MOTS INVARIABLES ISSUS D'UNE JUXTAPOSITION
Le roman, qui n'a conservé qu'un petit nombre des particules latines, a remplacé celles qu'il abandonnait par des particules où la juxtaposition joue un rôle important. Parmi ces juxtaposés, les uns , qui remontent à l'époque romane , ont leurs éléments composants si intimement fondus qu'ils offrent tout l'aspect de mots simples ; les autres, de date plus récente, les possèdent encore séparés. Mais que les divers termes se soient soudés ou non, les principes de formation sont les mêmes. On peut les réduire à quatre : \^ combinaison de deux ou de plusieurs particules pour
* Comment amart habebam a-t-i] pu donner le conditionnel ? On se serait attendu au futur passé : amare habeo v j'ai à aimer, j'aimerai; » amare habfbam, a j'avais à aimer, j'aurai aimé. » Mais en latin l'imparfait avait déjà le sens du conditionnel; par exemple : « Si te privatus, lege curiata, apud pontifices, ut moris est, adoptarem ; et mi egregium erat Cn. Pompeii et M. Grassi sobolem in pénates meos adsciscere. • (Tacit. Hist,, 1, 15.) « Et, si non alium late jactaret odorem, Laurus erat, » (Virg., Géorg,, U, 13J-3). Àmare habebam a donc pu facilement devenir f aurais à aimer , c'est-à-dire f aimerais.
former une particule nouvelle ; 2** combinaison de prépositions et de noms ; 3** combinaison de noms et d'adjectifs employés comme accusatifs ou ablatifs absolus ; 4^ phrases ou propositions prises absolument. Le résultat de ces combinaisons donne des adverbes , des prépositions et des conjonctions. Les interjections sont formées d'une autre manière i.
L — Adverbes.
1^ Adverbes formés de la combinaison de deiuc ou plmieurs particules.
Généralement, c'est une préposition qui s'ajoute à un adverbe. Le latin classique en offrait déjà le modèle : de-^uper, eœ~ ante, in-^nte, per-inde, sub-inde. Le latin populaire en créait de semblables. Le Glossaire de Placidius, publié par Angelo Mai dans sa collection des Clarissimi auctores (III, 431), témoigne de l'existence de ab-ante dans la langue vulgaire : € Ante me fugit dicimus, non abante me fugit ; nam praepositio praepositioni adjungitur imprudenter, quia ante et ab sunt duse praepositiones. » A côté de abante, on trouve également dans les textes du bas-latin des adverbes tels que de foras (Inscriptions), rfe rf^or^m( Vulgate), depost (Vulg., Loisal.), de postea (Chlodov. capitul.), etc. 2. Les langues romanes, poursuivant cette formation , créent donc des adverbes tels que de unde : esp. de onde, ital. et port, donde, prov. don, franc. dont; — insimul : ital. insieme, vieil esp. insembra, vieux port, emsembra, prov. ensems, franc, ensemble;'^ de rétro : ital. dietrof^ diretro), prov. dereire, franc, derrière, etc. Pour nous en tenir au français, voici la liste à peu près complète des adverbes formés par juxtaposition de particules :
Adverbes propres au vieux français, et disparus dans la langue moderne : Adonc, altresi, altretant, ça jus, céans, dementrès, dementiers et endementiers, huimais , idonc, lasstcs, léans, mes hui, tandis, trestant.
Adverbes appartenant à la langue moderne (la plupart se retrouvent déjà dans la vieille langue) : Ainsi, arrière, assez, aussi, aussitât, avant, bientôt, çà, d'ailleurs, deçà, dedans.
» Cf. Diez, Gramm., *, U, 456. — Diez distingue à tort les compositions et les périphrases. Les unes et les autres ne sont que des juxtapositions. » Cf. Diez, ibid,, 459.
dehors, déjà, delà, demain^ depuis, dès lors, désormais, dessous, dessus, devant, derrière, dont, dorénavant , ici (ci), jadis, jamais, plutôt, tantôt, tôt.
Dans ces adverbes , il faut distinguer au moins deux époques de formation. Parmi les uns comme parmi les autres , il y en a qui remontent incontestablement à l'époque romane : adonc (ad-tunc), ainsi (aeque sic), avant (ab-ante) , ça (ecce-hàc), dementres (dum inter), dementiers (dum interea) , endemen-tiers (in dum interea), dont (de unde), ici (ecce hic), idonc (id tune), tôt (tôt cito), tous mots qui ne peuvent se décomposer en éléments français et qui ont d'ailleurs des correspondants dans les autres langues romanes. D'autres peuvent être aussi bien de formation française que romane : depuis = de post ou de + puis ; demain = de mane ou de + main ; aussi = aliud sic ou al + si, etc. La comparaison avec les langues sœurs peut aider à trancher la question. Si celles-ci ignorent des compositions telles que dorénavant, d'ailleurs, tantôt, etc., il faut en conclure que ces juxtaposés sont l'œuvre même de notre langue.
Le sort de quelques-uns de ces adverbes est à noter. On en voit, formés d'éléments français (huimais ou mais hui), lassus, çà ju^, etc., disparaître de la langue, tandis que d'autres se sont maintenus jusqu'à nos jours depuis l'époque romane : avant, ainsi, dont, etc. Les uns sont amvés à devenir simples : ici, çà, assez , etc. ; les autres ont conservé l'apparence de mots composés, avec des altérations plus ou moins graves dans la forme : dessus, dessous, dorénavant, désormais , plutôt, etc., ou dans le sens : d'ailleurs, dehors, etc. ; d'autres enfin ont gardé leur forme et leur sens primitif intacts : deçà, delà, etc.
2® Adverbes formés de la combinaison d'une préposition et d'un nom ou d'un adjectif.
Types latins : invicem, obviam, de more, ad modum , a tergo , quamobrem, idcirco, posthac. Comparez l'ital. dap* piè, accanto, indosso , di piano, alla prima; l'esp. des^ pacio, alerta, encima, à duro ; le prov. de latZj adreit, enperdô, adestre, a saubuda ^
A l'époque romane primitive remonte le juxtaposé adipsum, devenu le fr. ades (disparu depuis), et l'ital. adesso, comme le
• Cf. Diez, Gr., \ II, 403-64.
prouve le maintien du d en français. Un peu plus tard, mais à une époque relativement ancienne encore, s'est formé ad illam horam, devenu l'ital. allora, le prov. alors , lefr. alors; en effet, ille, réduit depuis à la valeur d'un simple article, conserve ici toute la force de sa signification latine.
La vieille langue avait formé de cette manière un certain nombre d'adverbes aujourd'hui disparus :
a. Préposition et substantif : «ôawrfon , adenz, antan, a randon, contremont, contreval, entor, endroit, orendroity enquenuit. Dans es vos, esievos, le complément de ecce est un pronom.
b. Préposition et adjectif neutre : ainçois (ante ipsum), a parmesme, entrues (inter hoc ipsum), poruec (pro hoc), neporuecy ensorquetot, porqtcant, neporquant. — On peut en rapprocher, quoique le premier terme soit un adverbe, mânes, maneis (mane ipsum) ; nés, nets (ne ipsum).
c. Préposition et adjectif féminin (d'ordinaire au pluriel), pris dans un sens absolu : a certes, a longes, déprimes.
A cette liste s'ajoutent les adverbes suivants, dont quelquesuns appartiennent déjà à la vieille langue :
a. Préposition et substantif: amont, aval, à Venvi, à Venrtour, à la fois, à part, au reste, autour, tout à Vheure, à cette heurte (populaire — prononcez : asteure), tout à coup; d'abord, d'accord, d* autre part , davantage , de nuit , de jour, de suite, tout de suite; enfin, en effet, ensuite, environ; parfois, par hasard; sans doute; sur^e-champ. — Dans à bras le corps, il y a ellipse, et par suite composition : car l'expression tenir quelqu'un à bras le corps doit s'analyser : « tenir quelqu'un, le corps étant à bras >, c'està-dire son corps étant embrassé, sey^ré.
b. Préposition et adjectif neutre : à présent, à tort, à tra^ vers, au plus, au moins, au reste, au surplus; de même, de plus, de travers, d'ordinaire, du moins, du tout, devrai; en général; partout; surtout.
c. Préposition et adjectif féminin pris substantivement : à gauche, à droite, à la légère, à la dérobée, etc.
Quelquefois , par une ellipse qui sera étudiée plus loin (chap. IV, sect. n), l'adverbe devient substantif. C'est ce qui est arrivé pour abandon, amont, aval, dessus, dessous, devant, dehors, dedans. Ces substantifs, se faisant précéder d'une préposition, comme les adverbes dont la liste vient d'être
donnée, forment ainsi de nouveaux adverbes composés : avrdeçà^ au-delà, au-dedans, au-dehors^ au-dessics, au-^dessotis y au-devant, auparavant, auprès, — A r abandon, comme jadis a bandon, est en voie de devenir une locution adverbiale , qui elle-même pourrait aboutir à un nouveau substantif l'ala^ bandon ; ce qui ne serait pas plus étrange que la formation de aujourd'hui {= au jour de ce jour) , devenant à son tour au jour d'aujourd'hui dans la langue populaire.
Il est inutile de remarquer que, parmi ces adverbes de la langue moderne , un certain nombre est resté à l'état de locutions juxtaposées : par hasard , sur-le-champ, de tort et de travers, de suite, etc. D'autres forment de véritables juxtaposés : ensuite, partout, surtout, d'abord, amont, aval.
A cette série se rattache une formation d'adverbes assez nomrbreux au moyen-âge , et dont quelques-uns nous sont restés , surtout dans les patois : à chevauchons (Montaigne), à crappetons (Villon), à genoillons (R. de Cambrai, p. 46), à réusons (Benoît, II, p. 358), à ventrillons, à reculons, à tâtons; et dans les dialectes : à bouchon, à boucheton, à catons (à quatre pattes, àla manière des chats), à WôoM/on(en pelote), etc. Nous ne parlons pas des locutions formées de prépositions et de substantifs composés , Celles que à tue-tête, d'arrache^ied , àV emporte^ièce, etc.; nous y reviendrons plus tard (chap. IV, sect. VI fin).
Rappelons enfin les locutions adverbiales comme tour-à-tour, mot-à-mot ; vis-à-vis , tête-à-tête, face-à-face, nez-à-nez, goutte-à-goutte, etc.
3* Adverbes formés de noms et d'adjectifs à l'accusatif ou à l'ablatif absolu.
Le latin disait hodie, magnopere, mirimodis (Plante), reipsa. Au latin populaire l'on doit encore = hanc horam, car hanc ne se trouve pas isolé en français. La langue a laissé perdre des mots de formation ancienne : oan (hoc anno), mesoan, buer, mar (bonà , malà horâ), illuec (illo loco), — tos dis, tos tens. Elle possède les locutions suivantes : autrepart, quelquepart, nulle part, toutes fois (archaïque : toutes voies), autrefois, une fois, quelquefois, toujours, longtemps, et enfin les nombreux adverbes en ment.
' On trouve déjà à abandon dans la vieiUe langue : « Ëns iaus s'i fiert à abandon » (Gilles de Chinon, v. 4002).
Les adverbes en ment sont formés, comme on le sait, de l'adjectif féminin et de ment, particule qui représente l'ablatif de menSy mentis, au sens de manière. L'adjectif a d'abord vécu de sa vie propre à côté du substantif, avec lequel il conservait l'accord, sans se souder à lui. Le texte du Boèce a encore l'adjectif séparé du substantif, et, au commencement du xri® siècle, le Psautier d'Oxford marque encore l'accent sur chacun des mots composants. La phonétique, d'ailleurs, force d'admettre cette juxtaposition particulière où les deux termes forment deux mots distincts : feraménte , en un seul mot, ne donnerait que fèrement; fièrement suppose de toute nécessité fera mente >. On connaît les règles qui président à cette formation où la force de l'analogie s'exerce avec tant d'évidence. Mente, en effet, signifiait d'abord esprit (bona mente) ; sa signification en s'étendant est arrivée à l'idée la plus vague et la plus générale de manière, et on voit cette particule s'ajouter à des adverbes : impunément , ensement , arch. (= ainsi + ment), alsiment, arch. (= alsi ou aussi + ment), comment ^. On a là un des exemples les plus curieux du passage de la composition à la dérivation , puisque ment ne représente plus aucune image à l'esprit, et n'est plus, comme ier, ion, iste, que la notation d'une idée générale, qu'un suflSxe.
Cette formation d'adverbe remonte haut dans le latin. On en trouve déjà des traces dans Quintilien, Cependant, si elle se rencontre dans les langues de l'Italie et de l'Espagne, elle est inconnue au valaque , ce qui semblerait montrer qu'elle ne s'est réellement développée en roman qu'à une époque où le valaque, séparé des autres langues néo-latines , avait cessé toutes relations avec elles.
Il est inutile de nous arrêter sur certaines particularités, bien connues d'ailleurs, de la terminaison de l'adjectif dans plusieurs de ces adverbes, suivant qu'en vieux français ils ont une forme unique ou une double forme pour le masculin et le féminin.
4® Quelquefois , enfin , l'adverbe est formé de phrases : piéça (pièce il [y] a), naguère (n'[y] a guère), c'est-ànUre^
' L'espagnol et le portugais n'expriment qu'une fois mente quand deux ou plusieurs adverbes de ce genre doivent se suivre : franca y sencillamente (franchement et naïvement); sabia e prudentemente (sagement et prudemment). On retrouve cette ellipse dans le vieil italien et le vieux provençal. Cf. Diez, Gr., », II, p. 453, et voyez plus haut, p. 46.
' Cf. soventes fois : « Soventes feiz lor veit grand dol mener » (Alexis , XLIX, l).
peut-être, oui (hoc [est] illud — c'[est] cela) ; ou de propositions absolues : nonobstant ([hoc] non obstante) , néant (neo-ens), cependant , maintenant (manu tenens, sens de in prornptu habens , extemplo , nunc). Comparez le latin : ilicet, scilicet.
Ces adverbes ne renferment pas d'ellipse , comme on serait tenté de le croire ; car, d'un côté, piéça, naguère, etc., reproduisent la construction de la vieille langue , qui disait il a là où nous disons mamtenant il y a, et, de l'autre , une proposition comme nonobstant a pour sujet la proposition ou le substantif qui suit.