DE LA COMPOSITION PROPREMENT DITE
Nous avons vu au chapitre I que le caractère essentiel de la composition proprement dite est l'ellipse. Par ellipse il ne faut pas entendre une suppression plus ou moins considérable de mots nécessaires à la contexture de la phrase : ce serait prendre l'effet pour la cause. Jamais, en effet, la langue ne supprime des mots réclamés par le développement logique de la pensée pour le plaisir de les supprimer ; tout sous-entendu a sa raison d'être dans une conception synthétique. Dans oiseaiMnouche y par exemple, on n'est pas d'abord parti de l'expression oiseau qui est une mouche pour sous-entendre ensuite qui est ; mais on a associé deux images , celle du colibri et celle d'une mouche , toutes deux placées au même rang et embrassées d'un même coup d'œil, et de cette vue d'ensemble est sorti le terme oiseaumouche. De même , dans tous les cas de composition , le sousentendu est le résultat de l'ellipse et non l'ellipse elle-même. L'esprit, considérant certains objets, a remarqué simultanément plusieurs faits , et il cherche à reproduire par l'unité plus ou moins complète de l'expression cette imité synthétique qui l'avait frappé.
Voilà pourquoi l'analyse des composés présente parfois quelques difficultés. Comme le caractère de leur formation consiste justement à grouper ensemble les termes composants sans chercher à mettre en lumière les rapports spéciaux qui peuvent les unir entre eux , la détermination de ces rapports peut devenir délicate. Timbre-poste estnl timbre de poste, ou timbre à poste, ou timbre pour poste ^ ? Papier-tenture est-il papier de , à tenture, ou papier qui est une tenture ? Des philologues ont expliqué chou-fleur par chou à fleur ^, bien à tort, selon nous ; encore cette divergence dans l'explication témoigne-t-elle
I Cf. Fr. Meunier, Composés syniaciiquês grecs, dans V Annuaire de VaS' sociation des éludes grecques, VI (1872), p. 435. * Cf. Schmidt, Die franzôsische NominaUusammensetMungi p. 17.
de l'obscurité du composé. Cette obscurité est le partage inévitable de toutes les expressions synthétiques. Ce défaut , du moins, — si c'en est un, — est entièrement racheté par la vivacité, le pittoresque, l'éclat de l'image qui les caractérisent et qu'on n'est pas accoutumé à rencontrer dans les formations plus claires et plus lucides auxquelles préside l'analyse.
N'exagérons pas toutefois ce défaut, qui n'est réellement sensible que dans un petit nombre de cas : la grande majorité de nos composés se résolvent facilement en ellipses évidentes qui présentent divers degrés de complications. De là divers degrés dans les compositions. Nous commençons par les mots les plus simples, ceux qui se rapprochent le plus delà juxtaposition pour nous élever graduellement jusqu'aux plus synthétiques , jusqu'aux plus parfaits.
PREMIÈRE SECTION