I. — De LA FORME DES PARTICULES
1. Pbincipe : Les composés latins, passant en roman, se décomposent, et le radical ^ et la particule prennent chacun l'accent tonique.
En latin , c'est un trait de la composition avec particule que le radical et la préposition se fondent ensemble, par suite d'une altération apportée dans la forme même du radical. Ainsi :
facere devient flcere dans con-flcere, per-flcere, re-ficere, etc. agere igere ad-igere, sub-igere, red-igere
specere spicere ad-spicere, re-spicere, con-spicere, etc.
damnare demnare con-demnare, * indemuare (inderonis)
factare fectare af-fectare
tangere , etc. tingere, etc. at-tingere, contingere , etc.
» Voir plus haut, p. 7 et 19.
* Pour abréger, nous désignons par ce nom le mot (verbe, nom, adjectif) auquel s*adjoint ]a particule.
Cependant on trouve quelques exceptions :
affrangere et non affringere à côlé de refringere
portangere
complacere
supersedere
praddamnare
demandare
pertingore
complicere
supersidere
prœdemnare
demendare
attingere
displicere
adsidere
condemnare
commendare
etc.
etc.
etc.
Ces exceptions vont devenir l'origine d'une loi nouvelle, et ce qui était en latin la règle sera en roman l'exception.
D est vrai qu'un certain nombre de composés latins , portant une modification dans le radical, ont passé en roman en subissant les changements phoniques normaux, de telle sorte que toute trace extérieure de composition a disparu :
confire de conficere et non de
confacere ; cf. parfaire (per-facere)
conclure
concludore
conclaudore éclore (ex-claudere)
cueillir
colligere
conlegcre élire (ex-legere)
trahir
tradere
tradare tradare (prov. de
[transdare)
concevoir
concipcre
concaperc, et de même tous les [composés de capere
et pour les autres langues romanes : ital. cogliere (col-ligere), esp. concluir (con-cludere) ; pg. receber (re-cipere); prov. percebre (per-cipere), etc.
Dans d'autres , où le radical ne pouvait subir et n'a pas subi d'altération en latin, la fusion de celui-ci avec la particule a pu être si intime que, la particule perdant son individualité, le mot a passé comme simple :
adjutaro devient aider implore devient emplir
benedicere
bénir
interrogare
enterver (arch.)
collocare
coucher
involare
embler (arch.)
computare
conter
* perustulare
brûler
cogitare
cuider (arch.)
prijedicare
prêcher.
coagulare
cailler
recusare
ruser
consuere
coudre
separare
sevrer
•cuminitiare
commencer
de même pour quelques substantifs :
antecessor
ancêtre
infans, -antem
efiPes, enfant
adulter
avoutre (v. fr.)
praîconium
prône
consuetudinem coutume
Comparez les autres langues romanes : consuere = cucire (ital.), ciLsir (esp.), coser (pg.), cosir (prov.); implere'^emn piere (ital.), henchir (esp.), encher {$%-), umplir (prov.), umplia (val.); inflare — infiare (ital.), hinchar (esp.-),
inchar (pg.), umflar (prov.), unflà (val.), etc., etc., tous exemples montrant que le latin populaire avait déjà perdu dans ces mots le sentiment de la composition, et, n'y reconnaissant plus la particule, les avait traités comme des mots simples.
Mais la plus grande partie des composés latins se sont décomposés à l'époque romane ; le radical revient s'il y a lieu à sa forme première, et la préposition, reprenant à son tour l'accent, persiste sous la forme même qu'elle possède isolée ^.
Pour le radical :
accepte devient
ac-capto, /r.
i'acHÈte,— Acrepto eût donné ïacète.
acquiro
ac-qu»ro
i*acquiErs
affecte
af-fûcto
j'afAite (v. fr.)
asstdeo
as-sedeo
j'assiEds
apprimo
ap-premo
j*appriBm (v. fr.)
attmgo
at-tango
j'attAiN (v. fr.). «Ne s'poct guarder que mais no li atatgnet,» dans Roland, V, 9. Cf. rassonance qui est en a,^ûe nos jours f atteins.
conderano
con-dflmno
je condAmne
contineo
con-teneo
je contiBUS
deddo
dis-cado
je desGHBois
dispertior
dis-partio
je dépArs
displiceo
dis-plûceo
je déplAis
exspcrgo
ex-sp«rgo
j'épArs (v. fr.)-— Peut-être cependant épardre est-ii spargere.
excltido
ex-cltiiido
j'éclos. — On trouve cependant le simple clusus dans Vau-cluse (vallis clusa) et dans le composé redus.
Exclure est d'origine savante.
impero
im-paro
, 'empAre
includo
in-cl/ïudo
, 'enclos
perficio
per-facio
e parfAis
transilio
trans-salio
. e tressAiile, etc.
» Y a-tpil là composition nouvelle, le roman reprenant le simple et la particule , et les combinant pour créer de rechef des composés qui par hasard correspondent aux anciens composés latins ? Ou estrce vraiment une décomposition momentanée du mot latin qui a pour effet de rendre à leurs formes premières, tout en les conservant comme éléments composants , la préposition ou le verbe ? La première manière de voir est plus simple, et dans quelques cas même doit être vraie {refaire, par exemple, est sans doute re-faire et non *re-facere). Mais Fautre, quoique plus obscure, est plus généralement exacte et rend compte de faits autrement inexplicables. Par exemple, parjurer est non par-jurer, le sens s'y oppose, mais pér-jurâre. Acheter n'est pas a-cheter, car cMer n'existe pas. Jnimicus aurait donné enmi et non ennemi (fr.), enamig (prov.), qui nous reportent à un type in-amicw. Il faut donc admettre qu'en thèse générale, le latin vulgaire avait un sentiment très-net de la composition et de la valeur des éléments composants, et que c'est précisément pour en mieux accentuer la signification qu'il les rétablit dans leur forme originelle.
Et dans les substantifis :
inimicus devient in-fliTïicus fr. ennemi
superficies super-facics surfAce
De même dans les langues sœurs : decidere, ital. decadere^ esp. decaer^ pg. decahir, prov. decazer; — refringere, ital. re franger, prov. refranher; — displicere, ital. dis-piacere, esp. et prov. desplacer y pg. desprazer; — exclu-dere, prov. esclaure, etc., etc.
Pour la préposition :
perdono devient pér-dôno; je p<7rdonne : pér devenant par en français (cf. plus loin, sect. Il, perjuro pér-jùro; je parjure n* 19).
pcrflcio pér-fàcio; je parfais
prosequor prô-séquor; je poursuis : prô devenant pour en fr.
(cf. plus loin , sect. II, provideo prô-video; je pourvois n» 24).
transilio trâns-sâlio; je trcs-saille : trâns devenant très en fr.
(cf. sect. II, n* 35).
transulto trâns-sâlto; je tr<?s-saute, etc., etc.
Et dans les substantifs iperjuriwn = pér-jùrium, = parjure ; transtellum, où Ton a cru voir un composé de trans = trânstéllum = tréteau, etc.
Pour la même raison, e se remplace par ex, de par dis, sub par subtus, la particule sous cette seconde forme ayant plus de sonorité et de force de persistance :
digère devient ej;-legere, v. fr. «lire (cf. plus loin, sect. II,
«levare ej?-levare , v. fr. «lever n* 10).
«ducere frp-ducere, v. fr. «duire
«bullire pa?-buHire, v. fr. «buillir
^icere ea>ciicere, v. fr. ewiire
Cf. it. ^nwrfare (ex-nudare), prov. e^menrfar (ex-mendare), val. smulge (ex-mulgere), etc.
(fedignari devient dis-dignare, v. fr. dédaigner (cf. sect. 11 ,
dfsperare dw-*esperare, d^^espérer n»»7, 8, 9).
d^crescere di j-crescere, v. fr. décroître
daficere dw-facere , v. fr. défaire
dcjectare d«-jectare, v. fr. dwjeter
denudare dw-nudare , v. fr. d^ jnuder
d^pretiare dw-pretiare, v. fr. déprécier
Cf. ital. disdegnare (dis-dignari) , esp. descrecer (discrescere), val. descûntà (dis-cantare), etc.
«u^mittere devient 5ti6lw*-mittere, v. fr. w^mettre (cf. sect II , «A&Ievare 5u6<ti5-levare, v. fr. w^legier n» 29).
Cf. ital. sottoridere (sub-ridere) ; esp. sosentender (subintendere); prov. sosrere (sub-r.), 505// aire (sub-trahere), etc.
Les changements ne se bornent pas à ceux que nous venons d'indiquer. Les radicaux, dans cette décomposition, revenant à la liberté, peuvent remplacer la préposition qui les accompagnait par une autre :
con-taminare devient in-taminare, fr. ^-tamer
iMuminare ad-luminare al-lumer
in-staurare «a>-8taurare v. fr. ^-storer *
in-vitare ton-vitare con-vier
aft«-consu8 «a?-consus v. fr. es-cons.
othAudire a6-audire prov. o/^-auzir
«i/*-focare ad-focare esp. a-hogar
Et pour les substantifs :
frc-sequiae devient ob-sequiiB , obsèques pro-fundus pfr-fundus. parfond (v. fr.)
o6-sedium mZ-Bedium, flisedio (ilal.)
Bien plus même, on trouve quelques radicaux, très-peu nonn breux, il est vrai, qui n'existent en latin qu'à l'état composé et qui se sont débarrassés de leur suflSxe à l'époque romane :
Hecuperare = *cuperare = couvrer en v. fr.
Obturare = ^turare = turar itai. et esp.
2. Les particules sont séparables ou inséparables. Les particules inséparables sont celles qui ont disparu de la langue en tant que prépositions et ont été conservées par la seule tradition dans des mots composés. Dans toute langue , même celles qui , comme l'allemand et le grec , sont le plus riches en particules, il en est qui s'effacent peu à peu et disparaissent de la langue commune, et que seule leur soudure antérieure avec certains radicaux préserve d'une destruction complète. Pour nous en tenir au latin , la préposition se, qu'on retrouve isolée aux premiers temps de la langue, n'a plus été conservée que dans les composés secedOj secltcdo y secubo, securus, seditiOy
' Cependant estorer peut venir directement de instaurare =* istaurare, estour. Cf. estruir ^ instrueret eslrument^instrumentum (ital. stromento, esp. Mtormcnto). Voir Schuchardt, Vokalismus des Vutgàrlatnn8,\l,prSfiO, -^ Il ne faut pas voir dans ces formes une apocope de la particule , comme dans couvrer, turar, cités plus loin, parce que dans ces deux derniers mots la chute de re et de ob est un fait de morphologie; celle de in dans instrumentum, etc., est un fait de phonétique.
seducOy segnis, segrex, sejungere, seligOy semoneOySemoveo, seorsum, separOy sevooo. De même, dans le passage du latin au roman, certaines prépositions sont sorties de l'usage : ainsi ab, ex, dis, cum (en fr. et en prov.), circum, per (au sens adverbial, — le vieux fr. excepté) , et encore, parmi elles , les unes ont eu meilleure fortune que les autres , puisque ab et cum , par exemple , ne peuvent plus former de composés français, tandis que per, ex, dis, quoique n'existant plus à l'état libre, sont encore, en tant que particules composantes, pleins de vie.
n en est de même des particules séparables : les unes sont d'un usage plus fréquent que les autres. Fors, outre , sur sont aujourd'hui d'un emploi assez rare; au contraire, en, avant, arrière, contre sont toujours très-vivants.