I. — Particules PRiposmoxNNELLEs
Les particules prépositionnelles sont : ab, ad, ante (anti), circum, cum, contra, de, dis, ex, de^x, extra, foriSy in, inde, inter, intra, intro, ob,per, post,prœ,prœtery prèssus, pro, re, rétro y se, sine, subtus, super, supra, sursum, trans, ultra, vice.
1. Ab (abs, a) a disparu en français comme dans les autres langues romanes. En dehors de mots savants empruntés au latin, il ne se trouve que dans aveugle et avorton. Aveugle est l'adjectif du latin populaire aboculus , formé à l'instar de abnormis , inermis , et qui se décompose en ab-ocul-us (us terminaison adjective du composé). Avorton est un dérivé de abortus. Abattre , cité par Diez , est composé de battre et de à =« ad, comme le prouve le sens qui est battre, faire tomber d'un coup vers. Littré voit dans arracher, primitivement aracher, le lat. ab-radicare ; mais arracher est eradicare, où Ye initial atone est devenu a , comme dans amender de emendare.
2. Ad (par assimilation ac, af, ag, al, ap, ar, as, at, a), particule qui entre dans la composition d'un très-grand nombre de mots de formation populaire. Dans la plupart de ces mots , le désir de faire reparaître l'étymologie ramène soit sous la forme de d, soit sous celle de consonne assimilée , la seconde lettre de ad, lettre qui n'a droit de cité que dans les mots empruntés directement par les savants au latin. Adjacent est correct ; mais , dans adjoindre, adjuger, administrer, etc. , la vieille langue, bien plus correctement , supprimait le d. De nos jours l'on ne peut faire im seul composé avec ad sans que le rf ne se retrouve : ai'tabler, appauvrir, acrcabler, asrsoler, at-taquer, etc. En vieux français on écrivait plus simplement : a^omenier, acoster, acoveter, acravanter, adaignier, adevaler, adoun ber, adrecier, amenuisier, apresser^ asavourer, atemprer, aguarder, etc.; et même, devant une voj^elle, c'était la préposition française a, et non la latine ad, que l'on préposait : aemplir, aencrer, aesmer, etc. D'ailleurs, suivant la loi de la chute des muettes médianes , le d disparaissait dans des cas semblables, dans les mots d'origine latine qui passaient en français par la voie populaire : adorare = aorer.
Les composés latins avec ad passés en français sont : acorre (fr. mod. accourir), acroire^ acroîtrey acuser^ aquérir.
ajoindre, ajuger^ aministrer, aversité y afaitié , apa^ raîérey aprendre^ aporter^ etc.; tous écrits maintenant av^ d pur ou d assimilé.
Composés nouveaux. — 1» Ad et un verbe ; v. fr. a : acomenier, abattre y abaisser , apercevoir y acoveter, acravanter, etc. ; fr. mod. ad : affaiblir, assaillir, attirer, attenter, etc. La préposition ajoute alors au simple une idée de direction vers un lieu , et , au sens figuré , vers un but déterminé ; dans la vieille langue elle avait parfois la valeur d'un augmentatif : aemplir = emplir jusqu'au bord , aesmer = estimer au plus haut point, amenuisier = rendre entièrement menu , etc. ; mais là encore l'augmentatif n'indique autre chose que l'idée d'une limite atteinte. — 2^ A et un substantif. A n'entre que comme préposition dans ces sortes de composés : acompte, aloi, affût, aguet, etc. La liste complète en est donnée plus loin, ch. IV, sect. u. — 3® Ad et un substantif ou un adjectif, formant des composés parasynthétiques : les substantifs forment des verbes inchoatifs de la première et parfois de la seconde conjugaison ; les adjectifs forment des verbes factitifs delà première et surtout de la seconde conjugaison. On peut en voir de nombreux exemples dans les listes des pages 80-84. — 4** Ad ne forme point de parasynthétiques nominaux i.
3. Ante, et parfois aussi anti(anticipare). Cette particule se retrouve dans antan = ante annum , dans ancêtre = antecessor, où an joue le même rôle que son dérivé avant dans avant-coureur, dans angarde = avant-garde 2. Aîné est d'une formation postérieure, puisque ante y est déjà devenu ains. Les deux termes ont été sans doute de bonne heure juxtaposés, mais ont vécu l'un à côté de l'autre longtemps sans se souder, de sorte que ante a pu devenir librement ains. Ante se trouve encore dans des composés savants soit empruntés au latin, soit formés d'après des types latins. Nous y reviendrons plus tard.
Ante a donné un composé abante, avant (voir p. 65). Cette particule se joint en qualité d'adverbe aux substantifs, avec les-
* Gomme la particule Inséparable amb, anibi, am, avait déjà disparu en latin, et que les mots où elle entre n*ont passé en français que sous la forme savante (excepté ambo, voir p. 58), nous n'avons pas cru devoir en parler.
* Car un Sarrazin vint en Vangarde monter. — Jcil fit Vavangarde a. v*» fersarmés (Fierabras, éd. Guessard, vers 48 et 29).
quels elle forme de véritables composés (voir chap. IV, seotion III, II).
Avant se joint également, en qualité de préposition, aux substantifs, comme dans avant-main (voir ch. IV, sect. ii). H est à remarquer que ni ante ni avant ne se combinent dans une composition populaire avec un substantif donnant naissance à im parasynthétique , ou bien avec un verbe, et là où le grec dit Tcpoépxopwtt, et le latin antecedere, le français est obligé de recourir à une périphrase, aller en avant , s'il ne veut pas emprunter au latin un mot tout fait : précéder.
4. CiRCUM n'existe que dans des mots d'origine savante dont quelques-uns sont des empnmts directs, dont d'autres sont créés sur des types latins. Parmi les premiers, il en est de trèsanciens, tels que circonstance, circoncire (-ision).
5. Contra, resté contra dans les composés savants , est devenu contre dans la langue commune. Rare en latin, en tant que particule composante, contre a pris une grande extension en roman ; et comme cette préposition est séparable, qu'elle est d'un fréquent usage, qu'ainsi son individualité est fortement marquée , elle forme des composés d'un caractère tout à fait semblable à ceux du grec. Contredire et ivrtXéYstv présentent même formation et même degré de composition ; car, dans l'un et dans l'autre , contre et dvrl ont une force adverbiale bien sensible qui fait qu'on décompose immédiatement le mot en Xé^-eiv àvtt, diy^e contre, La soudure est loin d'être aussi parfaite que dans abaisser, abattre, et la tmèse serait presque encore possible.
Contre s'unità des verbes : con^re-af mer (Ronsard), -assaillir, (Du Bellay), -assiéger, -balancer, -boiUer, -buter, -calquer, -changer (Montaigne), -dater, -dégagei^; contredire, contrefaire, contre- flatter (Amyot), -forger, -garder*, -hacher, -imaginer (Rons.), -indiquer, -injuner (Rons.) -louer (Du Bellay) ; contremander, contre-marcher, -marquer, -miner, -ynurer , -passer, -penser, -percer, -peser, -piquer (Amyot), -planter, -pleiger, -poser; contresigner; contre-sommer, -tailler, -tenir ; contrevenir (coniva." venire).
Dans ces compositions, contre a divers sens : tantôt il apporte une idée d'opposition, contre-assaillir, contredire; tantôt une idée de retour, d'échange, contre-aimer; parfois il indique que l'on revient sur l'action marquée par le verbe, contremander, parfois qu'elle se fait à côté, en face d'une autre semblable, contre^lanter, contresigner, etc. Ces divers sens de en
opposition à (contredire) , en contradiction avec (contremander) , en retour de (contre-aimer) , en face de (contresigner), se ramènent facilement à l'idée de dualité qui est précisément celle du latin contra. D'ailleurs, ces divers sens se retrouvent déjà à peu près dans le latin : Vrhs antiqua fuit.,, Italiam contra (Virgile). Quœ me amat, quam contra amo (Plante). Contra quam censuisset senatus (Cicéron).
Les composés nominaux où contre entre comme adverbe, avec la même diversité de sens que nous venons de signaler, sont très-nombreux également. La liste en est donnée au chap. IV, sect. III, u.
Contre s'unit aussi comme préposition aux substantife (voir plus loin, chap. IV, sect. ii).
n ne forme point de composés parasynthétiques. Le seul mot qui offre l'apparence d'un parasynthétique est contre-révolu^ tionnaire, mais c'est un dérivé de contre-révolution.
n est à remarquer quecontre, soit adverbe, soit préposition, ne peut se joindre à un nom désignant une personne. Dans tous les exemples cités, ici ou au chap. IV, le substantif est un nom de chose. La langue est donc obligée de recourir à une périphrase ou de faire un emprunt au grec pour exprimer l'opposition faite à un homme ou pour désigner celui qui fait cette opposition. On dira , à l'imitation du grec , un antipape (= un pape qui est contre [un autre] ; àvTt adverbe), et Y antipapisme {=le^Bvti de ceux qui sont contre le pape ; ir:\ préposition ; en décomposant les éléments : antipape = contre le pape ; isme = parti).
6. CuM (corn, con, col, cor, co) présente un développement opposé à celui de contra. Fréquent en latin, il est devenu d'un rare emploi en français. Composés dérivés du lat. : cailler, comrmencer, commettre , commuer, coudre , conter, coux^her, couvrir, controuver (conturbare) , etc. Dans les composés français proprement dits , cum se joint aux verbes en ajoutant à leur signification ime idée de réunion, d'association : compromettre (en^di^eT avec soi), correspondre, etc.; parfois la particule n'a qu'un sens augmentatif (l'idée d'union conduisant à celle de force) : combattre, contourner (au sens ancien), d'où contour, complaindre, etc. Elle se joint en qualité d'adverbe aux substantifs : compère, commère, confrère, v. fr. contemple (cum-tempora), couvert (coUibertus). Cf. le latin cum^ patronus, cumpauper, etc. Copain est un parasynthétique de l'époque romane primitive, cum-pani-o. Les parasynthétiques verbaux sont rares ; confronter ; concentrer doit être d'ori-
gine savante. Cum ne forme pas de verbe avec des adjectifs , malgré l'exemple de confortare. En somme, cum, qui est une des prépositions latines les plus riches , n'a guère de vie dans notre langue. Disparu en tant que préposition >, il est de peu d'usage dans la formation des composés populaires; et si , chez nous la liste des mots commençant par cum est si considérable, c'est qu'ils sont pour la plupart des mots latins transportés en français, ou des mots composés artificiellement d'après les types latins ; les uns et les autres d'ailleurs donnant des dérivés, ont agrandi cette liste de richesses qui n'appartenaient pas en propre à la langue.
7, 8, 9. De, dis (dif^ di), de -ex. Nous réunissons ces trois particules pour les étudier ensemble, parce qu'elles se réduisent dans l'ancien français à la forme double de, des, et dans le français moderne à la forme unique dé. De et dis sont latins ; de^x est roman ; il n'est d'ailleurs que l'amplification de eXj dont il ne modifie pas le sens. De, en latin, indique éloignement d'un lieu à im autre (spécialement , mouvement de haut en bas), et par suite, au figuré, cessation, privation. Parfois, chose singulière , il indique augmentation (deamo , deauro , debacchor 2). En dehors des rares mots latins composés avec de qui ont passé en français (dorer, deaurare ; dédier, dedicare; despire v. fr., despicere; décliner, declinare; déliter V. fr., delectare ; rfemewrer, demorari, — non descliner, etc.), il est difiicile de trouver de nouveaux composés où entre de ; car cette préposition, comme nous l'avons déjà vu, a été chassée par dis. Aux exemples que nous avons donnés page 76 on peut ajouter les suivants : desmettre (demittere), despendre (dependere), desservir (deservire), etc. Elle a été encore , dans quelques mots, remplacée par rfe-er : deviare devenant de^oovidre, desvoyer ; deducere, de^x-^ucere, desduire.
-Dw, indiquant séparation, division, et par suite négation, aboutit aux mêmes significations que de : de là , la confusion qui s'établit entre les deux particules, à l'avantage de dis. Celui-ci se conserve dans descorder (discordare) , descorre (discur-
* Il a gardé sa valeur prépositionnello en italien, en espagnol et en portugais.
* Deauro signifie sans doute mettre l'or deci, delà, de tous côtés, partout, de =rfw. — De même debarchir = courir avec frénésie de tous
, côtés; de Tidêe d'extension on arrive facilement à celle d'intensité, d'augmentation. Quant à deumo,}e ne puis saisir les intermédiaires entre le sens primitif et le sens classique qui est : aimer fortement.
rere) , despondre (disponere) et quelques autres. Le composé latin dilivium a passé en fr. sous la forme déluge.
Les composés nouveaux avec dé, des sont très-nombreux. — 1® Avec verbes (v. fr. et fr. mod.) : desavancer, desavenir y desbatre , descalcier, deschar gier, desclore, desconseiller , desconvenir y desfubler, deshériter , desloger , desmembrer, desporvoir, desrainier, etc. (cf. p. 82). — 2® Avec noms ou adjectifs. Noms : degré (composé de l'époque romane de-grordus), dégoût (* àx&^wsiuis), déshonneur , désarroi, désavantage, désordre, désastre, déraison ^,etc. Adjectifs : c?^ loyal, déshonnête , désobligeant , désagréable , etc. Ici des a la valeur d'un adverbe inséparable. On ne peut donc le trouver combiné avec des noms et des adjectifs avec la valeur d'une préposition. — 3® Parasynthétiques verbaux, très-nombreux : dégainer, déf roquer '^, déniaiser, etc. (voir des exemples, p. 80-84). — 4® Parasynthétiques nominaux, manquent.
De^x ne se rencontre que dans les exemples déjà cités : des^ vier ou dévoyer, desduire ou déduire.
En résumé, dans la langue populaire, ces trois particules ont abouti à une particule unique des, dé avec le sens négatif de privation , éloignement , cessation ^. Des s'emploie devant les voyelles ou Y h muette, dé devant les consonnes; exceptons cependant les mots de formation savante, comme déalbation, déambuler, etc., qui reproduisent la forme latine correspondante dealbatio, deambîdare.
Il est à remarquer que dans les mots de formation populaire qui ont conservé le de latin , le français a de avec e mi-muet , demander (demandare), demeurer (demorari), degré (de-
* Cette sorte de composition est surtout développée en espagnol et en portugais.
' Au XVI* siècle , on combinait volontiers des avec un composé parasynthétique plutôt qu'avec le radical; on disait, par exemple, des-embarquer au lieu de débarquer. C'est le procédé habituel de l'espagnol et du portugais.
* On serait tenté de retrouver dos augmentatifs dans dégueniller, dépenailler et décesser (synon. de cesser dans le parler vulgaire); mais ce serait une erreur. Décesser présente l'accumulation de l'idée négative de des nwec celle de cesser; par une faute populaire, les deux idées, au lieu de s'entre-détruirc, s'ajoutent, et ce n'est que parce que cesser est négatif commo des que la particule semble avoir une valeur augmentative. Uépenailler est le péjoratif de l'arc h. despaner = déchirer les vêtements, de des et de pan (pannus). DégueniUer doit offrir la môme série de sens que dépenailler, étant à ce dernier ce que gone, gonelle (son radical probable) est à pan.
gradus), excepté toutefois décliner (declinare),où peut-être les deux consonnes cl ont amené l'accent. Il en est de même des composés avec rfi, qui, ne reprenant pas la particule dis, ont passé en roman à l'état de simples : deviser (divisare , de divisum , de dividere), demi (dimidium) ; mais déluge (diluvium). Tous les autres mots venant par voie populaire de dis, ou par voie savante de de , ont maintenant dé. Dans descendre, qui vient de descendere,Ye a la prononciation de è (dè-sendre) ; comme dans décliner, les deux consonnes ont amené l'accent, et comme elles sont plus fortes et demandent pour être prononcées un appui plus ferme dans la voyelle précédente, elles transforment e en ê.
U ne faut pas confondre les composés précédents avec ceux que forme la préposition de indiquant le rapport du génitif, devenue de en français et qui s'est soudée à divers adverbes, suivant le caractère général de la formation des adverbes : devant, demain, de-sous (écrit dessous), debout. Derrière, formé de de-retro , devrait se prononcer défère au lieu de dé-rière ^
10. E, EX (ef) est devenu es en v. fr., é en français moderne. Il indique l'extraction, l'éloignement, la privation; Ù se rapproche donc de de et de dis. Certains composés latins avec e ont passé en roman , mais en modifiant la voyeUe in tiale trop peu sensible : eniendare, amender ; eradicare , arracher. Le plus souvent la langue a remplacé e par eœ (voiries exemples p. 76). JE'^ correspond à ex latin dans estraire (extrahere), escorre (excutere), escuser (excusare), espandre (expandere), etc. Le français forme de nouveaux composés, mais seulement avec eœ, es : l^ avec des verbes : esbanoier, esbatre, eschanger, eschaufer, eœalcier, esjoïr, esmovoir, esprover, estormer. —Composés hybrides : esmaïer, esmoïer, d'où émoi (ex et le germ. magân), effrayer {ex et le germ. fridân), esguarder (ex et le germ. wardân).
2^ Avec des substantifs : esclistre (v. fr. — éclair ; composé hybride de ^^r et du germ. glitta), écharde , échantillon, eS" tragon, échenal, etc.
3° Les parasynthétiques donnant naissance à des verbes sont nombreux , on n'a qu'à jeter un coup d'œil sur les listes des pages 81-84.
4" Les parasynthétiques nominaux manquent.
• Cf. dans Uenigs ArclUv IX (l85l),Barbioux : Die Vorsiiben de oder dé, re oder ré in franzôsischen (p. 172 et sqq.).
Les composés savants se présentent sous la forme ^ (voir au chap. V).