‹ Traité de la formation des mots composés dans la langue française comparée aux autres langues romanes et au latinChapitre 19 sur 113 · ADJECTIFS ISSUS D'UNE JUXTAPOSITION · texte numérisé non relu

ADJECTIFS ISSUS D'UNE JUXTAPOSITION

Tenaes composants : adjectif et adjectif. — Typos : sourd-muet;

vingt' deux.

Il semble à première vue qu'il faille placer au rang des composés les expressions comme sourd-muet; mais, en réalité, elles ne présentent aucune trace d'ellipse. Les deux termes sont égaux en valeur ; l'un n'est pas plus déterminant que l'autre n'est déterminé, parce que tous deux se rapportent à un même substantif 1 Diez voit à tort dans ces sortes de composés un souvenir du latin ; selonlui (Gramm,, ^, II, 409), Ye final de aigre-fdouœ) est Yi de acri-fdûlcis); mais la protonique brève serait sans doute tombée si le composé latin avait passé comme tel en français. Aigre^oux est de formation toute française : il est dans l'esprit de la langue de faire rapporter au même nom , par une sorte de dvandva ^, deux adjectifs d'égale importance réunis sans le secours delà conjonction et, « Un beau grand spectacle; — une méchante petite vieille femme , > sont des tournures conformes au génie du français, mais que le latin admettrait diflScilement 2. Il n'y a donc aucime raison de voir des composés dans ces expressions formées par la réunion de deux adjectifs. Un enfant sourd-muet présente la même idée que un enfant sourd muet, c'est-à-dire, pour parler comme les latins, un enfant ^ourd et muet. Ce ne sont pas même des juxtaposés, puisque les deux termes conservent toujours leur valeur propre ; ce ne sont que des locutions juxtaposées. Mais comme on leur fait exprimer

* On appelle dvandva (couple) en sanscrit une composition où deux ou plusieurs lermcs de môme nature qui devraient être réunis par la conjonction et sont soudés Tun à l'autre et ne forment qu'un mot unique. Le grec vux6Yiaipov. espace d'un jour tt d'une nuil, donne une idée de cette sorte de composition.

* Do môme pour le substantif. Essayez de traduire le soldai laboureur en latin : miles agricoia serait grotesque. Cf. le vrai sage = vir vbre sapiens, et les autres tournures analogues. Ce n'est pas à dire que Ton ne rencontre quelquefois de ces accumulations d'adjectifs : tel , par ex., Jupiter Optimus Maximus; néanmoins les exemples qu'on peut en trouver ne contredisent pas ce fait, que de pareilles tournures ne sont pas habituelles au latin, qu'elles sont contraires à l'esprit de cette langue.

un rapport constant, on leur donne avec le trait d'union l'apparence de composés.

Ces sortes de juxtaposés doivent être soigneusement distingués des mots formés de deux adjectifs dont le premier est devenu substantif ou est devenu adverbe. Dans le premier cas , on se trouve encore en présence d'un juxtaposé, car l'adjectif est devenu substantif avant la composition, et ce n'est qu'après son changement de nature qu'on lui a accolé un adjectif (voyez les exemples plus haut, page 30). Dans le second cas, c'est le groupement des deux adjectifs qui transforme l'un d'eux en adverbe ; le simple rapprochement des termes suffisant à en changer la valeur, on se trouve en présence de véritables composés ; ils seront étudiés plus loin (ch. IV, sect. m).

Quant aux adjectifs juxtaposés l'un à l'autre et modifiant également un même substantif, ils sont peu nombreux dans notre langue : aigre-douœ, aigrefin ( si l'étym. est aigre fin) y bis^lanc, ivre-moH, sourd-muet et douce-amère , où le juxtaposé est devenu substantif par l'ellipse déplante.

On peut rapprocher de ces expressions les formes analogues des autres langues romanes : ital. agrodolce, piano forte, verdazzurro ; esp. calofrio.

A cette classe se rattachent par certains côtés celle des adjectifs numéraux, tels que vingt^eux, cent-huit, quatrevingts^, etc., où les deux noms de nombre juxtaposés forment im tout si complet, que les noms de nombres ordinaux correspondants sont vingt-deuxième, cent-huitième, quatre-vingtième, etc., et non vingtième deuxième, etc. Comparez le latin duoetviginti, d'où duoetvicesi^nani {TdiC,) soldats de la 22® légion ; duodevigenti eiduodevicesimus,eio^, et legrecxptoîwcCîsxa; d'où TptjxaiBexaroç, etc. Rapprochez encore l'expression suivante qui ofire le caractère précisément opposé : « Il est dans sa vingt-deux ou vingt-troisième année , » et qui a cours sinon dans la langue écrite , du moins dans la langue populaire. Rappelons enfin le v. fr. ambedui, « les deux », de ambo duo.

Quant aux juxtaposés asyntactiques numéraux, de undecim à sexdecim, on sait que ces mots, qui n'avaient plus qu'un accent

I Pour la formation de ces multiples de vingt qu*ignore le latin {quatrevingts, six-vingts, quinze-vingts), voir Diez, Etym,, Wôrterb., ^ p. xxi. — Quinze^ingts est pris substantivement dans : les Quinze-Vingts (hôpital).

' Cf. Corssen, Âusspraehe, *, II, p. 886.

dans le latin classique, se sont transformés suivant les lois régulières de la phonétique dans les noms de nombre français correspondants : la terminaison decem, decim se réduisant à d*ce = dse = zcy l'on a undecim = onze; duodecim = duouze = douze ; tredeoim=treize; quatuordecim=quatordeci7n=quatorze; quindecim= quinze; sexdecim = seos-ze = sei-S'Ze:=seize. Pourquoi la langue s'est-elle arrêtée à ce nombre 16? Septemdecim, octodecim, novenidecim, étaient des composés usuels. Corssen {Aitssp7\y^, II, p. 886) cite une forme curieuse qui se trouve dans ime inscription de Marini {Inscr. Alban.^ p. 175) : decedocto =decem et octo, véritable juxtaposé dont les éléments sont arrivél^à se souder (dece[m]et octo = deceetocto decetocto ; decedocto). Cette forme est intéressante encore à im autre point de vue ; elle nous présente l'inversion des termes qui caractérise la numération parlée dans les langues romanes ; celles-ci mettent les unités après les dizaines, tandis que le latin mettait les dizaines après les imités ^

Ici devrait trouver sa place la juxtaposition de l'adjectif avec les adverbes. Ex : bienheureuœ , malvenu, etc. ; mais comme il nous faudra revenir sur cette juxtaposition dans l'étude des particules, nous en remettons l'examen jusqu'à ce moment. Qu'il nous suffise d'avoir ici marqué la place qu'elle doit occuper dans l'ensemble des juxtaposés.

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