classification.
En considérant encore les mots composés dans leur forme extérieure, on peut les classer d'après leurs caractères gramma-
ticaux. Alors on groupera ensemble les mots formés de substantifs et de substantifs ; ensemble encore ceux où entrent des substantifs et des adjectifs, ou des substantifs et des verbes, etc. , quelle que soit d'ailleurs la nature de la composition qui les combine. Cette classification paraît naturelle et logique , puisqu'elle repose sur les caractères essentiels des termes composants.
Enfin , en se plaçant à un autre point de vue , l'on peut voir dans la composition non pas une combinaison de mots, substantifs et substantifs^ substantifs et adjectifs, substantifs et verbes, etc., mais une combinaison d'idées rendue visible par celle des mots. A ce compte, la composition est soumise à des procédés logiques , et elle suppose certaines opérations de l'esprit qu'il importe de déterminer. Il n'est pas vraisemblable que , dans la formation des quelques milliers de mots composés que nous aurons à étudier, l'esprit ait recours aux mêmes moyens. Quels sont donc les principes de formation des mots composés ? quels sont les difiérents modes de combinaison ? Telle est l'idée essentielle qui peut servir de point de départ à un troisième groupement.
Entre ces trois classifications le choix n'est pas douteux.
Autant la dernière est vraie , naturelle , lumineuse , autant les deux autres sont artificielles. Pour commencer par la première , l'agglutination plus ou moins complète qui afiecte les mots composés n'est en efiet qu'un accident secondaire et postérieur de leur histoire. Le temps et l'action des lois phoniques altèrent également la forme des mots , qu'ils soient simples ou non, et ceux-ci, comme des monnaies usées, voient peu à peu leur empreinte s'effacer, au point de ne plus souvent laisser de trace de leur effigie primitive. Pour les mots simples, cette action organique a pour effet de les rendre plus simples encore : ministerium devient mnestier, mestier, métier; stcspicionem passe par souspeçon , soupeçon , soupçon ; sacramen" tum se change ensaireinent, serement, serment; œtaticum en edatge, edage, eage, âge. Pour les mots composés , elle a pour résultat d'en'faire des mots simples. L'agglutination, à ses différents degrés,, n'est donc pas un caractère propre de la composition ; c'est l'effet d'une loi organique générale qui agit sur tout le domaine de la langue. Prendre cette agglutination pour
le point de départ d'une classification, c'est s'attacher à un accident étranger.
Gela apparaît clairement quand l'on tente cette dassification. On se voit alors amené à grouper ensemble des mots qui n'ont de commun entre eux qu'une égale déformation : tocsin, licou, chafouin, chaqueue, dimanche, raifort seraient réunis sous une même rubrique, quoique tocsin et licou offrent l'ellipse qu'on retrouve dans porte-manteau , serre -tête; quoique chafouin soit formé par apposition : chat, fouin ^ ; quoique chaqueue représente queue de chat, le premier terme étant au génitif ; quoique enfin dans dimanche et dans raifort l'on ait un adjectif qualifiant simplement un substantif : dies dominica, radix fortis.
La seconde classification présente également des difficultés. Son tort est d'être trop extérieure , trop mécanique, et de ne pas pénétrer assez avant dans l'essence de la composition. Et en efiet, des adjectifs et des substantifs ou des substantifis et des substantifs peuvent se combiner avec divers degrés de complication. Timbre^oste n'est pas un composé de même nature que chef-4ieu , ni ces deux mots de même nature que chef'd* œuvre ; rouge-gorge ne peut se placer à côté de plafond, ni clairvoyant à côté de mort-né. Cette classification , il est vrai , est celle que suivent les philologues allemands , Grimm dans sa Grammaire allemande , Koch dans sa Grammaire historique de la langue anglaise , Diez dans sa Grammaire des langues romanes. Mais la composition dans les langues germaniques se prête mieux à cette classification. Quant à Diez, il a été obligé de s'écarter parfois du plan qu'il s'impose ; c'est ainsi qu'il est amené à faire xme section à part des composés dont le type e^i portefeuille j en les réimissant sous le titre général de composition par phrases. Mais , malgré les correctifs qu'il peut y apporter, le défaut de sa classification apparaît bien dans les rapprochements auxquels elle le condamne. C'est ainsi, par exemple, qu'il groupe dans xme même série ( Zusammensetzung mit substantiven) desju^œtaposés comme chef-d'œuvre, clin
* Cf. plus bas, ch. IV, sect. I, i.
d'ceU y lundi et des composés comme merluche , terre-noiœ ; qu'a place l'un à côté de l'autre dans la composition avec adjectifs, blanc^ec et bonheur.
Il ne reste donc qu'une classification vraiment rigoureuse , celle qui repose sur l'analyse intime des procédés logiques que Tesprit met en œuvre pour former les mots composés. Elle seule, pénétrant au fond même des lois de la composition, permet d'assigner à chacun des composés sa valeur et son sens propres. Et ici il ne faut point craindre de faire à l'analyse psychologique une place trop grande dans une question de simple philologie ; car ce n'est pas , en somme , à la partie de la grammaire qui traite de la formation des mots , mais à la syntaxe qu'apparu tient la composition, et sa théorie rentre tout entière dans celle de la construction delà phrase.
Les rapports qui unissent la composition à la syntaxe sont trop évidents pour qu'il soit besoin d'y insister. Un mot composé est une proposition en raccourci, et cela est si vrai que la question de la place du déterminé par rapport au déterminant se ramène à la question de la place de l'attribut dans la phrase indo-européenne primitive.
C'est donc au principe même de la formation des mots composés que nous devons nous attacher. Or, si nous considérons les diverses sortes de composition en français, elles se ramènent toutes à trois types fondamentaux: \sl composition apparente, on juxtaposition; Ir composition par particules, et la composition elliptique, ou composition proprement dite. Sans vouloir entrer dans de grands détails sur ces trois sortes de composition, dont les caractères généraux seront étudiés dans le premier chapitre de ce livre, disons que la première renferme tous les mots formés sans ellipse d'après les lois ordinaires delà syntaxe (clin d'œil, chef-d'œuvre, bonheur, malappris , etc.); la dernière exige absolument une ellipse (maintenir = [par la] main tenir; ^erre-nota? = noix [de] terre; portefeuille^ [ce qui] porte [la] feuille, etc. ^). Entre elles deux, tenant de l'une et
* C*est pour abréger que nous expliquons ici portefeuille par ce qui porte la feuille. Nous verrons plus tard la nature véritable de l'ellipse qui constitue ce composé et tous les composés analogues.
de l'autre à certains égards, s'en séparant absolument à d'autres, se place la composition par particules (per-^mettre , dés-arroi, en-dimanchrer, etc.).
Les différences qui séparent la juxtaposition de la composition ont amené un philologue distingué à leur chercher des noms plus précis que ceux qu'on leur attribue d'ordinaire. M. Francis Meunier, dans sa belle Etude sur les composés syntactiques grecs ^ propose et emploie les termes syntactiques et asyntactiques^ c'est-à-dire « conformes aux lois de la syntaxe ou qui n'y sont pas conformes. » Ces dénominations sont bonnes pour les langues anciennes, qui combinent non des mots, mais des thèmes nominaux ou verbaux. Gomme ceux-ci ne peuvent naturellement se soumettre aux règles habituelles de la syntaxe grecque ou latine 2, on peut leur donner à juste titre le nom de « asyntactiques. »
Mais, dans les langues romanes, la composition se ramène en général à une combinaison elliptique de mots. Ces mots , par cela même qu'ils ont la forme de mots, peuvent être soumis aux règles de l'accord. Or, si l'on prend pour base de classification , comme l'exigerait l'emploi des mots syntactique et asyntac^ tique, la violation ou l'observance des règles de la syntaxe, on se voit amené aux plus singuliers résultats. Le mot vinaigre est pour M. Meunier ^ un composé asyntactique , son pluriel èiani vinaigres y non vins aigres. Dans un chevalier porte^ glaive , porte-glaive est syntactique , parce que ces mots , si l'on complète l'ellipse , s'analysent en : un chevalier qui porté le glaive. Dans porte et glaive , la syntaxe est observée. Mais au pluriel le composé est asyntactique , car la syntaxe exige : des chevaliers portent-glaives. « La syntaxe est respectée
» DdinsV Annuaire de r association pour V encouragement des études grecques, 6« année. 1872, p. 245 et suiv.
' Il est probable que ces mots représentent, dans leur formation , un état antérieur de la langue , où , les flexions n'existant pas encore , on combinait des thèmes. En ce sens, ces composés sont aussi syntactiques que les autres , puisqu'ils suivent des lois de construction, jadis en vigueur, et dont ils ont gardé les dernières traces; mais il faut entendre ce mot d'ayyntactique au sens de : qui s'écarte des lois habituelles, dés lois ordinaires et communes de la syntaxe.
dans la souris trotte-^menu , violée dans les souris trottemenu (il faudrait trottent-menu) , respectée dans monsieur, vous avez un rendez-^ous , violée dans mon cher, tu as un rendez-^ous (il faudrait un rends-4oi) ^ > Or le mot n'a pas changé de nature par suite de son emploi au singulier ou au pluriel. Un porte-glaive est composé tout autant que des porteglaive. Vinaigres, pour être employé au pluriel, n'en est pas moins formé par juxtaposition ; là il y a ellipse , ici il n'y en a pas. Les composés thématiques , grecs ou latins , ne peuvent se soumettre à la syntaxe ; leur caractère fondamental est donc d'être asyntactiques. Les composés français peuvent violer ou observer, au hasard de leur emploi , les règles de l'accord , parce que l'ellipse qui leur donne naissance combine des mots , c'est-à-dire des éléments variables. L'accord est donc chose secondaire ; mais ce qui est essentiel, c'est l'ellipse avec ses divers degrés de complication.
Nous renonçons donc aux termes de syntactiques et asyn-^ tactiques. Ceux àe juxtaposés et de composés nous semblent rendre nettement les dijBFérences qui séparent les deux classes de mots. Ils en expriment les caractères fondamentaux , indiquant pour les uns un rapprochement de mots sans ellipse , pour les autres une combinaison de termes avec sous-entendu.
On voit , par ce qui précède , les divisions de notre travail. Après un premier chapitre sur les caractères généraux des trois sortes de composition, une partie est consacrée à la juxtaposition, où nous passons successivement en revue les substantifs , adjectifs, pronoms, verbes , particules ou mots invariables formés de termes juxtaposés. Dans une autre partie , nous embrassons les divers composés, que nous étudions non plus dans l'ordre indiqué par leurs formes grammaticales, mais dans celui que nous impose le caractère de leur formation. Nous ramenons tous les composés à cinq ou six types différents , que nous échelonnons d'après les divers degrés de complication qu'y subit l'ellipse , commençant par les plus simples , c'est-à-dire les plus voisins de la juxtaposition , pour finir par les plus synthétiques , les plus parfaits. Entre ces deux parties se place la composition par particules,
» îhid., p. 362 et 363. Cf. p. 398.
tantôt se confondant avec la juxtaposition , tantôt empiétant sur la composition elliptique; le plus souvent présentant des traits absolument nouveaux, et, malgré ses rapports avec la juxtaposition et la composition proprement dite, ne souffrant pas de scission, et demandant à être embrassée dans toute son étendue. Pour éviter les répétitions , nous indiquerons à leur place la part que peuvent revendiquer dans les formations par particules Tun ou l'autre des deux autres genres de composition.
Après ces trois chapitres consacrés à la juxtaposition , à la composition par particules, à la composition proprement dite, et qui embrassent tout le champ de la formation populaire , nous consacrerons un quatrième chapitre à la composition savante, et une conclusion déduira de l'analyse des faits les traits généraux qui caractérisent la composition en français.
Tel est le plan que nous avons cru devoir adopter, plan qui diffère sensiblement de celui de Diez , mais qui nous semble plus rigoureux. Il offre aussi l'avantage de pouvoir s'appliquer, sans modifications essentielles , à l'étude de la composition dans les autres langues romanes. Ce n'est pas à dire que nous ne tenions pas compte du développement original de ces langues , et que nous voulions sacrifier ce qu'elles peuvent avoir chacune de particulier au désir de montrer d'une manière plus sensible leur ressemblance et l'étroitesse des rapports qui les imissent entre elles. C'est en général l'écueil de la grammaire comparée de ne voir que ce qu'il y a de commun aux idiomes d'une même famille , et de perdre de vue les traits spéciaux à chacun d'eux. Cependant, tout en reconnaissant aux langues sœurs du français leur originalité propre, nous croyons que les ressemblances qu'elles doivent à une commune origine sont assez frappantes pour qu'on puisse leur appliquer les divisions , le plan et la méthode auxquels nous nous sommes attaché dans cet ouvrage. Nous avons d'ailleurs indiqué les compositions qui, dans les principales langues néo-latines, s'accordent avec celles que nous examinons dans ce livre , signalant en même temps les points principaux sur lesquels le français s'éloigne des autres langues romanes.