PRONOMS ISSUS D'UNE JUXTAPOSITION
Un trait caractéristique de la formation des pronoms et des démonstratifs latins est la grande facilité qu'ils possèdent de se souder et de s'agglutiner. Les plus anciens textes de la langue latine nous la montrent déjà en possession de pronoms et de
* Les langues romanes s'accordent à former à nouveau les dernières unités de la deuxième dizaine; mais le nombre à partir duquel elles s'écartent du latin n'est pas le même pour toutes. Le provençal et l'italien, comme le français, commencent à 17; pr. : dez sel, dez oil, dez non: it. : dieci seUCy dieci oilo, dieci nove. Le portugais et l'espagnol prennent à 16; pg. : des a seis (= dix à six), -a sete -oito, -a nove; esp. : diez y seis, -y sieie, -y ocho, -ynueve. Quant au valaque, il se sépare absolument des langues sœurs; car il transforme la seconde dizaine tout entière : un, doi, trei, etc., spre-zece, c'est-à-dire un, devx, trois, etc., sur dix.
démonstratifs à forme complexe , que la grammaire comparée décompose en leurs éléments constitutifs : iste , quisnam , gw/cunque , quique, uterque , etc. Durant le second siècle avant Jésus-Christ, à l'époque de Plaute et Térence, une nouvelle soudure se forme pour ainsi dire sous nos yeux ; et la déclinaison du génitif qui était en i s'enrichit du génitif archaïque iiLS du pronom is. Cest ainsi que les génitifs Awi, cwt, illi.istiy alii^ ipsiyunij ulli^solli, Mi, neutri, etc., deviennent Awtïi^^, cuiiuSy illiiuSjistnuSy aliius, ipsiiits, uniius, lUliiicSy sollius^ totiius y neutriius , etc., et, par contraction , hujus, eiijtcs, illius , isiiiis , aliiis , ipsiics , unius , ullius , sollittSy totius , neutriicSy etc. K
Cette tendance du latin à agglomérer ensemble les thèmes pronominaux se poursuit dans les langues romanes , et la plupart des pronoms et des démonstratifs qu'elles possèdent ne sont que des juxtaposés des formes latines soudées ensemble. Nous allons passer en revue les démonstratifs et les pronoms français.
Les démonstratifs sont formés : 1® de ille, 2^ de iste , 3** de hoc , combinés avec ecce.
I. — Sujet : Ecce ille'^icil, ecce iUa = icelle; ecce illi^ icil , ecce illas «- icelles.
RÉGIME : Ecce illum=^icel, ecce illam = icelle ; ecce illos = icels , ecce illas — icelles,
L'i initial tombe plus tard : cil , celle; cil, celles — cel, cels (ceux); celles , celles.
Le cas oblique cel s'adjoint le démonstratif huic de la même manière que le cas oblique illi s'adjoignait ius, et l'im devient celui comme l'autre devenait illiiLS,
II. — Sujet : Ecce iste -» icest, ecce ista = iceste; ecce isti — icist , ecce istas = icest es,
RÉGIME : Ecce istum =■ icest , ecce istam^ iceste; ecce istos = icez , ecce istas — icest es.
Vi initial tombe plus tard : cest, ceste; cist, cestes — cest, ceste; cez, cestes.
Le cas oblique cest s'adjoint également le démonstratif huic = ui, et cest devient cestui.
III. — Ecce hoc, neutre, devient iceo, iço, qui s'éteint en ice.
» Voir Fr. Meunier, De quelques anomalies que présente la déclinaison de certains pronoms latins, dans les Mémoires de la Société de linguistique, I, p. 14 et sqq.
ce, ou qui s'allonge en içou, çou. Seul, ce survit dans la langue commune.
Ainsi se forment, par combinaison avec l'adverbe démonstratif eec^, les démonstratifs : 1° cil (disparu), c^/ (allongé en celui), celle; cil (disparu), ceux, celles; 2^ cest ou cet, ceste ou cette ; — ces , cestes ou cettes ; 3® ce.
Mais le temps agit sur ces formes ; elles perdent peu à peu de leur valeur significative , et finiraient par déchoir au rang de l'article, cet ancien déterminatif, si, obéissant à la tendance reçue du latin , la langue ne les renforçait pas de nouvelles adjonctions. Elle a sous la main les deux particules démonstratives <?i (de ecce hic^^ici, ci) et là(àe illàc), et elle s'en sert pour rendre aux pronoms leur force première. C'est ainsi que l'on a : 1* celui-ci , celui-là; celle-ci, celle-là; ceuji-ci , ceux-là; celles-ci, celles-là;
2® Cet (homme)-ci, cet (homme )-là ; cette (femme)-ci, cette ( femme )4à; ces (hommes, femmes )-ci, ces (hommes, femmes )-là ;
3® Ceci, cela.
Le mot celui-ci représente donc cette accumulation de démonstratifs ecce ille huic — ecce hic! et si l'on voulait décomposer chacun de ces démonstratifs latins en leurs thèmes primitifs , à quel résultat étrange n'arriverait-on pas ! Et cependant la langue populaire ne trouve pas encore que ce soit assez de soudure , ou plutôt l'usure des formes est si rapide qu'elle tend à une nouvelle agglutination. Ci et là ont chacun un emploi bien distinct ; néanmoins le peuple les rapproche et les combine pour augmenter la valeur des démonstratifs. Qui n'a entendu des phrases comme celle-ci : « Où est l'objet ? — Il est ici là.>
Le pronom lui offre ime juxtaposition semblable, illi huic. C'est un régime indirect , génitif ou datif.
Les pronoms relatifs sont formés également par juxtaposition : lequel, laquelle; lesquels, desquels; — duquel, de laquelle; desquels, desquelles; — auquel, à laquelle; auxquels, auxquelles ^
Cette juxtaposition , aussi ancienne que la langue, appartient au latin populaire. Les autres langues romanes ont en effet
' Voyez des rapprochements avec le grec dans Fr. Meunier : Composés syntactiques grecs, etc., p. ^48-253.
remplacé de la même manière le relatif qui par l'adjectif qualis
(au sens qu'il a dans talis... qualis) y précédé de l'artide. Le
grec moderne, qui se conduit à l'égard du grec ancien, en plus )
d'un point , comme les langues romanes , a de même remplacé j
&; par 6 Sxoïoç.
Les pronoms ou adjectifs indéfinis formés par voie de juxtaposition sont nombreux. La plupart datent de l'époque romane j primitive et se retrouvent dans les langues sœurs : j
Alcun , aucun, de alque un, aliquis unus ; — it. alcunOj esp. alguno, pg. algum, prov. alcû. Vieux français aussi alcony de alque on, aliquis homo.
Altrui, autruiy de alteri huic,et nelui , niUlui, de ntUli huic. Autrui seul s'est maintenu.
Cheun, chaûny et plus anciennement cadun (dans les Ser-. ments de 842 : cadhuna cosa), juxtaposé qui vient de caia unum , c'est-à-dire xaxi wnwm ^ et qui se retrouve dans l'italien cataûno, catuno, cadaûno , caduno , dans le provençal cadaun, cadun, et dont le premier élément cata, sous la forme cada^ vit, soit isolément, soit combiné à un, um^ dans l'espagnol et le portugais. Il avait pour synonyme le juxtaposé quisqueunus, devenu chescun, chécun, chacun en fr., ciascuno en ital., cascun en prov., cascuno en vieil espagnol. De chacun, qui a supplanté cheiin, le français a tiré, vers le xvi* siècle, Y Sià}eci\f chaque, par le retranchement de la finale , sur le type de quelqu'un, quelque.
Même, en v. fr. meisme, plus anciennement medesme, en italien medesimo, du latin populaire metipsimus , comme le prouvent d'un côté la seconde forme italienne medisissimo , de metipsissimus , et de l'autre la forme provençale medeis, plus anciennement medeps , de metipse. Met se joignait aux pronoms déjà dans la langue classique : egomet, semetipsum. Quant au superlatif metipsimus , comparez Vipsissimu^ de Plaute(rrtn., III, 3, 146; cf. Pmc, 3, 598) et le grecoiTéraroç.
Neûl (dans les Serments de 842 : neuls), de nec ullus.
NeiXn , de nec unus , juxtaposé qui se retrouve dans rit. niuno , l'esp. nenguno, le pg. nenhum, le prov. negun.
Nesun , de ne ipse unus: ital. nessuno , prov. nesun^
* Voirrintéressante note publiée par M. Paul Meyer, dans lSLRomania,U, 80> sur « quisque et cata dans les langues romanes, i»
neisun. Ces trois juxtaposés , qui remontent à l'époque primitive, n'ont pas vécu en français.
Allant y altr étant; altel, a/fr^/e/, juxtaposés formés de ton^ta et de talis combinés avec al = aliiis et altre = aller ^ Comparez Y'iial^ altrettanto, altretel^Ye^^. otrotantOyOtrotel, le prov. altretan, altretel. Des quatre formes usuelles dans le vieux français, une seule a été conservée : allant {autant).
La langue , enfin , combinant des éléments français , donne naissance aux adjectifs trestout (archaïque), quelque , quelqu'un y quelconque y (quel que onques), quanque (quant que^ arch.). Quiconque est le latin quicunque.
Ces exemples montrent avec quelle fidélité le français et , en général , les langues romanes reproduisent la marche du latin. Les principes qui avaient inspiré à la langue mère la création de son système de pronoms président encore à la transformation que le roman fait subir à ce système ; et le français, continuant pour sa part l'œuvre du roman , reste fidèle à cet esprit de composition dont celui-ci lui avait donné l'exemple.