III. — De l'emploi des particules
Elles se combinent de quatre manières avec les radicaux en donnant naissance à plusieurs sortes de mots, substantifs, adjectifs, verbes. Elles s'unissent : V aux verbes, formant ainsi de nouveaux verbes ; 2® aux noms ou aux adjectifs , formant ainsi de nouveaux noms ou de nouveaux adjectifs ; 3** aux noms et aux adjectifs, formant avec eux de nouveaux verbes par l'addition d'un suflBxe verbal ; 4® aux noms et aux adjectifs, formant avec eux de nouveaux noms par l'addition d'un suffixe nominal.
1 . Particvie et verbe. — Dans cette composition la particule a toujours la valeur adverbiale ; elle vient modifier la signi-
flcation du verbe en y ajoutant l'idée ou la nuance d'idée qui lui est propre.
Battre , — a-battre, dé-battre, com-battre, r-a-battre.
Mettre,— ad-mettre, cora-mettrc , dé-raettre, 6-mettre, per-mettre, pro-mettre, sou-mettre. etc.
Prendre, — ap-prendre , com-prendre , é-prendre , sur-prcndre , reprendre, etc.
Poser, — ap-poser, com-poser, dé-poser, sup-poser, re-poscr, etc.
Faire, — dê-faire, sur- faire, re-faire, etc.
Venir, — ad-venir, con-venir, contre-venir, pro-venir, sub-venir, revenir, etc.
Porter, — ap-porter, com-porter, dé-porter, ex-porter, r-em-porter, etc.
Tendre, — at-tendre, é-tendre, dé-tendre, pré-tendre.
Joindre , — ad-joindre, con-joindre (conjoint), dis-joindre, re-joindre.
2. Particule et nom (ou adjectif), — Dans cette sorte de composition il faut distinguer deux cas, suivant que la particule est un adverbe ou qu'elle est une préposition :
Premier cas. — La particule est uii adverbe. Tantôt il y a simple juxtaposition avec particule séparable, comme dans malheur eiujc, bien portant; avec particule inséparable , comme dans déshonnête, déloyal y degré ; tantôt il y a ellipse, comme dans avant-scène, avant-bras ^ arrière-plan j a)^ièreneveu ; contre-coup y cont7^e-rna7^che ; surabondance ^ surenchère. Ces derniers exemples doivent s'analyser : la scène (qui est en) avant, c'est-à-dire la partie de la scène qui est en avant, etc.
Second cas. — La particule est une préposition. Il y a toujours dans ce cas une ellipse , qui se place entre l'article et le substantif composé. Un acompte est ce qui est donné à compte. Le contrepoison est ce qui est, ce qui sert contre le poison. Cette analyse prouve que ces sortes de noms sont de véritables neutres ; de là vient que, quel que soit le genre du substantif complément de la préposition, le composé est toujours au masculin.
Nous nous contentons, pour le moment, de ces remarques sur ces deux sortes de composés , que nous étudions en détail plus loin, chap. IV, sect. II et III, u.
3. Particule et nom (ou adjectif) donnant naissance à des verbes, — Cette sorte de composition est très-riche : les mots qu'elle forme, et que l'on désigne du nom de parasynthétiques, offrent ce remarquable caractère d'être le résultat d'une composition et d'une dérivation agissant ensemble sur un même radical, de telle sorte que l'une ou l'autre ne peut être supprimée
sans amener la perte du mot. C'est ainsi que de barque Ton fait e^n-iarqu-er, dé'4)arqvr^r, deux composés absolument uns et dans lesquels on ne retrouve ni les composés débarque, embarque, ni le dérivé barquer, mais le radical barque, La langue tire les deux composés immédiatement du radical , sans l'aide d'aucun intermédiaire ^ Ce fait important doit être mis en lumière. Ici le français, et en général le roman , ne fiait que suivre la tradition latine :
Substantifs :
cor, cordis dorme
calx, calcis (chaux) —
collum —
cortex, icis —
cervix, icis —
femina —
capistrum — etc.
ac-cord-are de-calc-are de-coU-are ex-cortic-are e-cervic-are ef-femin-are in-capistr-are etc.
cordare n'existe pas.
calcare —
coUare —
corticare —
cervicare —
feminare —
capistrai*e — etc.
Adjectifs :
férus donne luscus — quietus — calvus — rudis — etc.
ef-fer-are e-lusc-are in-quiet-are de-caiv-are e-rud-ire etc.
feraro n'existe pas.
luscare —
quietare — calvare — rudire —
Le français a développé considérablement cette tendance, et, avec des substantifs ou des adjectifs, a créé des verbes appartenant à la première ou à la seconde conjugaison.
L — Verbes de la première conjugaison formés de substantifs.
an, — suranné, participe formé d'après un type suranner
balle, — déballer, emballer
barbe,— ébarber
barde, — dèbarder, d'où débardeur
barque, — débarquer, embarquer
♦barras \ — débarrasser, embarrasser
bauche, — débaucher, embaucher
* G*estpour n*avoir pas vu ce fait que l'auteur d'une étude sur le langage populaire, où l'on trouve d'estimables recherches, s'est embarrassé dans des explications inadmissibles sur la formation de ces composés. (Aignel, De r Influence du tangage populaire sur la forme de certains mots de la tangue française, in-8«, 1869).
' De barre. Cf. Fexpression : mettre des barres dans les roues. Barras n'existe plus que dans un sens tout à fait spécial; il désigne les barres ou bandes de résine qui découlent des pins.
baume, — embaumpr
besoigno,— 8'e m besogner (îirch )
boîtp, — déboîter, emboîter
bord \ — déborder, aborder
bosse, — embosser
boule,— ébouler
bourbe,— embourber
bourse,- débourser, rembourser
braie, — débrailier
bruit, — ébruiter
bûche,— débûcher
caisse, — encaisser
cape, — décaper
cartel, — écarteler
chaîne, — déchaîner, enchaîner
chair. — acharner, décharner
chancre, — échancrer
chappe, — échapper
chef, — achever
chomin, — acheminer (non ded -I- cheminer, parce que cheminer est neuti'e, et acheminer actiO
cil, — dessiller
col, — accoller, décoller
cosse. — écosser
contenance, — décontenancer
côte, — accoster
courage, — encourager
coutume, — accoutumer
croc, — r-accrocher, décrocher
cul, — acculer, reculer
diable,— endiabler
dimanche. — endimancber
dos, — adosser, endosser
face, — effacer
faix, — affaisser
lU, — effiler, enfiler, parfiler,
fils, — affilier
fond, — effondrer, enfoncer
four,— enfourner
fourche, — affourcher
friche, — défricher
froc, — défroquer
front, — affronter, effronté, confronter
gaine, — dégainer, r-engatner
genou,— agenouiller
geôle, — enjôler
globe, — englober
goise, — dégoiser
gorge, — égorger, rengorger, dégorger {gorger a un tout autre sens)
gosier, — égosiller
gouffre, — engouffrer
goutte,— égoutter, dégoutter
grain, — égrener
graisse, — dégraisser, engraisser {dégraisser est peutrètre composé de rfef + graisser)
gros. — engrosser
guise, — déguiser
honte, — éhonté
jambe, — enjamber
jour, — ajourner
lac, — enlacer {délacer est dé -placer)
lait, — allaiter
ligne, — aligner, soulignor
lit, — aliter
manche, — emmancher
mantel, — démanteler
masse, — amasser
merveille, — émerveiller
monceau, — amonceler
nuit, — anuiter
os, — désosser
pal, — empaler
parpille, — éparpiller
pâte, — empâter
pays, — dépayser
peluche, — èpelucher
pièce, — rapiécer
piste, — dépister
poison,— empoisonner
poisson, — empoissonner
pot. — empoter
prison, — emprisonner
provision, — approvisionner
rôle, — enrôler
semence, — ensemencer
sole,— assoler
somme, — assommer
sorcier, — ensorceler
table, — attabler
tache,— attacher, attaquer, entacher, enticher '
* Border ayant un tout autre sens que aborder et déborder^ coux-cl sont des parasynthétiques» et non des composés de border,
* Nous rapprochons ces mots qui nous paraissent avoir une commune origine. Enticher est r n vieux français tniechier (gâter), que Ton ne peut séparer de entachier, dont le sens est le même. Le passage de enlechier
terre, — enterrer, atterrer
tôte, — entêter
toile, — rentoiler
tonne, — entonner
tour, — entourer
trappe, — attraper
valise, — dévaliser
*velop, — développer, envelopper.
vergue, — enverguer vertu, — 8*évertuer victuaille, — r-avitailler visage, — dévisager, envisager voie, — envoyer, dévoyer, fourvoyer, avoyer (v. fr.) *vout (vultus), — envoûter
Il ne faut pas confondre ces composés parasynthétiques avec les composés formés d'une préposition et d'un verbe déjà dérivé d'un substantif, tels que :
bande
bander
débander
bouche
boucher
déboucher
branle
branler
ébranler
broche
brocher
embrocher, débrocher
charge
charger
décharger, encharger
chausse
chausser
déchausser
couche
coucher
accoucher
don
donner
adonner
force
forcer
r-enforcer
heurt
heurter
aheurter
plume
plumer
déplumer, emplumer
presse
pr(»sser
empresser
rage
rager
enrager
raie
rayer
enrayer
siège
siéger
assiéger *
IL — Verhes de la seconde conjugaison formés de substantifs. — (Ils sont beaucoup plus rares et de formation plus ancienne.)
corne
acornir
orgueil
s'enorgueillir
croupe
s'accroupir
ténèbre
aténébrir (v. îr,)
force
enforcir
terre
atterrir
hure
ahurir
vespre
avesprir (v. îr.)
Quelle est la valeur du préfixe et du suffixe dans ces composés parasynthétiques ? La terminaison donne l'idée verbale de
à enlichier n'a rien de singulier. Cf. les exemples que nous donnons plus loin (ch. IV, sect. 111, m), au mot triqueballer. D'ailleurs on trouve une autre forme du mot lâcheté : c'est tiqueté, donné par Cotgrave. Tiqueté est à tacheté ce que enticher est à entacher, et suppose une forme intermédiaire techeté. Le radical de ces mots doit donc avoir existé sous les trois formes tac , tec^ tic,
' Citons ici quelques parasynthétiques de formation étrange : tutoyer, vouvoyer (fait sur le modèle de tutoyer) ; solmiser, de sol, mi (juxtaposé analogue pour la formation à ceux qui désignent dans l'ancienne musique les noms des notes : a-mi-la, b-fa-si, c-sot-ul, d-la-ré, é-^i-mi, f -ut-fa, g-ré'Sol). Rappelons encore les formations, sans doute de fantaisie ; em-* t>erli ficeler, emberlucoquer*
mettre , rendi^e , faire, si le composé est un verbe actif; de être, venir, si c'est un verbe neutre, et la particule précise cette idée en indiquant le rapport de ce verbe mettre, rendre ou êty^e avec le substantif. ÈmJbarquer, débarquer s'analyseront donc ynettre (= er) en (= em-) ou hors de (= dé-) barque. Atterrir, verbe neutre, sera venir (= ir)à{= ad, at-), terre; atterrer, verbe actif, mettre (= er) à (= ad, at-) terre. Donc la particule dans ces parasynthétiques est non adverbe, mais préposition >. Elle s'adjoint à un substantif qui lui sert de complément, et ce composé reçoit, avec la terminaison verbale du suffixe , l'imité de forme et d'idée.
III. — Verbes de la première conjugaison formés^ d'adjectifs 2.
bête
embêter
mousse
émousser
borgne
éborgner
niais
déniaiser
cagnard
accagnarder
pareil
appareiller, dé-
chaud
échauder
pareiller
court
écourter
petit
rapetisser
farouche
effaroucher
pire
empirer
Un
affiner, raffiner
prêt
apprêter
fol
affoler
proche
approcher
fort
conforter, récon-
pur
épurer
forter
quitte
acquitter ^'non
gai
égayer
de quiUer)
gré
agréer
serein
rasséréner
ivre
enivrer
sot
assoter (v. fr.)
jon
enjoliver
souple
assouplir, aso-
jouste (= juxta) ajouter
ployer (v. fr.)
juste
ajuster
sûr
assurer
loin
éloigner
vaud (validus) ravauder
long
r-allODger
vif
aviver
meilleur
améliorer(v, fr.:
ainieudrer et enmieudrer)
etc.
Nous omettons à dessein des mots comme :
: abaisser, à cause
de baisser; dévider à cause de vider ^ etc.