TROISIÈME SECTION
ADJECTIFS OU SUBSTANTIFS COMPOSÉS DONT LE PREMIER TERME EST UN ADVERBE.
Adjectifs composés dont le premier terme est un adjectif (ou un participe) pris adverbialement. — Type : clairvoyant.
n ne faut pas confondre ces composés avecles juxtaposés étudiés au chapitre III, dont le premier terme est un adverbe et le second un adjectif. Ceux-ci sont de francs juxtaposés, puisqu'il est dans la nature de l'adverbe de modifier l'adjectif ; mais dans les autres nous voyons un adjectif, en se combinant avec un autre adjectif, lui donner un sens absolu et le transformer en adverbe : il y a donc là quelque chose de plus que dans les juxtaposés. Ces compositions ont leur raison d'être dans la facilité que possèdent certains adjectifs de se prendre dans un sens absolu , et clairvoyant, au fond, n'est pas plus composé que l'expression il voit clair. Par un souvenir du latin, l'adjectif est mis pour ainsi dire à l'accusatif neutre : clarùm videns (cf. torvà tuens de Virgile).
Les composés de cette classe sont peu nombreux : clairsemé, clairvoyant, court-battu (d'où courbature et courbaturer), cour t-j ointe, long-j ointe, gras-cuit, fort-vêtu. Ajoutons nouveaur-né et mort-né dans lesquels un bizarre usage a fait un adverbe du premier terme. A la rigueur on s'explique l'or^ thographe nouveaur-né = nouvellement né, quoique l'on dise
* « Vestes quœ in vulgo superioti vocantur » (Ducange, s. v. super-
totum; texte de 1226).
Cette composition se retrouve dans les autres langues romanes : ital. adagio, affare, anticuore ; esp. anteojos, entre-cefo, uUramar; pg. sohreloja^ semceremonia, antesala; j^rov.^trecûh , entr'uelh, trasdossa; val. suptti* soarë,
les nouveaux venus, les nouvelles converties, le participe étant pris substantivement ; mais dans mort-né, avec la meilleure volonté du monde, on ne peut voir que mort né, c'est-à-dire mort en naissant, et par conséquent mort est adjectif. Une autre singularité dans l'emploi de né, c'est que l'on peut dire les premiers-nés, les derniers-nés, avec le premier terme variable; mais première-née, dernière-née sont des barbarismes I Tout cela est illogique, et l'Académie ne ferait pas acte de grande témérité en réformant ici les usages reçus i.
Tovt^uissant 2, qui rentre dans la même classe, présente, ce semble, une anomalie inverse. L'euphonie, selon les grammairiens , a amené la transformation de l'adverbe toui en adjectif quand il modifie im adjectif féminin. En réalité tout n'a pas cessé d'être adjectif, même au masculin, et les grammairiens, en en faisant im adverbe dans tout-puissant et dans les autres combinaisons de tout avec un adjectif , ont contredit sans raison à l'usage de la langue : témoin les .exemples suivants. Au XI* siècle, la chanson de Roland débute par ces vers : « Caries li reis , nostre emperere magne. Set ans tuz (tous) pleins ad ested en Espagne ». Au xii* siècle : « Ancontre vos toz vient toz sox (tout seul) guerroyer » ("CAan^on des Saines, 1, 186). Au xm® siècle : « E joncheras iluec tos sos (tout seul) Defors la pluie et au vent » (R. de la Rose, I, v. 2532-33). Au xrv* : « E tant y vit de gent que tou^ s'en esbahi » (Hugues Capet, v. 2468). Au XV* : « Y avoit xxv chariotz, tou^ couverts de velours » {Jeh. de Paris, éd. Montaigl. p. 71). Au xvi* : « Ceux-ci, tou^ ignorants que ils sont » (Rabelais, Pantagruel, V, 18). Au xvn* : € Toute vive et toute entière, entre les bras de la mort » (Boss., Duchesse d'OrL). « Toute enfumée » (Boil., Sat., X). « Eucharis, toute interdites (Fénel., Tél., Vil). «J'étais toute ébaubie » (Sévigné, 229) . « Vous voyez mon âme toute entière » (Corn., Nicom., III, 2). Au xvm* : « Je me sens toute émue » (Montesquieu, Gnide, 3).
* Si, morlMiée, nouvelle-née paraissant intolérables à Toreille , rusage condamnait absolument ces formes, il faudrait en conclure que les deux termes sont si étroitement soudés qu*ils n*en font plus qu*un. Qu'on écrive alors momé, nouveauné, comme on écrit morfil, plafond.
* A côté de ioui-^uissant se placent d'un côté les épithètes analogues lout-connaissant , tout-fécond et les dérivés toute-bonté ^ toute-présenee, toute-puissance, toute-science, de rautre les adjectifs pris substantivement toute-bonne, toute-épice, toute-saine, toul-venant, toiU-venu,
Substantifs composés dont le premier terme est un adverbe. — Type : arrière-cour.
Ce sont là de véritables composés, où l'ellipse est très-apparente ; arrière^our se décompose en cour qui est arrière, ou peut-être cour d'arrière. Le rejet du substantif après l'adverbe est conforme au principe des langues anciennes , qui placent le déterminant avant le déterminé. Dans quelques-ims de ces composés le substantif, par une figure de pensée, au lieu de représenter l'objet entier qu'il désigne, n'en représente qu'une partie, celle que précisément détermine l'adverbe ; ainsi : avant" bras, arrière-bouche y etc., qui signifient non le bras, la bouche , mais la partie du bras, de la bouche qui est avant , ou qui est arrière. Le genre de ces composés est celui du déterminant : une arrière-boutique , une contre-allée; c'est cette régie qui permet de distinguer, pour les substantifs féminins, ces composés de ceux qui sont formés d'une préposition et d'un substantif (voir p. 125 et suiv.). Aussi, pour les substantifs masculins, le sens, le plus souvent, établit si l'on a afiaire à un adverbe avec son sujet, ou à une préposition avec son complément. Dans certains cas, le doute est permis.
Ces composés ne sont pas rares en latin : antepedes, convpauper, co7npatronus, convallis , postgenitv^ , postprin^ cipia, postpartor, subdoctor subvas, subsalsics , subrusticus, etc. Ils sont très-nombreux en roman. Voici la liste des composés français :
Adverbe avant (cf. p. 88). — Avant-bec, -bras^ -corps, -cour, -coureur, -courrière, -dernier (?), -duc, -fosse, -goût, -ligne, -main ^ -meveu, -^mur, -pêche, -^ied, -port^ -poslCj -propos^ -quart, -scène ^, -toit^ -t7'ain, -veille.
Arrière (cf. p. 102j. — Arrière-ban, -bec, -bouche, -boutiqucy -corps, -cour, -faix, -fief , -garant , -garde , -goût ,
* Subst. fém.; c'est la partie de la main qui est en avant, la paume, opposée à ramère-wain, la partie de la main qui est en arrière, le revers, le dos. — Il y a un autre avani-main s. masc. Voir p. 127.
* Voir, sur ce mot, p. U7.
-ligne y -main (subst. fém.) i, -mur, -neveu, -petits-enfants ^ •-pêche, -pensée, -port , -porte , -point, -propos, -qtuirty -saison, -scène, -toit, -train y -vassal, -veille.
Contre (cf. p. 89). — Contre-allée, -accusation, -amiral^ -appel, -bas , -basse (et mieux basse-contre), -batterie, -boutant, -carre, d'où contrecarrer; -charge, -châssis , -clef; contrecoup, contre -courant, -danse 2, -finesse, -fort, -fugue, -garde, -hachure, -hâtier, -haute (et mieux hautecontre), -indication, -jour, -lettre; contre^mattre^ contremarche , contre - may^ée , contremarque , contre -mine , -mur, -opposition, -ordre; contrepal, contre-partie, contre' pied, contre-platine, contrepoids , contre-poil, -poinçon^ -point, -révolution, -ronde, -ruse, -sanglon; contrescarpe, contrescel , contre- seing , contresens ^, contre - taille ^ contretemps, contre- terrasse , -vallation, -vérité; contrôle. — Sur les diverses nuances de signification que présente la particule dans ces composés, voyez plus haut, p. 89 et 90.
Nous ne citons pas ici les composés formés avec des , parce que des est une particule inséparable (voir p. 91).
Entre. — Nous avons vu plus plus haut (p. 95) que entre présente trois significations différentes dans les composés ver^ baux ; il en est de même dans les composés nominaux : 1° {entre = par le milieu) : entre-bande, -bat; entrebât, entrebovque, entrepas, entretemps ; — 2° (entre «— l'un avec l'autre) : entre-cours, entrelacs ; — 3** (entre =^ à demi ; seulement avec des adjectifs) : entre-fin, -large.
Par. — On pourrait citer peut-être les archaïques parfin, parclose, parsomme {yoiv f. 96).
Sous. — Sous-bail, -clavière, -dominante, -faîte, -ferme, "garant, -garde, -lieutenant, -locataire, -^maître, -^marin, -^multiple, -mentonnière, -ordre, -préfet, -secrétaire ^ -seing, -stylaire, -ventrière.
Sur. — Sur-andouiller, -arbitre, -bande, -cens, -dent^ -cot (v. fr.), -poids, -point.
Sus. — Voir p. 103 *.
■ Il y a un autre arrière-main , s. masc, où arrière est proposition (voir p. 127).
^ A ne pas confondre avec un autre contredanse, qui est Fanglais country-dance.
' Dans contresens , contre estril adverbe (sens qui est contre le vrai) î est-il préposition (ce qui est contre le sens) ? Deux interprétations également vraisemblables, mais dont la première nous paraît plus exacte.
* Ajoutons ici le composé miseras, substantif participial de mettre-bas.