‹ Traité de la formation des mots composés dans la langue française comparée aux autres langues romanes et au latinChapitre 11 sur 113 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

COlfSIDÉRATIOlfS GÉNÉRALES.

La différence essentielle entre la composition romane et la composition ancienne , c'est que la première combine des mots , la seconde des thèmes. Dansfeo-xpxwQç, Y^**^P*?^*î -JilJw-xpav-Ca, dans silvi-col-a , largi^flv^us , angui-^man-us , on ne trouve que des radicaux nus, dépouillés de toute flexion, et suivis seulement d'une terminaison qui donne au composé son unité et son individualité. Aucun lexique ne cite comme mots , liwco, -^ttù^ •JjlJLt, silvi, largiy angui, pas plus que xpax, yp«?> >^pav, col, flu, man. Le roman, au contraire, combine des termes qui généralement ont une existence propre. 'Beccafico, mordi'aj g^llina , arrière-cour, terre-noix se décomposent en becca , ' mardi, deux impératifs, en fico, g^llina, cour, terre, noix, tous substantifs, en arrieV^, adverbe. Les langues néo-latines connaissent bien quelques compositions de radicaux , mais c'^est l'exception , et l'on peut dire que le système antique et le système moderne présentent deux caractères entièrement opposés ; moins opposés cependant en réalité qu'ils ne le paraissent à première vue ; car ils reposent en somme sur im principe supérieur en qui ils trouvent leur raison d'être , Y ellipse. Dans la composition ancienne, en effet, le thème représente l'idée sous sa forme la plus générale et la plus abstraite ; c'est la notion vague et indéterminée du phénomène, action, qualité,

substance. Deux thèmes combinés ne peuvent mettre en commun que leurs abstractions ; la terminaison seule du composé , lui imprimant son caractère propre de nom, ou d'adjectif ou de verbe , guide l'esprit dans le sens qu'il doit donner aux idées complexes et synthétiques présentées par les deux radicaux. De la sorte la composition thématique, sous-entendant un nombre considérable d'idées accessoires , est éminemment elliptique ; et l'on peut dire que son trait dominant consiste précisément dans l'étendue de l'eUipse , dans le nombre d'idées ou d'images qu'il éveille dans la pensée.

Que la composition thématique soit , comme il est vraisemblable de le croire , Ip débris d'une construction primitive , qui ne connaissait pas les flexions et les cas , l'on peut toujours dire que l'absence des flexions est le signe extérieur de l'eUipse , et qu'aux idées sous-entendues correspondent des terminaisons significatives supprimées. A ce point de vue , la composition antique n'apparaît plus comme si difierente de la composition moderne , ou du moins de la composition romane.

Celle-ci , en efiet , repose également sur l'ellipse. Si la notion de thème , avec la chute des flexions casuelles , a à peu près entièrement disparu des langues néo-latines, si celles-ci ne se trouvent plus , pour ainsi dire , qu'en présence de mots , de parties de discours déterminées , la composition , pour se modifier dans sa forme extérieure , n'en reste pas moins ce qu'elle était dans les langues anciennes , une expression synthétique , éveillant dans la pensée plus d'idées que les parties qui la forment n'en peuvent fournir, prises chacune en elle-même. L'eUipse y reste toujours le caractère fondamental , bien plus , le caractère unique. Et même , à un certain point de vue , comme là eUe est moins visible que dans la composition thématique, où l'absence de fiexion la signale, devenue plus intime, plus secrète, plus complètement logique, eUe semble gagner en étendue et en force.

Si teUe est l'essence de la composition romane , U suit de là une distinction entre la composition proprement dite et cette composition purement apparente qu'on nomme la jtixtaposition. L'eUipse seule, par une dérogation à la construction ordinaire de la syntaxe , expUque des formations comme 4>{Xtxïco<;, 7roî(ll)XT;ç, timbre^oste, vermoulu, salvadanajo, qui toutes se résolvent en périphrases plus ou moins développas : (jxXôv îxTCouç, x68a; d)x6ç, timbre de poste, des vers moulu, che salva i danaj. Tout autre est le procédé qui consiste à créer

des mots comme At6axoupot, TptoxaCîexa, NsàicoXtç, comme Forum Juin, respublica, quamobrem, comme Città-Vecchia, chefd' œuvre, bienheureux, boui-rimé. Ici il y a simple juxtaposition de termes plus ou moins bien soudés entre eux , sans que la syntaxe ait à subir quelque altération. C'est le même procédé qu'on rencontre dans A{o; xot;, Forum Trajani, maître d'école , mal disposé , etc. , où Ton ne s'avisera jamais de voir l'ombre d'une composition. On voit donc en quoi la juxtaposition diffère de la composition. Pour les caractères extérieurs, celle-ci varie de forme dans les langues anciennes et dans les langues modernes ; ceUe-là conserve partout le même caractère. Atéoxoupot et qiuzmobrem peuvent se comparer à gendarme et à dorénavant; NsdbcoXt; et Jovisglans à Città-Vecchia et à barba de Aaron, Pour l'esprit même de la formation, la juxtaposition n'est qu'une simple réunion de termes rapprochés par les hasards de l'usage ; la composition est une union intime de mots dont le rapprochement a sa raison d'être dans l'ellipse. Dans la première , le nom composé n'offre pas plus d'idées à l'analyse que chacun des termes qui la composent; dans la seconde, il offre une idée nouvelle que l'on ne pourrait retrouver dans les éléments pris à part. La première , si je puis me servir de cette expression , est un mélange ; la seconde est une combinaison.

La juxtaposition décompose les idées, indique, quand il y a lieu , les rapports à l'aide de particules , et recourt à l'analyse. La composition groupe dans une unité simple des idées qui se présentaient naturellement séparées , et procède par voie de synthèse. D'un autre côté, la composition est un instrument de formation de mots bien caractérisé , qui se distingue nettement des autres procédés de formation, et par suite peut prendre place à côté d'eux. La juxtaposition n'a rien de spécial ni de déterminé. Comme elle n'est autre chose qu'une réunion de mots faite d'après les règles les plus élémentaires de la syntaxe , seule la plus ou moins apparente fixité que l'usage donnera à l'un ou à l'autre de ces groupements y fera reconnaître im juxtaposé. La composition existe du jour même où les éléments composants sont mis en présence et par l'ellipse combinés ensemble. La juxtaposition doit son existence au temps.

Si le temps , l'usage seul agit pour créer les juxtaposés , à partir de quel moment arrivent-ils à l'existence? Cette question est aussi importante que délicate à résoudre. Mais , avant de l'aborder, nous sommes obligé d'entrer dans quelques considérations sur la transformation des sens dans les mots.

Il n'est point d'objets simples dans la nature. Chaque chose se présente à nous avec un ensemble de qualités diverses dont l'une plus saillante ^ est choisie pour dénommer la chose. Celleci est ainsi désignée par l'une de ses parties dont le nom éveille dans la pensée non pas seulement l'image de cette partie , mais l'image totale de l'objet , phénomène remarquable qui se relie étroitement à celui de l'association des idées et qui est le fait dominant de la succession des sens dans les mots.

A l'origine le mot a une valeur significative ; mais son sens propre se perd peu à peu , et il devient le représentant exact de l'objet signifié. De nos jours, fleuve, neige font revivre à nos yeux , dans toute leur étendue , les images sensibles des objets désignés par ces noms. Primitivement fleuve était « ce qui coule » (fluere); neige , « la chose humide » (sanscrit snih , être humide, auquel se ramènent nix, v((p£t, l'angl. snow, l'ail. schneey l'anc. h.-^. sneo , le goth. snaivs). Le mot a donc d'abord désigné une qualité que l'esprit jugeait alors fondamentale, pour finir, le sens étymologique se perdant , par représenter l'objet dans sa totalité. Exprimant une qualité, c'était un adjectif; désignant ensuite un ensemble de qualités, une substance, il est devenu substantif.

Ce procédé de l'esprit, dans le développement du sens des mots, se retrouve naturellement dans la formation des noms composés ; mais l'objet se présente ici sous un double aspect, avec deux qualités saillantes, l'une générale, l'autre spéciale , qui le caractérisent. Le nom devient alors une sorte de définition per proœimum genus et differentiam. Dans choun fleur, gendarme, portefeuille, il y a le genre : chou, gens, ce quiporte*^, que détermine l'espèce fleur, arme, feuille; c'est pourquoi l'on donne au genre le nom de déterminé et à l'espèce le nom de déterminant *. Dans ces sortes de mots, le substantif éveille donc une double image, et c'est en quoi ils diffèrent des mots simples, où l'on retrouve bien un déterminant, l'adjectif, mais où le déterminé s'annule en se réduisant à la notion la plus

» Pour resprit du moins. Qu'est-ce qui fait qu'il est plus frappé de teUe qualité que de telles autres? qu'est-ce qui détermine ce choix exclusif dans la dénomination des choses? Problème obscur, qui pénètre au fond des secrets de l'intelligence humaine et dont on ne peut même encore entrevoir la solution.

' Voir Préface, p. 4, note.

* En allemand grundworl (mot fondamental, déterminé), beslimmungsworl (mot de détermination, déicrminanl).

vague et la plus générale d'être' *. Mais bientôt, comme dans les substantifs ordinaires, la double idée qui se présentait à l'esprit s'efface graduellement devant une idée supérieure qui est celle de l'objet dans toute l'étendue de ses qualités ; et de même que le substantif simple , en perdant sa signification étymologique, finit par correspondre entièrement à l'idée de l'objet, de même, dans les composés, le déterminant et le déterminé disparaissent pour ne faire place qu'à ime seule image. Le composé est devenu simple.

De ce principe découle une importante conséquence pour l'étude des juxtaposés et des composés.

Comme la composition repose sur un fait précis et facile à constater , un sous-entendu, elle date de l'instant même où les deux termes composants sont mis en rapport l'un avec l'autre : d'où vient que l'existence des mots composés comprend deux époques distinctes , celle où déterminants et déterminés vivent de leur vie propre, et celle où ces deux termes s'évanouissent dans une imité supérieure ; autrement dit , celle où les composés se reconnaissent comme composés et celle où ils deviennent simples pour l'esprit. Par exemple , licou^ mot composé qui s'explique par une ellipse : ce qui lie le cou, a vécu d'abord comme composé, résoluble pour l'esprit en lie et cou; puis la double idée donnée par les deux mots s'est réduite à une seule, celle qu'indique actuellement le substantif licou. Mais les juxtaposés ne connaissent que la dernière de ces deux époques ; car tant que le déterminant et le déterminé ont conservé leur valeur propre, ils n'ont pas plus le caractère de juxtaposés que toute autre réunion du même genre formée sans cesse ni fin par l'activité journalière du langage. Ce n'est que du jour où les deux termes , perdant leur signification spéciale , ont cessé de désigner les deux qualités saillantes de l'objet pour devenir le représentant exact et complet de cet objet, que le mot devient en même temps juxtaposé. Tel est l'important creY^riwm auquel on reconnaît l'existence d'un juxtaposé. Mais l'unité peut s'être faite dans l'idée sans qu'elle existe pour cela dans la forme orthographique. L'orthographe en général suit de très-loin les transformations de la pensée. Dans piédestal , gendarme, plafond,

* Ainsi , dans les exemples cités plus haut, fluvius , nix , le déUrminà c&t ce, chose (ce qui coule, la chose humide), tout ce qu'il y a de plus vague et de plus général.

les deux termes se sont soudés , comme les deux idées se sont réduites à l'unité ; la forme et l'idée s'accordent. Dans arc-enr ciel, chef-d'œuvre, la soudure est moins parfaitement indiquée par le trait d'union. Dans pomme de terre rien n'indique extérieurement la juxtaposition, et cependant ce mot est bien un juxtaposé, puisqu'il a cessé de présenter à l'esprit cette idée complexe de « pomme {ou fruit semblable à une pomme) recueillie dans la terre > et ne donne plus que l'image simple et une du tubercule connu sous ce nom. C'est donc V unité de limage y qu'elle soit rendue visible ou non par l'orthographe, qui étabht l'existence du juxtaposé. Cependant il faut reconnaître que, si ce critérium est précis , l'emploi en est des plus délicats. Puisque l'usage et le temps sont les seules forces qui agissent sur les locutions juxtaposées , et les amènent , de l'état complexe de locutions, à l'état simple de juxtaposés, la transformation ne peut se feire tout d'un coup ; il est un moment où elles flottent entre les deux états, n'étant pas encore assez simples pour mériter le nom de juxtaposés, mais déjà trop simplifiées pour ne pas être considérées comme des locutions spéciales. Cet état neutre, bâtard doit être noté et désigné, et nous réservons le nom particulier de locutions juxtaposées aux expressions où nous le rencontrons. Mais cette distinction des locutions juxtaposées et des juxtaposés ne supprime pas toute difficulté, car ici tout dépend des appréciations personnelles , et celles-ci varient suivant l'emploi que chacun fait de ces mots. Le ferblanc n'est assurément plus pour personne du fer blanc ; mais, si le blanc de céruse est encore du blanc fait avec de la céruse , pour les ouvriers qui fabriquent cette matière et se donnent le nom de blanc-de~cérusiers , la locution a dû passer à l'état de mot simple. Pour le Petite Journal y le fait divers doit présenter une idée aussi simple que celle de Havies-Etudes aux élèves de l'école qui porte ce nom. Pour les Bellétriens de Genève seuls , les belles-lettres se sont réduites à l'état d'unité , et le bémol était sans doute déjà pour le musicien un signe imique que le peuple y voyait encore un bé mol. Un sergent de ville, à mes yeux, est une unité simple, vivante, ayant pour caractère principal de se promener dans les rues revêtu d'un uniforme particulier. Mais un agent de police ne reste pour moi qu'un agent de la police. Pour un paysan , il est fort probable qu'un sergent de ville n'est qu'un sergent de la ville, qui garde la ville. On voit donc combien est délicate à déterminer la valeur exacte des juxtaposés. Pour quelques-uns,

ceux, entre autres, dont les termes composants sont soudés , le doute n'est pas permis ; pour les autres , il faut se décider d'après des appréciations individuelles , chose toujours hasardeuse.

La réduction des deux idées à l'unité dans les composés et les juxtaposés se manifeste souvent par une modification apportée à la forme extérieure du mot. L'on exprime généralement le fait en disant que le déterminant et le déterminé se soudent en un mot luiique ; mais cette soudure se fait en vertu de lois spéciales qu'il est utile d'examiner. Ici l'accent joue un grand rôle.

Tant que les deux termes vivent de leur vie propre et gardent leur signification précise , ils conservent en même temps leur accentuation ; et si l'accent du dernier mot est bien caractérisé, celui du premier, pour être un peu plus faible, n'en est pas moins sensible : sapeûr-pompiér, pôrte^igàres ^. Mais si la fusion s'opère entre les deux termes, le premier perd peu à peu son accentuation propre, et, quand elle est totalement achevée, il ne reste plus d'accent que sur la dernière syllabe du dernier mot : piédestal, licou, lundi. L'affaiblissement de l'accentuation ne correspond pas cependant exactement à l'affaiblissement de l'image, et telle expression juxtaposée s'est réduite à un simple juxtaposé , que l'accentuation est encore double. Assurément , dans pomme de iey^re, qui est im véritable juxtaposé, pomme n'a pas l'accent qu'il reçoit dans pomme d'acajou ; néanmoins il se prononce avec un demi-accent encore assez sensible pour a^ que, s'il fallut juger d'après lui , l'on fût tenté de voir encore dans pomme de terre une locution juxtaposée.

Voici d'autres exemples de cette contradiction de l'idée avec l'accentuation. Les composés suivants ont franchi la deuxième étape et sont arrivés à l'unité d'image, et cependant ont un demiaccent sur le premier terme :

pôrte-manteau

pourboire

soûs-préfet

càsse-cou

timbre-poste

soùs-maitre

essuie-mains

pôrte-piume

etc.

n en est de même dès juxtaposés qui suivent :

ârc-en-ciel bâs-relief baia-marie chef-d'œuvre châr-à-bancs

» Voir G. Paris, Accent latin , p* ^^-85.

Ces mots cependant sont pour l'esprit aussi simples que ces composés qui ont un accent unique :

licou affaire à-compte cachenez soucoupe

OU que ces juxtaposés dans lesquels l'accent second est tombé aussi :

bédane

dorénavant

malheur

raifort

bonnement

ensuite

nonobsUnt

toujours

désormais

lundi

plafond

verjus

D'où vient cette dififérence? Nous disions plus haut que l'orthographe suit de loin les transformations de la pensée. On peut en dire autant ici de l'accentuation , quoiqu'elle entre dans la langue parlée et non dans la langue écrite. Le souvenir inconscient de l'étymologie, la longueur du second terme de la composition qui , parfois formé de deux syllabes , amène nécessairement un léger arrêt de la prononciation entre les deux termes composants , voilà les principales causes , ce nous semble , qui expliquent le maintien de l'accent , même après qu'il a perdu toute raison d'être. En disant le mot cassecou, on songe involontairement à casser y et l'on est amené à appuyer sur le mot ; dans porte-manteau, le second terme est trop long, pour dire tout d'une haleine le composé entier : de là, division du mot en deux parties gardant chacune un accent plus ou moins marqué. Cependant , dans la langue populaire , la fusion des termes doit être plus rapide , parce qu'elle est étrangère à la cause la plus forte du maintien des deux accents : la préoccupation étymologique ; et sans doute le peuple a réduit dans la prononciation à un accent unique quelques-uns des mots que nous citions tout à l'heure : pourboire, cachenez, essuiemains, etc.

La suppression du premier accent a pour résultat la réduction du mot composé à un mot unique. Cette réduction se soumet aux lois générales de la phonétique française. Il se produit en eflfet le plus souvent un choc entre les lettres finissant le premier mot et celles qui conunencent le second ; ainsi lie-cou donne liecou; plat-fondy plat fond; non-obstant, nonobstant (prononcez non avec un son nasal) ; d'ôr en avant , dorénavant (en avec un son nasal). Conunent résoudre ces difficultés de prononciation ? Ici, remarquons-le, le mot n'appartient plus à la classe des mots composés, mais à celle des mots simples ; on peut donc et il faut lui appliquer les règles delà phonétique générale de la langue. Celle-ci ne soufire pas l'e muet après une voyelle

dans rintérieur des mots ; elle réduira donc le composé liecou et les juxtaposés dieinanche , rraiement à licoUy dimanche , vraiment, comme eUe réduit ploierai, lierai (prononcez ploie-rai, li'-e^ai), à ploîrai, lirai (écrits ploierai, lierai). Elle supprimera le t de plat fond , parce que de deux muettes consécutives la première disparaît toujours. Ainsi dubito devient dub'to, doute; sapidics, sap'dics, sade; aptus , ate, ade (àsLïis malade). Dans nonobstant, dorénavant, etc., Yn perdra le son nasal qu'elle a dans non, dans en, parce que jamais n entre deux voyelles ne peut avoir le son nasal en français.

On peut étendre et développer ces exemples ; ils suflSsent à établir que , du jour où les mots composés et les locutions juxtaposées arrivent à perdre les accents propres à chacun des termes composants et se réduisent à un accent unique , ils deviennent des mots simples et se soumettent aux lois générales de la phonétique française , d'après lesquelles s'achève la soudure *.

Celle-ci naturellement est plus ou moins complète suivant qu'elle remonte à une époque plus ou moins haute ^.

Toutefois l'antiquité de la composition n'est pas une condition essentielle de la soudure ; car, d'abord, tel mot composé, devenu simple dans la vieille langue , a pu se rajeunir et reprendre la forme d'un mot composé à la première époque de' son existence ; exemple : couvre-chef, qu'on trouve en vieux franc, écrit : queuvrechier, cavrechié, etc., formes où les éléments composants se sont évidenunent combinés en un mot \mique. D'un autre côté , les conditions de soudure des mots varient avec la nature des sons qui les constituent. On voit tel mot simple subir des transformations phoniques qui le rendent méconnaissable : ainsi sacramentum, serment; d'autres, au contraire, se maintenir sans changement sensible dès les premiers temps de la langue jusqu'à

» L'exemple le plus frappant où l'on saisisse sur le fait l'action de ces lois est le juxtaposé dimanche^ de diem dominicam ou mieux die dominica, qui devient le juxtaposé diedomïnica. Sous cette forme il arrive à se souder, et, comme mot simple, perd la protonique à et la post-tonique l(rfwrfm/nca, -enche), et le d du groupe dm {diemenche); d'où diemenche, dimanche.

' On doit distinguer au moins quatre époques pour la formation des composés et des juxtaposés : l. Époque latine : Forum Julii = Fréjus; 2. Epoque romane : lutw dies= lundi; 3. Époque du moyen âge: hôUU Dieu ; 4. Époque moderne : limbre-posie. Les distinctions de dates ont leur importance, surtout pour la composition avec génitif.

nos jours : omamentum, ornement. Il en est de même des composés et des juxtaposés. Il est diflScile de reconnaître ecce hic et quare dans ci et car. Le grec iuapa6oXiQ, passant par pardbo-lari, aboutit à parler, mot simple aujourd'hui, s'il en fut ; mais orpiment et bisaiguë semblent nés d'hier, quoique aussi vieux que la langue. Or on ne niera pas que le maintien des formes et, par suite, des sens étymologiques ne soit un sérieux obstacle à la soudure des termes. Enfin, souvent l'un des éléments composants peut avoir une valeur assez considérable pour résister à toute fusion. On ne voit guère, par exemple, covameui hôtel-Dieu y aujoiu'd'hui cependant simple synonyme à* hospice, arriverait à se réduire à un mot unique. La soudure, but auquel tendent nécessairement composés et juxtaposés , n'est donc pas toujours la conséquence immédiate de la réduction à l'unité des termes composants. Nécessaire, inévitable logiquement, elle n'en est pas moins soumise à l'action de circonstances multiples qui peuvent en retarder ou en arrêter le progrès , et où il est impossible de déterminer une loi. Elle n'est donc , en somme , qu'un accident extérieur et secondaire ; nous n'avons aucune distinction essentielle à établir entre les mots où on la con state et ceux qui ne la présentent pas, et l'unité de forme doit céder à l'unité de sens, l'unité physiologique à l'unité psychologique.

Pour résumer les observations qui précèdent , réduction à l'unité de la double image présentée par les deux termes , chute de l'accent second, fusion plus ou moins complète du déterminant et du déterminé en un mot unique, telles sont les transformations que peuvent subir les éléments que dans les composés combine l'ellipse et dans les juxtaposés unit l'usage. Une question reste encore à résoudre : comment se groupent ces éléments ? autrement dit, quelle est la place du déterminant par rapport au déterminé?

Nous avons vu plus haut que les noms composés sont de véritables définitions par genres et par espèces où l'un des termes précise, spécifie, en un mot détermine l'autre. C'est dire que le déterminant exprime dans l'objet la qualité, dans la substance le phénomène. Or, chez les intelligences encore neuves des peuples primitifs ou des enfants, ce qui dans l'objet frappe avant tout la pensée, c'est la qualité, le phénomène. De là vient que les noms communs à l'origine sont des adjectifs, et que dans la construotion antique l'attribut généralement précède le sujet. Il est donc naturel que, dans les composés, ces propositions en raccourci,

le déterminant ou l'attribut précède le déterminé ou le sujet ^ C'est ce que nous montrent le sanscrit, l'allemand et les langues classiques. Le grec cependant, poussé par son esprit analytique , s'écarte déjà de cette règle , place dans un certain nombre de mots le déterminé au premier rang : (piXàîeX^oç, eu6ouç, etc., et forme même des composés où le déterminant et le déterminé peuvent indifféremment changer de place entre eux : ofxoçépoç et 9£péotxoç, /(opoçiXeTv et çtXoxwpeTv, 'I7ciu6Xutoç et Aurincoç, 'iTuxoxpdcnîç et KparciTŒoq^ etc. 2. Le latin offre aussi des exemples quoique plus rares, où le déterminé précède : respublica, jusjurandum i latitsclavicSy angusticsclavics (plus tard : laticL, angicsticL)y populus Romanics, etc. Le roman, avec son besoin d'analyse, devait s'éloigner encore plus de la construction primitive ; et , de fait , dans les compositions où elle est possible , les deux cinquièmes des exemples ne la reproduisent point. Cependant la majorité y est encore fidèle, ce qui semblerait établir que le souvenir n'en est pas absolxmient oblitéré. Quant aux exceptions, sans pouvoir les expliquer autrement que par l'esprit analytique des langues néo-latines , nous nous contenterons , dans la suite de ce travail , de les signaler à l'attention du lecteur.

Dans les pages précédentes nous n'avons parlé que de la cornposition proprement dite et de la juxtaposition. Les principes que nous venons d'exposer trouvent en partie leur application dans le troisième genre de composition que nous avons signalé dans la préface : la comjwsition par particules^ celle dont surplis, dé- faire y eni-barq-uer, etc., nous oflOrent le type, et qui tantôt donne de purs juxtaposés (mal-traiter, bienheureux), tantôt des composés elliptiques {arrière-cour, pow^boire), tantôt enfin des composés sui generis {em-barq^er, a-douc-ir, en-table-ment). Cette composition est soumise à des lois de formation et d'accentuation tout-à-fait spéciales. Nous ne pouvons les aborder ici, et nous en réservons l'étude pour le IIP chapitre que nous lui consacrons.

* Cf. M. Bréal, Gramm, compar. (Introduct. du t. IV, p. xxii.) Nous ne partageons pas toutefois la manière de voir de M. firéal qui donne pour raison dernière de cette construction le désir de réserver pour la fin Vidée la plus importante. L'idée la plus importante au contraire est Fidèe qu'exprime le déterminant.

» Cf. Ad. Régnier, Traité de la formation des mots grecs, i 2S8.

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