QUATRIÈME SECTION
SUBSTANTIFS FORMÉS DE DEUX NOMS DONT L'UN SE TROUVE AU GÉNITIF OU AU DATIF PAR ELLIPSE DE LA PRÉPOSITION.
lOBt réiilfl ptr ift npport de sibordi&atlos. — TjpM :
banlieue, timbre-poste.
Nous ayons vu plus haut ^ les mots qui ofiraient une apparence d'ellipse, mais qui, formés d'après les règles habituelles de la syntaxe latine ou de celle du moyen-âge, devaient rentrer dans la classe des juxtaposés. Nous abordons maintenant l'examen des composés proprement dits : ils ne sont pas trèsnombreux. Le génie de la langue a paru jusqu'ici contraire à ce procédé de formation, qui cependant de nos jours semble reprendre faveur, sous diverses influences. Voici la liste des mots qui présentent ou paraissent présenter cette sorte de construction:
ronde-major
salpêtre
sang-dragon
saupiquet
tafouilleux
terre-noix
terre-plein
timbre-poste
timbre-quittance
train-poste
tranchefil
vesse-loup
à vau-reau
Cette liste paraît assez considérable ; mais tout d'abord il faut en retrancher : captscoly Finisterre, fourmi-4ion, mappemonde y oripeau, pétrole , salpêtre, comme mots savants. Capiscol, et aussi, sous sa forme provençale, càbiscol, est la
où le déterminante rencontre des exemples précédents, suit le déterminé. — Cette composition n'est pas spéciale au français, comme le prouvent les exemples suivants : ital. avanli-guardia, conlrappeso,retroguida; esp. avam-pies, sota-banco, corUrorprueba', pg. corUraluz, antesala; prov. contraclau, sotxbaik, sobresen.
' Pages 44 et suivantes.
appui-main
champart
merluche
appui-cot
chanlatte
morgeline
bancloque
chaqueue
mortaille
banlieue
chaufour
nerf-férure
banvin
chèvrefeuille
orfèvre
barbe-renard
chèvre-pied
ormier
barbouquine
chien-cerf
ouest-factage
bec-figue
chiendent
oripeau
bécharru
cocrète
palfer
bUbocquet
coqueplumet
Pari&Joumal
boursault
Pinisterre
pétrole
brèche-dent
flamberge
premier-Paris
capiscol
fourmi-lion
pied-cot
cas-régime
malle-poste
quartier-maistre
cas-sujet
mappemonde
quilbocquet
reproduction de caput scolœ si fréquent dans les textes latins du moyen-âge. Finisterre est le latin finis terrœ transcrit en français. Fourmi-lion est la traduction de formica-leOy nom sous lequel les premiers naturalistes, contre toutes les règles de la composition latine, ont désigné l'insecte qui fait une chasse redoutable aux fourmis. Voyez l'Histoire de l'Académie des sciences, 1704, p. 235 (Mémoire sur leformicaAeo). Mappennonde est le latin mappa mundi avec terminaison française ; mappa en français a donné nappe, Oripeau a été créé, au XVI* siècle, d'après le latin aurichalcum ^.
Pétrole est composé avec petrœ oleum, huile de pierre.
Salpêtre enfin est la transcription du sal petrœ ^ mot qui est sorti de l'officine des pharmaciens pour entrer dans la langue commune.
Éliminons encore, d'un côté, chêvre-pied et chèvrefeuille (plus correctement chèvrefeuil), qui viennent du latin capripes et caprifolium^ et par conséquent ne sont pas des composés français; de l'autre, flamber ge dont l'étymologie flano^erge^ donnée par Diez, est plus qu'incertame.
Il faut encore retrancher morgeline et bec-figue^ mots dans lesquels le premier terme est un verbe à l'impératif. Morgeline est en italien mordigelina, forme qui donne l'étymologie du mot français (mords, gélinejet en explique le genre. Bec-figue est pour bèque-figue, comme le prouve l'italien beccafico ^.
J'efface encore brèche-dent, orpailleur, barbouquine et chiendent, mots plus ou moins obscurs. Brèchedent est un substantif masculin. Est-il composé de brèche , subst. fém., et de dent, de sorte que le sens serait : une brèche de dent^ et, par synecdoque, im homme qui a une brèche aux dents? Cette composition serait tout à fait anormale; d'ailleurs le genre de brèche-dent s'y oppose. Il est plus simple d'y voir un composé verbal. Brécher a existé au sens de faire brèche. Un brèche-dent serait donc celui qui brèche ses dents, c'est-àdire qui a les dents bréchées. On ne voit pas, il est vrai, d'au-
» Aurichalcum est lui-môme une forme erronée pour orichalcum, Tétymolojie étant ^p«, non auruai; U est devenu en fr. archal.
* Pour parler plus exactement, becfigue est emprunté à l'italien beccafico, dont il est moins la traduction que la transcription altérée. Le Dietionnaire de Trévoux (1772) donne les deux formes becafigue et becfigue et présente celle-ci comme une abréviation de l'autre. La traduction de l'italien serait bèque-figue. Le verbe bequer ou becquer est parfaitement français^ et son substantif participial est d'un usage vulgaire, la becquée.
très ezemi^ds de composés de la sorte où le verbe, au lieu d'indiquer une action présente, indique un passé. Mais ce changement de temps s'explique et par l'impossibûité d'exprimer la chose autrement et par la nécessité de suivre le procédé habituel de formation des composés verbaux ' .
Orpailleur et barbotcquine (barbe de bouc, salsifis sauvage) sont de formation étrange. Pour le premier, orpaille n'existe pas, ni non plus orpailler que semble supposer orpailleur ^ ni pailleryïdpailleur. Ce mot est donc un parasynthétique formé de or + paille avec le suflSxe eur qui, se rapportant aux deux mots, sert à les souder et à en constituer l'unité. Le second mot est formé, par un procédé analogue, de barbe et de boicc, à l'aide du suffixe ine qui joue le même rôle dans ce composé que eur dans le précédent. Orpailleur et barbouquine sont des cas isolés dont le caractère insolite montre bien que la langue, en fait de parasynthétiques , ne connaît que ceux dont le premier terme est ime particule.
Dans chiendent, ni le sens ni le genre ne s'accordent avec une décomposition en chien^ dent = dent de chien. L'anglais dit dog'sgrass, herbe à chien, couch^grass, herbe qui rampe (triticum repens, Linnée). L'allemand dit aussi hundsgrasSy qui correspond à dog'sgrass, et hundszahn, qui est la traduction du français , et dont par suite il ne faut pas tenir compte. En somme, quand les deux langues germaniques ont voulu dénommer la plante avec laquelle se purgent les chiens, elles ont formé ce mot d'un sens très-clair : herbe à chien. Le français est inexplicable : chiendent doit être une création individuelle de quelque savant de la Renaissance , et prendre place à côté de fourmi-lion,
L'étymologie de boursault, sault (saule) en bourse, est douteuse, et l'explication de bour est encore à chercher. Dans l'expression à vau l'eau, l'eau est-il au génitif (au val de l'eau) ? ou, comme à val est im adverbe, n'a-t-on pas une sorte d'ablatif absolu : l'eau étant à val ? On peut hésiter, et il est difficile de classer cette expression parmi nos composés. On dit plus clairement et plus correctement : à vau de route.
' Le plus ancien exemple que je trouve de ce mot est un nom propre ; « Guillelmus dictus Brichedent » dans une charte de 1089 (Quérard , Carlul. de Notre-Dame de Paris, III, 97). Cet exemple n'apporte aucun élément nouveau pour la solution de la question. Le mot n*a point d'historique dans le dictionnaire de M. Littré.
n reste comme composés les noms suivants que nous classons dans un ordre méthodique :
Banlieue, banvin, bancloche, champart, mortaille.
Bilboquet, quilbocquet, chanlatte, chaqueue, chaufour, chien-cerf, cocrète, coqueplumet, merluche, nerf-férure, orfèvre, quartier-maistre, saupiquet, tafouilleux, terre-noix, terre-plein, tranchefll.
Appui-main, appui-cot, barbe-renard, bécharru, cas-régime, cas-sujet, palfer, pied-cot, ronde-major, sang-dragon, vesse-loup, vert-pomme.
Malle-poste, premier- Paris , timbre-poste, timbre-quittance, trainposte.
Ouest-factage, Paris-Journal.
Banlieue, banvin j bancloche ou bancloque S champart, mortaille appartiennent à la langue de la féodalité. Sont-ce des composés français avec le premier terme au génitif? sont-ce des composés latins , formés par les clercs et traduits en français d'après la forme latine ? on ne peut rien affirmer. Ducange donne les formes bannileuca, bannumleuca, banleuca, qui montrent que l'on ne voyait pas bien le rapport de ban avec lieue. Champart se trouve sous les formes campipars, canvpars, campipartium, camparcium, campartum, campipartagium, campipartitia, campardus^ où le premier terme est au génitif, mais où la terminaison, généralement neutre, prouve que le genre était déjà masculin au xin* siècle {campipartiumy 1235). Bancloche et banvin ont été faits sur le type une fois reçu de banlieue. En somme, il est difficile de conclure quelque chose de ces mots touchant la composition avec génitif.
Il n'est pas sûr non plus que orfèvre soit un composé français; il peut, comme lundi, mardi, etc., dater de l'époque romane populaire, où il aurait existé sous la forme de juxtaposé latin : aûri fdber; c'est un mot très-ancien dans la langue. Cependant, comme on trouve orbateur 2, mot de formation certainement française, il est plus vraisemblable d'admettre dans orfèvre la même composition que dans orbateur.
n reste comme mots certains, dont le premier terme, le déter^ minant, est au génitif : Bilboquet et quilbocquet (de bille et
1 V. ft*. =s cloche du ban, de la commune : « La bancloche retenti et sonna E la quemungne toute s'apareilla. » (Rom. d'Aubery.) — a E fist soner la bancloche et le peuple assemblé pour combattre. » (Joannes , abb. Laudun.). Textes cités par Ducange, s. v. caupana' (bannalis). ^ On trouve aussi cloche du ban,
' Taille de 1292, orbateur^ p. 41, etc.; taille de 1313, orbateur, p. 57, 103, etc.
çpiille -}- bocquet), chanlatte (latte de champ, canins), chor queue (queue-de-chat, plante), chaufour (four à chaux ou de chaux), cocrète (crète-de-coq, plante), coqueplumet, mer^ luche, (s. f.; ou merlus, s. m.), qiuzrtier-maistre, saupiquet (plaisanterie piquante; cf. l'esp. salpicon), tafouUleuœ ^; terre-noix (ou noix de terre), terre^lein (incorrect pour terre-plain, terrae planum), tranche/il (et fèm. tranchefUe, fil de la tranche). — Merluche ou merlus doit nous arrêter. Il n'est pas formé du latin marislttscitùSy comme le veut Ménage, car marisluscius, mar'slusciits ne peut donner merlus ^. Il est français dans ses deux éléments : m^r et lus ou luche. Lus est le nom archaïque du brochet •. Il vient de luscius et a donné un diminutif luset qui désigne encore de nos jours, sur les côtes de Bretagne , une espèce de truite. A côté de lits, il 7 a eu im féminin luce, picard luche, dont l'anglais luce établit l'existence. Combiné avec mer y lus a donné merlus, qui est passé en espagnol sous la forme merluzzo, et luce, luche a donné merluce^ merluche, d'où l'italien merluzza. Le radical luscius a donné lui-même en italien luccio, forme qui prouve, ainsi que la présence de Ye (au lieu de Va) dans merluzza, que ce dernier est un emprunt fait au français, et non un composé indigène.
Les composés de la seconde série mettent le génitif en seconde ligne. Pour les uns, il semble qu'il y ait eu une suppression matérielle de la préposition de, amenée par la rapidité de la prononciation. Bécharru = bec de charrue, bedcharrue, bé" charru; de même pied^ot '^ pied de coq prononcé piedd'cdf piéco QCT\ipied-cot. Comparez bédane — bec d'âne. Quant à barbe^enard, sang^ragon, vesse^oup^ ce sont des formes données par les lexiques, mais que l'usage ne connaît pas. On ne dit que barbe^e-renard , sang-de^ragon , vesse^eloup. — Dans ronde-major, major est peut-être adjectif, ou, s'il est substantif, il est probablement au génitif comme dans les expressions Hôtel-Dieu, maison Pierre et compagnie, affaire Clemenceau, etc. (voir p. 51).
Vert-pomme, rouge-cerise et les analogues ont le second
* Tafouilleux est un mot de l'argot des chiffonniers qui désigne ceux qui fouillent dans les tas. On rapplique aussi à ceux qui cherchent des objets sur les bords de la Seine. C'est un mot de formation toute populaire, comme le prouve la terminaison eux ^ eur.
* Cf. nos observations dans la Romania, I , p. 38S-9.
* Cf. Palsgrave, p. 241. Luce a fisshe^ lus.
terme au génitif, par une ellipse différente de celle qu'on remarque dans habit marron, soiepicce, etc. ^ Ces deux constructions, diverses de nature, ont cela de commun qu elles transforment le nom d'un objet coloré en nom de couleur et tendent à en faire un adjectif. EUes sont toutes deux d'un usage très-populaire.
Cas^sujet, cas-régime semblent formés à l'imitation des composés par apposition, quoiqu'ils ne puissent se résoudre qu'en composés avec le génitif. Rappelons de même saisie^randon, papier-tenture, -lambris, roman-feuilleton, café-concert, chêne4iége^ dont la composition est douteuse 2. Quanta ajoputmain , appui-cot ^ , pal fer, leur second terme est bien au génitif*.
Les composés de la 3* et de la 4* série sont des mots récents dus à l'influence de l'anglais. A l'imitation des composés anglais, on a créé des expressions plus simples et plus rapides exigées par les besoins du commerce et des affaires, amenées par les relations avec nos voisins d'outre-Manche ou introduites par la mode et la fashion.
En résumé, sur la première liste de près de soixante mots que nous avons donnée en commençant, il 7 en a une quinzaine au plus qui soient réellement composés avec le génitif : chanlaMe, chaqueue, chaufour, coqueplumet, merluche, saupiquet, tafouilleuxy terre-noix, terre-plein^ tranchefile, — appuim^in, pal fer, quxirtier-^maistrej vert-pomme. Est-ce assez pour pouvoir aflSrmer que nous possédons la composition avec génitif? Peut-être ; en tout cas, eUe existe en germe. Et si l'on considère les nombreuses formations analogiques dont maison Pierre et compagnie, affaire Clemenceau sont les types, la composition par apposition plus riche encore, la composition avec les noms de couleur, d'un usage tout aussi populaire, si l'on remarque que ces divers procédés de formation, grâce à leur ressemblance extérieure et à l'oubli des constructions anciennes.
» Voir plus haut, p. 122, note 3.
* Voir plus haut, p. 121, note l.
' AppuHioi est encore donné par les dictionnaires du siècle dernier. Gomme appui-main et appui-coi ne se trouvent nulle part avec l'orthographe apjfmie-main, appuie-eot, il faut voir dans le premier terme composant non le verbe appuyer, mais le substantif appui.
* On pourrait rappeler ici Texpression commerciale fin courarU qui est moins un composé qu'une locution elliptique : fin [du mois] courant. Il semble qu'elle soit créée sur l'analogie de la construction maison Pierre et compagnie, affaire Clemenceau, etc.
toident maintenant à se confondre dans une même construction, si l'on ajoute à cela l'imitation anglaise, il ne paraît pas invraisemblable que la composition avec génitif doive profiter de toutes ces circonstances, pour prendre racine dans La langue ^ Qu'on procède avec mesure et sagesse, et peut-être fera-t-on revivre cette formation simple et pittoresque de mots. Ce serait un heureux enrichissement de la langue ^.