‹ Traité de la formation des mots composés dans la langue française comparée aux autres langues romanes et au latinChapitre 16 sur 113 · JUXTAPOSÉS DE COORDINATION AVEC SYNECDOQUE · texte numérisé non relu

JUXTAPOSÉS DE COORDINATION AVEC SYNECDOQUE

Termes conposants : substantifs et adjectifs.— Type : blanc-bec.

n est une série de mots, formés d'un nom et d'un adjectif, dans lesquels jusqu'ici on a voulu voir des composés ; on leur a même donné le nom de composés possessifs ^ , par assimilation aux composés sanscrits, grecs ou latins, avec lesquels ils ont quelques airs de ressemblance. Ce senties mots dont blanc-^ec, rouge-gorge sont les types. Nous croyons qu'il y a là une erreur reposant sur une fausse analyse , et nous espérons que notre démonstration ne laissera aucun doute snr la vraie nature de ces mots.

Prenons pour exemple blanc-bec. Quel est le sens de ce composé? Faut-il l'analyser blanc quant au bec et y voir une composition analogue à celle de '7:o5(î)KrjÇ? En ce cas, l'adjectif ne doit pas s'accorder avec le substantif qui constitue avec lui le composé, mais avec le sujet auquel est rapporté le composé : un blanc quant au bec, une blanche quant au bec. Or partout l'adjectif s'accorde avec le substantif de composition : blanche queue, gorge-bleue , gorge-blanche, gorge-nue, queueaiguë, tous noms d'oiseaux ; grosse-tête, nom de poisson , et aussi, comme Barbe-rousse, nom d'homme. Donc le substantif n'est pas le complément indirect de l'adjectif, n'est pas régi par une préposition sous-entendue quant à = secundum.

Expliquera-t-on un blanc-bec par cette ellipse un (qui a) le bec blanc ? Alors le genre du mot composé doit être indépendant du substantif qui entre dans la composition ; il ne peut être déterminé que par l'idée que se fait l'esprit de l'objet désigné par le

subst.). Noms propres : Buonafede, Piccoluomini.—Esp. : gentilhombre,bue' naboya» Noms propres : Pinlaflor, Sant-Ulana (Sancta Juliana). — Port. : salvoconducto , granmestre. Noms propres : SarUa-rem (Sancta-Irene) , Salvaterra.— Prov. : alb'espin, bonestansa, prosome.

2« Le déterminé précède : Itdl. : acquardenle, vinagro. Noms propres : Moncalvo , Terranuova. — Esp. : turbamiUla (cohue) , melcocha (= miel cocha, miel cuit, pain d'épices). Noms propres : Campofrio , Fonseca. — Portug. : Morcego (mus vxcus, chauve-souris), obra prima (chef-d'œuvre). Noms propres : Corle-Real, CasUllo-branco. — Provençal : ralapenada (chauve-souris), reixpaux (rex paucus, roitelet). Noms propres : Ferragui , Vilanova.

* Voir, par exemple, Michel firéal, Les Idées latentes du langage, p. 19.

mot composé ; en un mot, la raison de la détermination du genre est non grammaticale, mais psychologique, puisque l'article, signe de ce genre, se rapporte à un mot sous-entendu. On aurait donc dans cette hypothèse : un (oiseau) qui a le bec blanc. Mais là encore l'hypothèse est contredite par les faits. Partout, hormis quelques cas qui seront expliqués ^ le genre du composé est , comme dans les juxtaposés que nous avons précédemment étudiés, le genre du substantif composant : la blanche^ueue, la grosse-tête, la gorge-nue, etc.

Que faut-il donc voir dans ces sortes de mots ? U n'y a ellipse d'aucune nature ; il n'y a donc qu'une figure de pensée, ce qu'on nomme une synecdoque. L'objet est désigné par une de ses parties saillantes , et nous retrouvons ici le procédé de l'esprit que nous avions signalé au début de ce travail, et qui consiste à prendre ime qualité de la chose pour en faire le signe de toutes les qualités concomitantes, le signe delà substance. C'est ainsi que le nom de cette partie devient le symbole de l'objet tout entier et en éveille l'image complète dans la pensée.

La conclusion à laquelle nous arrivons n'a rien que de trèsnaturel , et, pour peu qu'on y réfléchisse, les exemples viennent en nombre la corroborer. Il est certaines expressions où l'on saisit sur le fait ce procédé de l'esprit qui passe du tout à la partie ,' et où l'on voit qu'il est artificiel de chercher une ellipse. Un esprit fort, un bel esprit correspondent entièrement , pour le caractère de la formation , à un blanc-bec, à un pied-plat ; nul pourtant ne s'avisera d^ décomposer ces deux expressions en : un qui a l'esprit fort , qui a V esprit beau. Dan§ les phrases suivantes : C'est une mauvaise tête comme on n'en voit pas ; Tais-toi, mauvaise tête lia synecdoque est évidente. Au lieu de mauvaise tête, mettez pied^lat y le procédé sera resté le même. Dans le peuple on appelle les soldats les pantalons rouges ; ce n'est pas : ceu^ qui ont les pantalons rouges. Boileau parle quelque part de Gautier , « avocat célèbre et très-mordant, » qu'on surnommait Gautier la Gueule; nul doute que le personnage est désigné par la partie qui le caractérise. Au lieu de Gautier la Gueule, dites Gautier Forte- Gueule, le rapport n'aura pas changé. Même absence d'eUipse, même figiu'e de pensée dans cette phrase des Cent Nouvelles nouvelles : « Ce Chaperon fou, ré^ en lieu de dire ce seigneur de

Gomme rouge-gorge^ subst. maso. Voir plus bas, p. 37.

parlement ^ devint amoureux à Paris de la femme d'un cordonnier. » (nouv. 67). Rappelons enfin les locutions comme: < Les bouches inutiles. C'est un cerveau brûlé. C'est la meilleure fourchette de Paris. C'est la plus fine lame du régiment. C'est une fine bouche. » , toutes expressions incompréhensibles avec l'ellipse , et dont la synecdoque rend facilement compte. Reconnaissons donc que nos prétendus composés possessifs n'ont du composé que l'apparence 2. Ce ne sont pas même des juxtaposés.

Les juxtaposés , en efiet , sont caractérisés par l'unité de l'image ; or, dans aucun des noms que nous allons citer, l'idée complexe exprimée par chacun des deux mots n'est arrivée à l'unité ; chaque terme conserve sa valeur propre, sa signification précise et individuelle. U oreille-blanche est une oreille blanche possédée par certain oiseau. A cette locution juxtaposée s'ajoute une synecdoque : l'oreille blanche désigne l'oiseau tout entier. Donc, loin d'avoir ici des composés possessifs, nous n'avons pas même des juxtaposés, mais seulement des locutions juxtaposées enrichies d'une sjoiecdoque.

Comme ici le français se sépare des autres langues romanes, qui sont plus fidèles à l'esprit du latin , la comparaison est instructive. L'espagnol connaît et la juxtaposition avec synecdoque dont nous parlons et la composition de l'adjectif avec le substantif, celui-ci régissant l'autre. Il dit : barbi-blanco , -^speso, 'hecho (fraîchement rasé), -^egrOy -poniente (dont la barbe commence à pousser, jeune homme), --rubio, -rucio; bocabierto (cité par Diez) dans Gil Vicente , 44 b. ; boquiabierto (boqui ; de boca , bouche) , boquiancho , -angosto , -conejuno (à bouche de lapin), -duro , etc. ; cabisbajo (qui porte la tête basse ; cabis, de cabeza) ; carifruncido (de cara^ visage ; qui a le visage ridé) , -alegre , -ancho , --cuerdo , Hioliente, etc. ; casquUtccio (à tête légère) , casquimvleno

* Il 8*agit d*un membre du parlement

' L'exemple suivant montrera bien que la synecdoque , tout en venant s'ajouter à un juxtaposé, n'en modifie pas le caractère et ne peut le transformer en composé. Soient les deux mots bureau et tapis-vert, A Torigine, ils désignent tous deux une espèce de drap. Une môme figure de pensée leur fait signifier la table qu'ils recouvrent, et la chambre où se trouve cette table , avec l'idée spéciale de la destination afifectée à l'un ou à l'autre. La synecdoque a amené les mêmes transformations de sens dans le substantif simple et dans le juxtaposé ; or elle n'a pas donné au premier le caractère de mot composé, elle ne peut donc l'avoir doimé au second.

(qui a le sabot comme celui du mulet) ; cejijunto (qui a les sourcils joints) ; cuellicorto (court de cou), -erguido, -^argo ; culiblanco; deniivano ; ojienjvto (à l'œil sec), -nioreno , 'Zaino, etc.; espalditendido (couché sur l'épaule) ; pa^îcor^o, -largo; peliblanco , -corto , -largo ^ etc.; peiniabieito (aux jambes écartées) ; puntiagudo (à pointe aiguë) ; pechiblanco, pechicolorada (nom de la linotte), pechirojo (chardonneret); zanquilarga (femme à longues jambes), -tuerto, rvano, etc.

Le portugais de même : boquiaberto, -^heio, -duro, -rota (bavard), etc.; cariredondo (au visage rond), manirroto (dissipateur) , olhizarco (aux yeux bleus), pernalto (aux jambes longues), pernicurto (aux jambes courtes), etc., etc.

L'italien est moms riche : aliveloce (peut-être est-ce un mot savant), ambriliquido, bocchiduro,menticu)^o,mentecaUo, briglindorato (à la bride dorée), codirosso, giritondo, marritto (manu rectus), oricrinito, pettirosso, etc.

Le provençal n'ignore pas non plus cette composition : coaros (à la queue rouge), bocatortz, golabadatz, capdreitz, coliloncs, etc. On peut voir d'autres exemples dans les Leys d'Amors, III, 94.

Dans ces exemples, le substantif est régi par l'adjectif, dont le genre détermine le genre du composé. C'est la même composition que le latin albicomus, longimanus, anguimanus, etc., et que le grec àj^^ôpi?, ix£7aOuiJi.o;, xuXXo7ro3{(i)v. L'on a en présence un thème nominal: cabez, non cabeza;cuelli, oji, non cuello, ojo; jiechi, petti, non pecho, petto y suivi du déterminé dont la terminaison indique le genre du composé, comme en grec et en latin on a un thème albi, longi, angui, àfjio, [/.sYa, xuXXo suivi du déterminé qui, par sa finale, donne au composé l'unité de forme et de sens. Le latin et le grec ajoutent souvent un suffixe : xuXXo- 7:oS-{ (j) V, angui-^man-vA fits n'est pas la terminaison de manus^ car le génitif est anguiman-i). L'espagnol, dans les mots cités, nous offre deux exemples analogues : boquiconejuno, casquimuleno, qui doivent se décomposer en boqui-conej^uno , casqui-mul-eno, et si conejuno existe seul avec le. sens de « relatif au lapin, » muleno ne se trouve pas, et le suffixe eno, dans casquimideno , est précisément à casquimul ce que iwv est à xoXXoxoB, c'est-à-dire qu'ici et là le suffixe appartient au composé total dont il établit l'unité.

On voit combien ces composés diffèrent des juxtaposés français ; c'est ce qu'on verra mieux encore en considérant des juxtaposés italiens ou espagnols qui correspondent entièrement aux

nôtres, et où l'absence de l'ellipse est évidente, où la synecdoque est saisie sur le fait. L'italien a barbarossa , collotorto (hypocrite ) , mots qui contiennent une synecdoque ; les composés feraient barbirosso , collitoîio. Dans le poème du Cid, barba complida est synonyme de caballero valiente. Dans El libre de Alexandre^ on lit les vers suivants : Por quedar Ayaz , una barva ondrada (str. 559); El rey Alexandre, una barba façera (str, 1558) ; Buenos conbatientes, todos bien adobadoSy todos barvas punientes (str. 1143); El l'infante donSidios era de oriente I)elinnagedeCyro,ninno barva punniente (str. 1244). Tous ces exemples ont la synecdoque et non l'ellipse. Les deux dernières citations surtout sont décisives , car elles offrent le juxtaposé una barva puniente (un jeime homme) qui plus tard a été remplacé par le composé actuel un barbiponiente. Il en est de même pour le composé provençal golabadatz à côté duquel on trouve le juxtaposé golabadata^ et pour le portugais manaVrof^o (dissipateur), qui a un synonyme maos rotas.

On peut donc admettre que le français ne connaît pas ce qu'on appelle les composés possessifs ^ et que la double Uste suivante ne renferme que des locutions juxtaposées avec synecdoque.

P Le déterminant précède le déterminé :

un bel esprit une dure-peau (poire)

les Blancs -Manteaux (ordre de un grand-cordon

moines) un grand-croix

les Blancs-Gbaperons (association le gros-bec (genre de passereau)

à Qange; voir Ducange, s. v. la grosse-gorge (le combattant,

Albi) oiseau)

un blanc-bec le grand-œil (poisson)

le blanc-cul (bouvreuil) le long-nez (squale, poisson)

la blanche-raie (étourneau) la maubèche (féminin de maubec, la blanche-queue Q*ean-le-blanc , mauvais bec?)

oiseau) le noir-manteau (goéland)

la blanche-coiffe (corbeau) la pie-mère

un blanc-tapis le rouge-aile (grive)

une bon-bec (une vieille bavarde) le rouge-gorge (fauvette)

une courte-botte (un petit homme) le rouge-queue (pie-grièche)

une courte-épine un rouge -bord (verre à boire, une courte-haleine plein jusqu'aux bords de vin

une double-chaîne r rouge)

la dure-mère Etc., etc.

■ Je ne parle pas des mots comme aériforme, muUi/ide, etc., qui sont de formation savante, et par suite n'entrent pas dans cette série, malgré rapparente similitude de la composition. Us seront étudiés plus loin. Campaniforme, cité par Diez comme composé possessif, est ëvidenmient un composé savant.

2® Le déterminant suit le déterminé :

un bas-bleu la gorge-blanclio (mésange)

un béjaune la gorge-jaune (fauvette)

le bec-allongé (poisson) la gorge-noire (cul-rouge)

le bec-fln (oiseau du genre sylvie) la gorge-nue (perdrix)

le bec-ouvert (héron) le museau-long (gymnote)

le bec-plat (canard) le museau-pointu (raie, poisson)

le bec-pointu (raie blanche) Toeil-blanc (fauvette)

le bec-rond (bouvreuil) Tœil-peint (oiseau du Mexique)

le bec-tranchant (pingouin) Toreille-blanche (oiseau du Para-

le bec-courbe (avocette) guay)

le bec-dur (gros-bec) l'oreille-grande (thon, poisson)

un cordon-bleu unpied-bot

le cou-coupé (gros-bec) un pattepelu

le cou-jaune (fauvette) la queue-aiguô (oiseau)

le cou-rouge (rouge-gorge) la queue-blanche (pygargue)

le cul-blanc (bécassine, autour) le pied-gris (alouette de mer)

le cul-rouge (rossignol des mu- un tapis-vert (maison de jeu)

railles) la tête-blanche (oiseau d'Amérique)

le cul-rousset (gorge-bleue) la tête-bleue (cyanocéphale)

le cul-noué (pomme à cidre) la tête-fourchue (basilic d'Amboine)

le cul-tout-nu .(colchique d'au- la tête-noire (couleuvre)

tomne) la tête-plate (jecko) le cul-luisant (femelle du ver- Etc., etc. '

luisant)

En dehors des cinq ou six substantifs qui présentent un changement de genre , nous nous trouvons donc en présence d'une série de noms qui sont, non des composés possessifs, mais des locutions juxtaposées enrichies d'une synecdoque. En est-il de même des noms dont le genre avarié : rouge-gorge, ^^ougeaile, rouge - queue , grand' -croix , pattepelu, bonbec , dont les cinq premiers sont masculins quoique le substantif soit féminin, et dont le dernier est féminin quoique le nom soit masculin ? Tout d'abord ces noms ont eu le genre exigé par le substantif. Depuis la fin du siècle dernier seulement, rouge-gorge , rouge-queue, rouge-aile sont devenus masculins. Pour rouge-queue , voici une citation de Furetière (1728) qui est décisive : « Une rouge-queue mâle , une i*ouge-queue femelle. » Le même genre , sinon l'exemple, est donné par Richelet et le dictionnaire de Trévoux. Pour rouge-gorge , les mêmes autorités indiquent le féminin ; mais il vaut mieux citer

* Le nombre des noms d'animaux que nous donnons ici représente seulement une faible partie de ceux que l'on pourrait citer, mais il faut se restreindre. Nous n'avons omis d'ailleurs aucun de ceux qui présentent quelque intérêt. L'explication que nous donnons entre parenthèses indique le genre et non l'espèce.

— sale naïf témoignage du dictionnaire de Trévoux (1771) : « La rouge-gorge est , de tous les oisillons, le meilleur à manger ; c'est dommage quelle soit si petite, » Ces dictionnaires ne donnent pas rouge-^ile , et les dictionnaires de notre siècle en font un substantif masculin. Mais les exemples de rouge-queue et de rouge-gorge donnent le droit de conclure que rouge-aile a commencé par être féminin *. — Pattepelu, avant d'être un adjectif des deux genres , a été substantif féminin : « Cafards ,^ cagots, pattes pelues , porteurs de rogatons, chattemites » (Rabelais, Pantagr.y prol. l'*"). — Grand'-croix désignant la médaille est féminin : la grand'-croix de la Légiond'Honneur; désignant celui qui la porte, il change de genre, d'après la règle qui transforme les féminins aide, manœuvre , trompette, enseigne, paillasse, etc., en masculins quand le sens passe de la chose à la personne qui fait , qui porte la chose (Cf. Diez , Gr.y 3, U , p. 18). — Bonbec a eu un sort analogue à celui de rouge-gorge ^ rouge-queue , patte-pelue. On a commencé par dire : avoir bon bec (seule expression donnée par le dictionnaire de l'Académie) ; on a dit ensuite : cest un bon bec; puis le mot s'est spécialement appliqué à la femme : cest une Marie bonbec , ou plus brièvement : cest une bonbec.

Ces substantifs ne constituent donc pas une anomalie au principe qui règle la formation des locutions juxtaposées avec synecdoque dans la catégorie desquelles les fait entrer leur origine. Mais qu'est-ce qui a déterminé leur changement de genre? Pour grand* -croix la raison en est claire , puisque grand' -croijc fém. est à trompette fém. ce que grand*-croiœ masc. est à trompette masc. Pour rouge-gorge, etc. , pattepelu, bonbec, la raison est difiërente ; ici l'usage a amené une transformation dans la manière dont ces mots présentent l'idée. Us n'éveillent plus seulement l'image spéciale de la partie qui les a fait dénommer, mais avant tout l'image totale des objets. L'esprit aperçoit la chose dans son unité pleine et entière , et subsidiairement dans la qualité caractéristique qui la détermine. Et c'est ce passage de la partie au tout qui se trouve marquée par le changement de genre. En ce sens, l'on peut dire que rouge-gorge, pattepelu, etc., sont de véritables composé?, parce qu'ils présen-

* On peut ajouter blanche-coiffe, sorte de corbeau, que Buffon fait masculin.

— soient à l'esprit une image complexe, synthétique, et par suite supposent une ellipse ^

Une modification de même nature s'est opérée dans les locutions juxtaposées suivantes, où le changement de nombre correspond au changement de genre que nous venons d'examiner : un trois-^nâts, im tr ois-pieds, un trois^onts, xm t rois-quarts, un trocart (pour t rois-carres), un trois-six, un cent-garde , un cent-suisse , un cfievau-léger (duquel on peut rapprocher un garde française)^ un mille-pieds 2, un millepertuis, un mille-points , une mille-graines. Là encore l'image ou l'idée de la partie ou de la pluralité est arrivée à l'imité, et c'est le singulier qui est ici le signe extérieur, signe très-frappant du reste, de cette unité de l'image.

Ces transformations de sens ne doivent pas être confondues avec les extensions dans la signification que présentent naturellement les mots , qu'il s'agisse de substantifs simples ou composés , ou de toute autre partie du discours. L'analogie, faisant passer les mots d'une idée à une autre , agrandit la somme de signification qu'Us contiennent, sans pour cela en faire des expressions elliptiques. Par exemple bé jaune, par synecdoque , désigne d'ahord un oiseau qui a le bec jaune , et figurèment un jeune garçon. Dans ce sens, l'expression renferme toujours une synecdoque, et nullement ime ellipse. C'est alors que, par une nouvelle extension, bé jaune, n'impliquant plus l'idée de bec jaune , arrive à signifier : individu sans expérience , niais. L'exemple le plus intéressant de ces variations de sens est le moi pied-plat. Voici la série des significations par lesquelles il a passé : P Un pied qui est plat. Avoir un pied plat, non cambré. — 2** Un homme dont le pied est plat. Cet homme est désigné par une particularité caractéristique jugée si importante, que le reste disparaît aux yeux de celui qui le désigne de la sorte. C'est cette signification qu'il faut voir dans le nom propre Nicholas Plat-Pie, que nous donnons à la page 41. — 3® Un paysan. La cambrure du pied étant xm trait de race , les paysans sont réputés avoir les pieds plats , et vice versa, ceux qui ont les pieds plats sont jugés non nobles. —

' En somme, Tellipse dans ces composés est celle qui caractérise Tapposition (voir plus loin , ch. IV, sect. i). Une bonbec est une femme qui est un bonbec ; le rouge-^orge est ïoUeau qui est une rouge-gorge,

» Peut-être mille-pieds est-il une traduction du latin miUepeda, 9. Mille feuille, que nous n*avons pas cité, doit être pris également à millefolia, ix. Quant à mille-fleurs, c'est une ellipse pour Veau de mille fleurs.

4** Un vilain, un croquant, un manant. Courtois, noble, gentil (gentilis, de race), devenant des ternies d'éloge, pied^lat, comme paysan et ses synonymes , prend un sens péjoratif. — 5® Misérable , gredin. La féodalité disparaît, mais les mots et les sens qu'elle a introduits dans la langue lui survivent ; un pied-plat désigne alors un misérable , sans rappeler autrement à l'esprit aucune idée d'aristocratie , et l'on aie mot dans le sens aujourd'hui usuel que nous donnent ces vers du Misanthrope :

On sait que ce pied-plat, digne qu'on le confonde , Par de sales emplois s'est poussé dans le monde (I, l).

Les locutions juxtaposées avec synecdoque remplissent le rôle d'adjectifs , puisqu'elles s'emploient en apposition. Grâce à cette faculté de s'accoler à d'autres noms , ces qualifications ont été une source très-abondante de noms propres au moyen-âge ; elles s'ajoutaient comme sobriquets ou comme surnoms aux noms de baptême, et. c'est ainsi qu'elles ont fini par devenir, pour la plupart du moins , des noms de famiUe. C'est une page de l'onomastique française qui n'est pas sans intérêt.

La noblesse nous donne les noms de Geoffroy IG^m^Gon^//^, comte d'Anjou (+987), Bernard II Plante-Velue, comte d'Auvergne (vers 860), Guillaume I Longue-Epée, duc de Normandie (+943) , Robert II Courte-Heuse, huitième duc de Normandie (+1134), Guillaume Teste-IIardie , comte de Bourgogne (+1087) , etc. Dans la liste publiée par Duchesne *, je remarque : Longs i)es (Longs pieds?), Malebvanche , Maleherbe, Belfroun (Beau-Front?) , Belhelme. Notre vieille littérature connaît Courtebarbe, auteur de fabliaux {Ilist, litt.y XXIII, 114, 186), ErnousCauspai7is, chansonnier (irf., ibid., 562), Jean Dutyain, trouvère (ec?., ibid,, p. 246). Les jugements de l'Echiquier de Normandie 2 donnent Thomas Bêle Jambe, Bi^n- Cosié, Dur- Ventre, Longue-Espée, Maies-Mains, etc. Les chartes fourniraient une récolte abondante de noms de ce genre ; mais sans passer en revue les nombreux documents où on les rencontre , nous nous contenterons de parcourir un seul de ces recueils, le Rôle de la taille en 1292, qui donne la liste de tous

* Liste des conquérants de TAngleterre dans André Duchesne : Scriptores rerum Normannicarum , p. 1023.

* Publiés par L. ûelisle dans les Notices et Extraits des manuscrits, t. XX. Voir la table.

les contribuables de Paris sous Philippe-le-Bel ^ . On y voit des noms tout à fait populaires, tels que : Jacques Bon-Dos (p. 2), Jehannin Brache-Fort (2), Guillaume Cul-Percié (9), Robert Langue-Dorée (10) y Guillaume Vis-Lart (31), Perrete la seur Chapiau-Sec (37) , Roger Sept-Livres (38) , Jehan Con-Doré (43), Guillaume Male-Foée (id.), Jehan Tout-Sens (44), Anes Cul-Pesant (45), Martin Pain-Fétiz (51) , Raoul Grosse-Teste (57), Richard Gros-Cul (73) , Gile Mau-Pas (74) , Rogier Blanche-Cote (89) , Guimer Male-Honte (89), Bon-Vis Bon-Dos (92), Eude CoilleiVloîVi? (106), Gile la Marche-Gaie (110), Nicolas Plat-Pié (117), Jean Brun-Eul (131) , Jehan Pié-Ferré (id.), Jehan Blanche-Barbe (150), Mahi Male-Gueule (153), etc. Il est facile de reconnaître dans ces sortes de sobriquets l'origine de beaucoup de noms propres modernes ; Ton n'a qu'à ouvrir un almanach Bottin pour trouver en foule les mêmes noms ou des noms formés sur le même type 2.

Dans les campagnes ou dans les basses classes, on peut encore retrouver toujours florissante cette création d'expressions ima-

' Le Rôle de la taille, manuscrit fonds français nouveau 6220 (Bibl. nation.), publié par H. Géraud sous le titre de : Paris sous Philippe-le-Bol, in-i", Paris, 1837.— L'indication des pages reporte à l'édition imprimée.

^ Nos vieux trouvères n'ont pas négligé cette source d'appellations pour dénommer leurs héros. Rappelons seulement, parmi tant de noms connus, Blanche flore, nom de l'amante de Flore dans le poëme de Flore et Blancheflore , de la sœur de Guillaume au court nez dans le cycle do Guillaume d'Orange, de la femme de Cliarlemagne dans la geste de Nanteuil. Citons encore Fierobras, très-vraisemblablement altération de fera bracchia, mot devenu de nos jours par une assimilation incorrecte fier-Mras, synonyme de matamore, (Sur ce nom, qui fut donné à Guilr laume II, comte de Poitiers, et que nos trouvères ont appliqué à l'adversaire d'Olivier et à Guillaume d'Orange, voyez la préface du poôme de Fierabras, éd. Krœber et Servois, p. xj et xij). Disons encore un mot d'une sorte de noms allégoriques fort en usage dans une certaine littérature du moyen Age et du commencement du xvir siècle. Ces noms, qui sont des expressions figurées, tiennent le milieu entre les juxtaposés simples et les juxtaposés avec synecdoque, et ils doivent entrer, les uns dans la liste précédente, les autres dans la liste de la première section. Le roman de La Rose, qui n'est qu'une interminable allégorie, nous en fournit bon nombre : dous-regards (v. 910; éd. Fr. Michel); biau^emhlant (v. 953); novel-penser (v, 97i); bel-accveil (v. lôOï); maiebouche (v. 2847); bien-céler, corUraitUe-^sienence, qui faux-semblant li amaine (v. 11217-18), etc. Au xvii» siècle, l'auteur de Clélie découvre le pays du Tendre, avec ses villes de billets-galants , billets-doux, etc. (voir la Clélie , 1. 1). « Je m'en vaid gager, dit Cathos dans les Précieuses ridicules (se. VI), qu'ils n'ont jamais vu la carte du Tendre , et que billetsdoux, petits-soins, billets-galants, jolis-vers, sont des terres inconnues pour eux. »

gées à laquelle est due en grande partie l'onomastique moderne. Dans le peuple, les noms de famille consacrés officiellement par l'état civil, disparaissent souvent devant des sobriquets qui, parfois se perpétuant de père en fils, deviennent de nouveaux noms patronymiques. Ce n'est pas d'ailleurs sur les noms propres seulement que s'exerce l'imagination populaire. Des noms communs dans les patois se trouvent aussi souvent remplacés par des dénominations nouvelles où la métaphore et la synecdoque jouent un rôle aussi important que pittoresque. Dans le nord et l'est de la France, les blancs-bonnets désignent les femmes et s'opposent aux chapeatcx^ c'est-àdire aux hommes i. Les gendarmes en Picardie deviennent les chapeaux bordés 2. Un homme mal peigné, peu soigneux dans sa mise, se transforme à Bayeux en gauplumé , c'est-à-dire coq (gaUus) déplumé •^. Le Poitou emploie , pour désigner le dernier-né des enfants, une métaphore aussi imagée que grossière : un clocu (clausus-culus) *. Les vignerons du Sancerrois sont des cacus, c'est-à-dire des culs-cassés ^. On pourrait, en feuilletant les dictionnaires de patois , multiplier le nombre de ces expressions populaires, qui viennent s'ajouter à nos composés possessifs et forment im complément naturel de nos listes 6.

* a Natureilemint, il avoi vus (Vbl ans- bonnets que d'capiaux. » Letnllior, Armonaque dé Mons, 1865, p. 18, dans Vermesse, Patois delà Flandre française, s. v. blane-bonnel, — « Tandis qu'en in memûge ou n'y aret q'dos chaipés » (Chan-Heurlin, chant iv, 6* édit., Metz, 1865, p. 38). — v Los bliancs'bonnels nef sont wà pu seiges. » Vers tiré d'une Trimazo messine, citée à la suite du Clian-Heurlin, p. 113.

* Corblot, Glossaire picard : capieu bordé.

3 Ed. du Méril, Patois normand, s. v.

* Abbé Lalanne , Patois poitevin, — Cf. Ménage et Trévoux, s. v.

* Jaubert, Glossaire du centre de la France,

^ La synecdoque ne consiste pas seulement à prendre la partie pour le tout. Elle peut remplacer reffot par la cause ou le moyen ou l'instrument, le produit par le lieu d'où il tire son origine, et en général l'objet par une des circonstances qui l'accompagnent. Aussi, fauMl faire entrer dans la seconde série les noms qui suivent :

beauprésent martin-sire (poire) saint-Cyr

bon-chrétien (ellipse martin-sucré (poire) saint-gall (poire)

pour poires de bon- saint-anne (marbre) saint-germain (poire)

chrétien. Voir plus saint-aubinet (pont de sainMeu (pierre)

haut, p. 25). corde) saint-samson (poire)

demi- fortune saint-augustin (poire ; terre-neuve (cliien) haut-le-cœur caractère d'impri- etc., etc.

martin-sec (poire) merie)

Ces expressions et les expressions analogues donnent lieu aux mômes observations que celles que nous venons d'étudier.

On a vu , par la discussion exposée au commencement de cette série ,

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