‹ Traité de la formation des mots composés dans la langue française comparée aux autres langues romanes et au latinChapitre 17 sur 113 · TROISIÈME SÉRIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME SÉRIE

JUXTAPOSÉS DE SrBORDI NATION*

Termes composants : substantif et substantif. — Types : chefd'œuvre , arc-en-ciel.

Le latin n'ignorait pas ce mode de juxtaposition , témoin les exemples suivants : Pater-, mater-faynilias , Marcipor, Quintipor f — M.-, Q.-puer); legislator, -latio ; jurisdictio, -^pr^dens , --prudentia , -consultus ; senatusconsulium ; plebiscitum (= plebisscitum), populiscitum; aquœductus , -ductio, "licium, -librator; aurifodina (Pline) , argentifodina * ; ludimagister; tery^œmotus '^, etc. On peut ajouter à ces mots toute une série de noms propres de lieux formés de la même manière, et qui assurément, au bout d'un certain temps, sont devenus des juxtaposés, comme il arrive partout et en tout temps de ces sortes de dénominations ^, Castra Hannibalis (Pline) , Fossa Neronis (id.), et les diverses villes et colonies désignées par le terme forum : forwn Appii (dérivé : foroappiiy PI. , III, 9), forum Cœsaris, forwn Clodii {foroclodii^ PI., III, 8), forum Cornelii {forocorneliensis, PL, III, 20), forum Decii, forum Flaminii {foroflaminienses, PL, III, 19) , forofulvi ^ (PL, III , 7), forum Julii » (forojulienses, PL, m, 19, 23; XXXI, 44), forum Livii, forum Neronis

que les autres langues romanes connaissent la juxtaposition avec synecdoque , comme le français, et que de plus elles ont, ce que ne possède pas notre langue, lescomposés possessifs.— Cf. plus loin, chap. IV, sect. v, 1, fin.

' Cf. Varron , De lingua lalina, VII l, 62.

* Dans Mommsen, Imcr, Napol. 5331, cité par Corssen Ausspr. », II, 884. Cf. rital. tremvolo, qui suppose un type latin Urrxmolus; voir plus bas au mot tréfonds, p. 48.

' Voir plus haut, p. 21.

* Dans ce mot, qui est un nom de ville, la juxtaposition est si complète que Fm de forum est tombée. La prononciation populaire assurément ne faisait plus entendre l'm dans les autres noms composés avec forum; mais forum y gardait son sens propre avec assez de netteté pour que Pline se crut obligé d'y faire reparaître ïm suivant l'orthographe classique. Si les autres dérivés cités entre parenthèses présentent la chute de l'm, c'est qu'ils forment des composés parasyn thé tiques dans lesquels foro entre à l'état de thème.

' Devenu Fréjus, forme qui confirme l'existence de la juxtaposition.

{foroneronienses, PL, III, 5), forum Populii (foropopulieuses, PL, III, 20), forum Sempronii (forosempronienses, PL, III, 19), forum Truentinormyi, forum Vibii {forovibienseSy PL, III , 20), forum Voconii *. Ajoutons encore Fanum Foriunœ, colonie ; Julii Genius, Lucus Augicsti, /ovis IndigetiSy villes. Corssen (Aussprache, ^ II, p. 835) cite : Forumseynprôni , Foy^osemprôni, Formndomiti , ForodcH miti, Forocornéli, Forolivi, Foroclodiensiwhi , Aquisvchcônis , aquisvocàni , aquzflavienses {OreUiy 163), Fanumfortùnœ , Fanoforiûnœ , Regiolépidi , Lucoferonénsis (OreUi, 4099).

Du latin classique, nous pouvons passer au latin populaire de la période barbare, auquel on doit rapporter un certain nombre de juxtaposés. Mais l'attribution exacte et complète de ces juxtaposés offre de nombreuses difficultés ; car il faut pour chacun des divers mots composés, dont l'un des termes est au génitif, déterminer s'il remonte à l'époque romane, ou s'il est une création du vieux français, auquel cas l'on a affaire à un juxtaposé, ou s'il appartient par sa naissance à la langue moderne , et alors il entre dans la classe des composés. Ce qui distingue en effet la langue moderne du français du moyen âge et du latin populaire, c'est qu'elle ne possède pas de génitif comme ces deux dernières langues. Tout mot composé avec génitif, datant de l'époque romane, comme lundi, ou du moyen âge, comme Hâtel-Dieu, est un juxtaposé , car il est formé d'après la syntaxe régulière du vieux français et du latin populaire ; postérieur au xiv« siècle, ou , s'il date du moyen âge , formé contre les principes qui régissent la construction avec le génitif, il contient une eUipse , et par suite est un composé.

Nous ne donnons ici que les mots que nous croyons devoir rapporter aux deux premières séries. Nous examinerons les autres en leur lieu.

1® Juxtaposés de l'époque romane primitive : Lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, arantèle, connétable, orjnment (orjnn), pourpier, saumure, tréfonds, *

2** Juxtaposés datant de la langue du moyen âge : bainmarie, hôtel-^Dieu, Fête-Dieu.

Les juxtaposés de la première série présentent un caractère

' Voyez en particulier les vinpft premiers paragraphes du livre III de Pline. — Cf. Fr. Meunier, Composés syntacliques grecs dans V Annuaire de Vassociation pour les éludes grecques, 1872, p. 301> 302.

commun de formation. Les deux termes qui les composent, rapprochés par l'usage journalier dans la langue populaire , ne s'étaient pas tout d'abord fondus en un seul mot à accent unique ; mais, tout en conservant leur rapport syntaxique de subordination l'un à l'égard de l'autre , ils ont vécu, chacun à part , avec leur accent , se sont transformés phonétiquement , et ne sont qu'ensuite arrivés à se souder ensemble. Par exemple, pulli jjes ne formait pas à l'époque primitive un mot simple comme cdlloco, car il aurait eu l'accent sur i : pullipes, et il aurait donné un mot comme poulive; mais les deux termes, pûlli d'un côté, pes de l'autre , se sont transformés quant au son , tout en restant juxtaposés, de manière à donner pol et pied , ensemble groupés et ensuite soudés dans le mot unique polpied ^pourpier ^

* C'est peut-être là ce qu'il faut voir au fond de l'obscure théorie qu'expose, à propos de quelques-uns do ces noms, M. Johannes Schmidt^ dans son Essai sur la compositùm du nom en français {Ueber die fransôsische Nominalzusammcnselzung, Berlin, 1872, in-4").Pour lui, ces mots existaient à rétat d'indépendance en latin avant d'entrer dans le français. Ils pénètrent dans la langue, et alors nous avons une composition, mais non plus des membres corapoi^ants, et cette disparition des termes constitutifs est précisément la condition de la composition. Ainsi la langue s'enrichit en faisant servir deux mots de la langue mère à une idée nouvelle, mais en les fondant, procédé différent de tout ce qu'on a vu , et qui mériterait un nom nouveau, quelque chose comme celui d'assimilation. (Vor ihrer Aufnahme in's Franzôsische zeigte die lateinische Gestalt der entstehenden AVôrter Theile aber keine Zusammensetzung; nach ihrem Uebergang in's Franzôsische haben wir ge wissermassen Zusammensetzung aber keine Glieder...Wirstehen demnach hier vor einer Ërscheinung, die dem romanischen Sprachgeiste besonders eigenthûmlich ist; die Sprache bereichert sich, indem sie zwei Wôrter der lateinischen Muttersprache zu Trâgern einer neuenGesammtvorstellungbenutzt, sie dann gleichsam einschmilzt und zu einem franzôsischen Worte umarbeitet. Man mag immerhin diesen Prozess als eine Zusammensetzung in weitcrem Sinne auflRassen, nur musss man dabei das Eigenartige gerade dieser romanischen Wortbildung nicht ausser Acht lassen. Characteristischer fur dièses Verfahren dàucht uns die Benennung: romanischc Einvorleibung, wenngleich auch dieser Terminus der historischen Grammatik nur in uneigentlichem Sinne hier angewandt werden kann. p. 28.) Il n'y a ici aucun nouveau procédé. La juxtaposition existe dans ces mots, comme elle existe dans le latin classique ou dans le français. Seulement, comme elle a commencé à l'époque barbare, les termes composants se sont soudés naturellement beaucoup plus tard, lorsque le français était déjà formé. De là vient que les deux termes ont pu conserver leur accentuation propre pendant le temps des transformations phoniques. Bien n'tst donc plus simple que cette juxtaposition, et l'idée de M. Schmidt est incompréhensible d'y voir une création nouvelle du français qui réunit des éléments latins, et par le fait de les rapprocher en compose un terme unique nouveau. — Nous avons déjà combattu cette théorie dans la Romania, I, p. 388; mais nous proposions, pour deux ou trois termes que nous étudions ici, des explications dont un examen plus approfondi nous a montré rinexactltude.

Ce procédé a déjà été reconnu pour les adverbes en ment, où l'adjectif et le substantif ont conservé jusqu'au xii* siècle, quoique rapprochés l'un de l'autre, leur individualité propre, puisque fera mente est dexemi fièrement, et non /V?remen^ qu'aurait donné feraménte.

C'est ainsi que :

lùnœ diem » est devenu :

lun di; d*où :

lundi

mârtis diem

mars di

mardi

mércûri dlem

mercre di

mercredi

jôvûs (Hefn

jues di

jeudi

véneris dieni

vendres di

vendredi

sàmbaii ^dïeni

sambde di

samedi

arànéx léla

aran trie

aran tel e

aùri pigménlxtm

or piment

orpiment

jôvis bàrba

Ijuos barbe]

joul)arbe

térrw fûndus

ter fonds

tréfonds

pùlli pédetn ^

pol pied

pourpier

Pour les noms des jours de la semaine , on ne peut y voir des juxtaposés latins à accent unique ; car mardi, jeudi, vendredi seraient inexplicables au point de vue de la phonétique. On ne saurait non plus y voir des composés français, car lundi devrait être lunedi f= lune + di), et mercredi, mercouredi (mercurius = mercoure). Il n'y a qu'une explication possible, celle que nous avons proposée , d'y voir des locutions de mots juxtaposés , traités sans altération de leurs rapports syntaxiques et devenant avec le temps des mots simples. Ce qui confirme notre théorie, ce sont d'abord ces formes à\x%&ûii\imarsdi^, jv£sdi, vendresdi *, puis l'interversion que présentent les deux termes

* Dus et non dies, qui serait devenu dti, do\ ou de; Yi subsiste partout en roman; v. fr^ : disl di en avant (sertnenls de 842); ioz dis, passim. L'italien a di dï en dï (de jour en jour); l'espagnol ne connaît que dia»

* Sàmbaii et non sàbbaii, Sambal existe dans l'araméen vulgaire , qui dit sambation pour sabbaiion , et qui insère souvent une m devant le b ou le p ; Simpôna (Talmud, tr. Houlin, fol. 48) = ««pwv; sampira (Traité Pmkla, sect xviii) est la forme araméenne de Thébreu sappir (saphir). La sibylle sémitique Sabbàthé est nommée par Pausanias Sa^&fi (lO, 12, 3), et par Suidas lafiêiieu. -- Sambal , latin vulgaire sâmbalum, se retrouve dans le valaque sëmbëlë, et à demi dans le français samedi = sam[b]ed%, Sabmedi , dans E. Deschamps (L. de Lincy, Chants historiques , 1 , 246), est une fausse orthographe inspirée par des préoccupations d'étymologie.

=» Marsdi seul n'est pas probant, car il pourrait être la combinaison des deux mots français di et mars (=lat. mars) ; mais le prov. a dimarts qui est un génitif; la question est donc tranchée.

* « Par un marsdi fu nez li sainz hum dunt vus di ; Pur veir de Normandie par marsdi s'en fui; E si passa la mer par un jur de inarsdi,,.;

dans le provençal et quelques dialectes français qui donnent la première place k di^ ; enfin c'est la chute, autrement inexplicable, de di dans l'espagnol , les noms des divinités restant au génitif: lunes, maries, miercoles, joves, vie^mes (Y s dans lunes et miercoles est analogique 2). Si l'italien n'a pas conservé trace de génitif, c'est qu'il supprime volontiers 1'^ final.

Arantèle (toile d'araignée, dans le Berry) est aussi aràneœ téla, car araneœtéla ne pouvait donner que aranietele, aragnetele, et la même raison défend d'y voir im composé français de aragne et de tele. Quant à ardneœ téla , il ne pouvait donner i!^' arantèle , puisque les voyelles finales atones disparaissent en français, en dehors de l'a '.

Orpiment rentre dans cette classe, parce que c'est déjà im juxtaposé latin. Auripigmentum se trouve dans Pline (XXXIII, iv,22). Forcellini donne bien ce mot comme composé : auripig^ mentum ; mais c'est une supposition gratuite que rien n'établit, et il est plus simple d'y voir un juxtaposé. Auripigmentum est donc devenu orpiment, que je trouve déjà au xi« siècle dans les Glosses de Raschi *.

Pourpied se trouve dans Raschi sous la forme polpied ^, qui confirme l'ancienne étymologie de puilipes. C'est un composé de l'époque primitive. Les Latins, en efiet, connaissaient le pes gallinaceus (Pline, XXV, xcvin, 1), qui était, il est vrai, une autre plante que le pourpier, mais dont le nom a pu trèsbien passer à ce dernier ; cet échange de noms n'est pas rare dans la botanique populaire. D'ailleurs, j9uZ/u^ au masculin n'a pas passé en français.

Joubarbe offre une singularité. Les plus anciens textes donnent jumJ?arbe; le nom de cette plante était en gaulois îoujjLÔopo^ix (Dioscoride, IV, 16, cité par Littré, s. v.). U y a eu confusion entre la forme latine et la forme gauloise ; ceUe-ci a donné la

Par marsdi ensement le martyre suffri » {Th. le mari,, 158 et suiv., dans Littré, s. V. mardi). — « Li jurs del Noël fu cel an par veniresdi; E li jurs de la veille refu par un juesdi » (Id. 135, dans Littré, s. v. Jeudi), — « Il ni monja des lundi au disner. Et jttesdi est » (Amis et Amiles, Tl6ù).

« Cf. Burguy, III, s. v. dis. Et ajoutez, entre autres, cet exemple : * Gel do dimescre a cel do samedi » {M. de Garin, 4664).

» Voir Diez, Gramm. », III, p. 142, note. — Sur la chute habituelle de 1'* finale en italien, voir id,, iHd. », I, p. 200.

^ Voir Zupitza : Die Nordweitromanische auslaulsgesetze , dans le Jahrbuch f, d, Rom. Liiter. de Lemcke, 1871.

« Talmud, Traités Ghittin, 19, a; Houlin, 88, b; MeghiUah,\%, h; Sabbath, 104, b.^ Sur Raschi , voir mon étude dans la Romania, I, p. 148-58.

* Talmud, Traités Eroubin, 28, a; Soukkah, 39, b.

première syllabe , l'autre la seconde du mot , et, au lieu d'avoir juesbarbe , on a eu jumbarbe. Le mot est ensuite redevenu joubarbe , soit par la chute de Y m , soit par un retour à la forme latine ; l'espagnol , qui dit jv^barba, a seul conservé la trace du génitif.

Terrœ fundus peut être considéré soit comme im juxtaposé à accent unique, soit comme un juxtaposé à double accent. En effet, terrœ fûndus donne aussi bien ter fonds que terrœ fûndus. L'œ de terrœfûndus est traité comme bref, ainsi que dans sœculu7n= siècle y et, d'après la loi de la chute de la protonique brève, disparaît ; d'où ter fonds, et par métathèse tréfonds.Com^ parez l'italien tremuoto, c'est>-à-dire/^rmwo^o, terrœmôtus *. L'on peut voir encore dans tréfonds le lat. terrœ fundtts , térrœ perdant sa finale atone pour devenir ter.

D'autres juxtaposés remontent à l'époque primitive. Ainsi connétable, latin classique comesstdbuli , latin populaire comestabultis y au vni* siècle conestabulits (Brachet, Dict. étym.y s. V.). Saumure, dans Raschi ^a/muf re ^ , suppose le latin salmûria, où peut^tre 5a/. est une apposition à mûria au lieu d'être son complément ; car le grec àXqxup{a, qui lui correspond pour la forme, ne semble pas unp contraction de àXbç [uup(a. Salismûria aurait donné salesmuire; salis mûria, salsmuire; quant à y voir un composé français , il faudrait qu'on eût sel-muire , l'a étant devenu e dès les plus anciens temps de la langue d'oil *.

Les juxtaposés encore existants dus à la syntaxe du moyenâge sont Hdtel-Lieu , Fête-Dieu, bain-marie. C'était une règle de l'ancien français et du provençal , quand im nom au génitif désignant ime personne dépendait soit d'im autre nom déterminé, soit d'un adjectif déterminatif, de supprimer la pro-

» Voir plus haut, p. 43, note 2, et la note finale de cette série.

' Talniud^ Traités Beracholh, 36, a; Sabbalh, t08, a; Eroubin, U, b; Niddah, b%, b.

' On peut ajouter à ces noms un certain nombre de noms de lieux, tels que : Confracourt (Haute-Saône) , Conf recourt (Aisne) , Confrancon (Aiji) = OurtU Prancorum ; Casietmoron (Lot-et-Garonne) « CasUllum Maurorum; Castelialoux (Lot-et-Garonne) = Casletluni Wandalorum ; Cornouailtes (Angleterre) = Cornu Wallix; Curtisols (Marne) = Curtis Ausorum; Franconvilte (Seine -et -Oise); FrancourviUe (Eure-et-Loir) = Francorum villa ; Francorchamps (près de Spa en Belgique) = Francorum campi; Fréjm (Var) = Forum Julii; Ville favreux (Seine) = ViUa fabrorum, et de môme Confavreuw (Aisne) = Curtis favrorum ; VilUpreux (Seine-et-Oise) = Villa pirorum; Port-Vendres (Pyrénées-Orientales) » Portus-Veneris, etc., etc.

position de qui établit ce rapport de possession. Les exemples se rencontrent à chaque pas dans la vieille langue, surtout quand le génitif est un nom propre. « Li deo inimi (Eulalie, 3). — La fis MallioTorquator(^oec^, 40). — AltensNoé, et al tens Abraham, Et al T^By'ià {Alexis y 6). — Aportez al Segnur, filz deu (Psaut. d'Oœf,yT^s. 28). — Après ocist Pmel le fll Cadour {Alisca^npSy 24). — Le tref Karlon (FierabraSy 73). — Einsin s'en alerent à Tostel le duc (Villehardouin , dans Bartsch^ Chrestom.y i, 220, 13), etc. > Diez {Etym. Wôrt., ^^ p. xxi, xxn) voit dans cette tournure une influence celtique ; le bas-breton présente en effet une construction quelque peu semblable ; mais une différence essentielle empêche d'admettre une action de la syntaxe gauloise sur notre langue : le premier mot en v. fr. doit être précédé de l'article ; dans le bas-breton, qui sur ce point rappelle les langues sémitiques,le premier mot doit être sans article. D'ailleurs,iln'est pas nécessaire de rechercher pour cette construction une origine étrangère. On comprend fort bien que le français et le provençal avec leur déclinaison à deux cas aient songé à remplacer leurs prépositions par des flexions usuelles qui les rendaient inutiles.

Le génitif se plaçait quelquefois avant le nom qui le régissait, mais après l'article. Le début des Serments Pro deo amur nous montre cette inversion ; si l'article manque , c'est qu'on ne le constate nulle part dans ce document. Voici d'autres exemples : li deo inimi, {Eulalie, 3). — Li deu amis (Th. Canterb., 28, 10, dans Èurguy), — Li dame deu mestier (R. de Cambr., p. 52, dans Burguy), — Gefreid d'Anjou, le rei gunfanuner, (Roi. 106). Cette tournure est plus rare.

Avec le xv® siècle disparaissent et la déc inaison et cette construction avec le génitif. Quelques juxtaposés ont pu survivre grâce à des circonstances spéciales qui les consacraient ; par ex. : Hâtel-DieUy Fête-Dieu, bain-marie que nous avons rappelés plus haut. 11 faut y ajouter les interjections où entre le mot Dieu : sang-Dieu, corps-Dieu, mort-Dieu, etc. , et qu'une sorte de respect himiain défigure au point de les rendre méconnaissables : sambleu ! palsambleu ! morbleu ! corbleu ! pardienne ! pardine ! mordienne! maguienne ! etc. Rappelons encore des composés avec madame : blanc-madayne , trou-madame. Beaucoup de noms de lieux ont conservé avec ou sans inversion ces traces de l'ancienne déclinaison. En voici quelques-uns :

fiourg-rAbbé (ancien nom de fiourg-ThérouIde (Eure)

Saini'Lô) Ghâteaubriant {0. Brienlii, Loire-

Bourg-Saint-Andéol (Ardèche) Inférieure)

Château-Gontier (Mayenne) la Ferté-Sennetière (= Saint-Neo- Château-Landon (Seine-et-Marne) taire, Puy-de-Dôme)

Château-Renard (Loiret) la Mothe-Achard (Vendée)

Chûteau-Rcgnault (Indre-et-Loire) les Aix-d'Angillon (Hays domini Châteauroux (Indre) Gilonis, Cher)

Châtel-Guyon (Puy-de-Dôme) l'Isle-Dieu (Eure)

Châtellerault (C. Eraldi, Vienne) l'Ile-Adam (Seine-et-Oise)

Corgoloin {Curiis Godelani, Côte- Mas-Deu (Pyrénées-Orientales)

d'Or) Montbenoît (Doubs)

Coubert (C. Behardi , Seine-et- Montbron (= Mons-BenUfi , Cha-

Marne) rente)

Fontainebleau (F. Blialdi , Seine- Mont- Dauphin (Hautes-Alpes)

et-Marne) Montfaucon (Maine-et-Loire)

Fontevrauld (F. Ebraldi , Maine- Molithard (Eure-et-Loir)

et-Loire) Montdidier (Somme)

la Chaise-Baudouin (Manche) Montfort-Lamaury (Seine-et^ise)

la Chaise-Dieu (Haute-Loire) Montluçon (Allier)

la Celle-Saint-Cloud (Seine-et-Oise) Montmartre (= M.-Mercuri , conla Côte-Sain(r André (Isère) fondu avec martyrum, Paris)

la Ferté-Aleps (Seine-e^Oise) Pont-Audemer (Eure)

la Ferté-Bernard (Sarthe) Pontgouin (Eure-et-Loir)

la Ferté-Gaucher (Seine-et-Marne) Pré-Noiron (Praia Neronis, Rome, la Ferté-Milon (Aisne) dans les chansons de Geste)

la Ferté-Nabert ( aujourd'hui la Rochecliouart (Haute-Vienne)

Ferté'SairU-Aubin, Loiret) Etc., etc.

Dans les noms suivants, le génitif est un nom propre accompagné de l'article se rapportant au nom qui précède :

Villeneuve-la (= celle) -Guyard Ancy-le-François (Yonne) (Yonne) Cossé-le-Vivien (Mayenne)

Mesnil-le-Guérin (Eure-et-Loir) Villiers-le-Haudry (Loir-et-Cher)

Par extension , l'article se rapporte au génitif :

Bourg-la-Reine (Seine) Choisy-le-Roy (Seine)

Ville-l'Évêque (Eure-et-Loir) Saint-Denis-le-Roy (Seine)

Villeneuve-le-Roi (Seine-et-Oise) Baygneux-les-Juifs (Côte-d'Or) Aigny-le-Duc (Marne) Etc., etc.

Avesnes-le-Comte (Pas-de-Calais)

Enfin l'analogie amène le génitif avec des noms de choses :

Villeneuve-les-Genetz (Yonne) Coucy-le-Château (Aisne)

Aix-les-Bains (Provence) Joinville-le-Pont (Seine)

Anisy-le-Château (Aisne) Saint-Lier-la-Lande (Landes) SaintrDidier-la-Seauve (Haute-Loire) Etc., etc.

La construction avec le génitif n'a pas laissé ces seules traces dans la langue moderne ; elle a pris au contraire en un certain sens un développement remarquable, car c'est elle qu'il faut reconnaître dans les noms patronymiques ou de famille. Henri Bernard , par exemple, est Henricus Bemardi au même titre ({MQ les quatre fils Aymon sont les quatre fils d'Aymonf 77 /î/tï

Aimants). C'est elle encore qu'Ufaut reconnaître dans les noms des fêtes religieuses : la Saint-Martin , c'est-à-dire la fête Saint'Martin ou la fête de saint Martin; la Toussaint (v. fr. la Touzsainz, proprement la fête de toiLS les saints); dans les dénominations commerciales : maison Pierre et compagnie; benzine Collas; chocolat Perron ^; dans les expressions parlementaires, juridiques, politiques : loi Tenguy, amen-dément Grévy, affaire Clemenceau, procès Bazaine, etc.; dans les noms de rues, de places publiques, quand elles portent un nom de personne : rue Saint-Jacque ( = Jacobi , et non Saint -Jacques =i Jacobus). Par extension, on a appliqué parfois cette forme de génitif aux noms de lieux : faubourg Montmartre^ mais non point encore aux noms de choses , pour lesquels il faut absolument la préposition de.

Dans les noms propres qui suivent , le génitif occupe la première place, d'après ce que nous avons vu plus haut. Peut-être quelques-uns de ces noms doivent-ils rentrer dans la liste que nous avons donnée p. 48, note 3.

Abbeville^ abbatis villa (Somme) Adonville, Adonis villa (Eure-et-

Loire) Aflfracourt, Fralboldi curlis (Meur-

the) Amélécourt, Almerici curlis (tieuT'

the) Ancérville, Amelmi villa (Meuse) Aubervilliers , Alberti villare

(Seine) Barmoncourt, Wamunci curlis

(Meuse) Bréval , Berheri vallis (Seine-et-

Oise) Ghaalis, Caroli locus (Oise) Gharleville» Caroli villa (Ardenues) Charpont, Sonleri pons (Meuse) Courville , Curlis villa (Eure-et- Loir) Damville, Domini villa (Eure) Danemarche (arch. Marche des

Danes) Ûodonville , Dolonis villa (Seine- Inférieure)

Douville, Dolonis oil'a (Eure) Gaille-Fontaine, Gosleni fontana

(Seine-Inférieure) Genainvilliers,(rtframv<Wartf(Bure-

et-Loire) Gerarcourt, Gerarâi curlis Gorbeviller, Gerberli villare (Meur-

the) Oerbecourt, Gerberli curlis (Meur-

the) Gonnelieu, Godonis locus (Nord) flaussonville, Essonis villa {f/LeuT'

the) Ivillers, Idonis villare (Oise) Liancourt, Ledonis curlis (Oise) Lunéville, Lienalis villa (?) (Meur-

the) Mareville , Manulfi, villa (Eure-et- Loir) Marville, Martis villa? (Meuse) Merville, Mauronti villa (Nord) Ouarvilie, Leudardi villa (Eure-et- Loir)

* Le blano^aisin (préparation pharmaceutique) n^est autre chose que le blanc-Rhasi ou blanc de Wiasi, médecin arabe du xi« siècle.

Pruneville , Premodis villa (Eure-

etrLoire) Ranicourt, Ranlii curlis (Aisne) H il)eau pierre, Rappoldi pelra

(Haut-Rhin) Robertchamp, Roberli campus

(Aisne) Tantonville, Teulonis villa (Mcur-

the)

Triqueville, Slricorildi tnWa(Bure) Thionville , Theodonis villa (Moselle) Vesque ville, Episeopi villa {EsLUte-

Marne) Vascourt, Wahericurtis (Meuse) Woinville, Widonis villa (Meuse) Yerville, Joiri villa (Eure-et-Loire) etc., etc.

Enfin , parmi les nombreux noms à terminaison germanique du génitif féminin en ain, citons :

Attainville, Adlanas villa (Seine-et- Goussain ville, Gunzanœ villa (Seine- Oise) et-Oise).

Flexainville, F/ar*arîâ? ii//a (Seine- Dodainville, Dodanx villa (Eure-etr

et-Oise) Loir) '.

Nous arrivons à la juxtaposition française proprement dite. Préposition de, — Le premier terme est quelquefois im adjectif pris substantivement.

aide-de-camp

arc-de- triomphe

belle-de-jour

belle-de-nuit

belle-d'onze- heures

belle-d'un-jour

blanc-de-baleine

blanc-de-céruse

bris-d'huis

champ-de-mai

champ-de-mars

chef-d'œuvre

chemin de fer

ciel-de-lit

clin-d'œil

corps-de-garde

corps-de-logis cou-de-pied eau-de-vie esprit-de-bois esprit-de-vin faux-du-corps garde-du-corps gendarme liaut-de-c hausse héraut-d'armes hôtel-de-ville iet-d'eau • Languedoc lettre de change main-d'œuvre maréchal-de-camp

mont-de-piété

pain d'épices

pied-de-roi

piédestal

pot-de-chambre

pot-de-vin

pou-de-soie

rez-de-chaussée

sergent de ville

tire d'aile

trait-d'union

vau de route (à)

vert-de-gris

vert de montagne

vert de terre

Dans ciel^e-4it , main-d* œuvre, le premier terme est pris dans un sens figuré. — Montre-piété vient de l'italien monte di pietà, où monte signifie banque. — Pou de soie est incertain : est-ce padoue-soie, c'est-à-dire soierie de Padoue? est-ce l'anglais paduasoy ? — Pain d* épiées donne un dérivé assez étrange \pain d* épicier, c'esl>-à-dire fabricant de pains d'épices. On voit que ce n'est qu'un terme d'atelier.

Préposition à. — Pas sif : Acquit à caution , boîte au lait, boîte à lettres, mort aux rats, pot à fleurs, ver à soie; et avec l'infinitif :

chambre à coucher, pain à cacheter, machine à coudre, salle à manger, etc.

» Voir, sur ces noms, Diez, Gramm,, ', II, 47, 48.

Préposition à. — Instrumental : Arme à feu, machine à vapeur, moulin à vent, etc.

Locatif : Pot-au-feu.

Marquant l'attribution, l'adjonction : canne à épée , char - à-bancs , fil aplomb, table à tiroir, etc. ^ Le premier terme est adjectif dans : un propre à rien, un justaucorps y un las d'aller (arch., paresseux). On pourrait ajouter fier-à-bras ou fierabras (voir plus haut, p. 41, note 2).

Préposition en. — Arc-en-ciel, croc-en-jambes, bachelier ès-lettres, etc. (= en les lettres, etc.) ; maître ès-arts, docteur en droit, etc. ; Arc-en-Barrois (Haute-Marne), Arsen-Ré (Charente-Inférieure), etc.

Préposition lez. — Latus, auprès, (arch.), ne se trouve plus que dans quelques noms propres de lieux :

Passy-les-Paris ; Plessy-les-Tours ; Saint-Maur-les-Fossé (de nos jours , par contre - sens , Saint - Maur - les- Fossés, et, par une correction plus heureuse de cette erreur, Saint-Maur-des- Fossés).

Préposition 5Mr. — Dans quelques noms de lieux seulement : Châlons-sur-Marne , Pont-sur-Oise (Pontoise), Ars-sur-Moselle, etc. ^.

* La plupart de ces mots sont plutôt des locutions juxtaposées que des juxtaposés proprement dits.

' La juxtaposition étudiée dans cette section a ses correspondants dans les autres langues romanes. Seulement, comme celles-ci n'ont connu en aucun temps de leur existence la déclinaison à deux cas, (le provençal excepté, qui se conduit comme le ft-ançais), elles ne peuvent avoir de juxtaposés dont un des termes soit au génitif. Les mots qui présentent cette construction sont de véritables composés. Tout au plus peut-on citer ceux qui remontent au lat. populaire, tels que l'ital. conneslabile ou contestabilo; esp. condeslable ^ 'comestabvlus, ou *cum'lestahulus; ou tels que Tital. Iremuôlo , du juxtaposé latin ierrxmotus. Cf., p. 43, n. 2, et p. 48, le passage sur tréfonds. Les véritables juxtaposés de subordination connus aux langues romanes sont ceux où deux substantifs sont unis par une préposition : ital. : briglia-d-oro , Castell-a-mare ; esp. : hidalgo (= hijo d'algo), hi de puta, agu-a-manos, iramp-aHi-ojo ; pg. : Pe de vento, verdemonianha, etc.

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