CINQUIÈME SECTION
Verbes oomposés d'an substantif régime et d'un verbe. — Type : colporter.
I. — Le latin connaissait cette formation ; mais les mots créés par lui n'étaient que des juxtaposés : capitecenstcs, manumittere, animadverteref^ animu [m] advertere), aurodavatttSy crucifigere, jureconsultus, jureperitus (Aulu-Gelle, Inscript.), fideicommissum ' (Corssen, 2, II, p. 884), fideju-
» Par exemple, dans timbre-quitlance, mot créé en 1872, à la suite de la loi qui a imposé les factures de commerce , n'y a-tril pas à la fois influence de rimitation anglaise (limbre-posie, irain-posie, etc.), souvenir de la composition avec apposition (timbre + quiltance; cf. timbre<achet), et enfin construction avec le génitif? Dans roman-feuilleton, café-concert, chêne-liège, ii faut reconnaître, je crois, une confusion de la composition avec génitif et de la composition par apposition. En tout cas, cette dernière semble devenir désormais comme un moule dans lequel l'analogie tend à faire entrer nombre de composés dont Tun des termes est le régime de Fautre.
^ 11 est à remarquer que si , dans la plus grande partie de ces composés^ le génitif ou déterminant occupe la première place conformément à la construction antique [merlus, chaqueue, etc.; cf. legislator, plebiscitum, etc.; ^MâfUTpCa, Ttia^poupta), la minorité qui contredit à cette construction contient précisément les mots de formation récente : limbre-qttit' tance, café-concert, roman- feuilleton, saisie-brandon, timbre-poste, trainposte, mall&poste, cas-sujet, cas-régime, etc. Et il semble que la composition avec génitif, si décidément elle s'introduit chez nous, doive sur ce point se séparer de la construction antique et placer le déterminant en seconde ligne.
La composition avec génitif n'est pas inconnue aux autres langues romanes, qui la développent peut-être un peu plus que le français :ital. : notte-lempo, ragnatela— cannamele, capelrvenere ; esp. : casdpuerta, Marzarosa^argolla, mayordomo ; port. : pampolho (= pampanolho), dendolor; — madreperola, mestre-escola; prov. : dendolor, gcicant', -^ aigarosa, vasvassor (cf. Leys d'Amers, III, 94).
' Introduit en français sous la forme : fideicommis , d'où fideicommissaire. Du mot suivant fUlejubere on a tiré fidéjusseur.
bere^ fidepromittere , refert, uLSucapere^ mcmupretium (Plaute), ttsuvenirej etc. Le français a dévdoppé comme les autres langues romanes cette composition ; mais, parla chute des flexions, ce qui était juxtaposé en latin est devenu naturellement composé. Manutenere s'explique par la syntaxe latine ; maintenir ne peut s'expliquer par la sjrntaxe française ; il y faut voir une ellipse. Le substantif, qui se trouve logiquement à un cas oblique, est en fait une sorte de thème, de radical dont le verbe seul détermine et précise le rôle dans la composition. Cette formation de composés est la seule en français où la notion de thème apparaisse, fait à remarquer, et d'autant plus curieux qu'il provient d'une juxtaposition, ou d'une composition syntaotique latine. Voici les mots qui appartiennent à cette section.
P Verbes : bUlebarrery blanc -poudrer y * bouleverser^ boursoufflery chantourner, champlever, chavirer, cailleboter, cloufichier, colporter, culbuter, ferarmer, ferlier, fervesti'\ maintenir, manœuvrer, masturber, morfondre, ^pêle-^mêler, saupoudrer, tournevirer.
2^ Participes ou adjectifs : blanc-signé, Dieudonné, saur grenu, tranche-maçonné, vermoulu.
V Verbes. — Parmi ces composés, les uns sont déformation romane, les autres de formation française.
Manœuvrer remonte aux premiers temps de la. langue, -• manuoperare, d'où le substantif verbal manuopera, manapera (Ducange). Il est plus simple de voir dans manopera un dérivé de manoperare que dans ce dernier un dérivé de mu^ nopera; le sens s'y prête mieux.
Masturber vient également du latin : manustuprare, devenu manstubrer, masturber. Quant à manustupration, c'est un composé de formation savante, fait sur le latin.
Que l'on compare manoeuvrer et masturber à maintenir, et l'on reconnaîtra la différence qui sépare un composé latin d'un composé purement français (main + tenir).
Boursoufler, altération de boudesouffler^, est encore trèsancien, puisque boude, radical qui se retrouve dans boudin^ bouder, etc., n'existe plus depuis longtemps isolé.
Les autres composés sont ou peuvent être de formation française. Quelques-xms appartiennent à la vieille langue.
Cloufichier ou cloufire, synonyme de crucifier : < Si bien
B<mdsouffler se dit encore en normand.
a son cuer mis au très dous cloufichié » (Alexis, rédaction du XIV* siède, éd. L. Pannier, str. XIII, v. 2).
Ferarmer, fervestir^ armer, vêtir de fer : « Icil fit l'avangarde a. v«. ferarmés » (Fierabras , éd. Guessard , v. 29). — € Que vos aillies fervestir et armer » (Huon de Bord., V. 5591). — € Quarantes cheYàïiers fervestis » (MortdeGarin^ V. 4696).
FerlieTy lier de chaînes de fer : « Par les gens prises, ferliées, Chaenéese embuiées » {Chr. deD. de N., v. 1027-8). Le reste appartient à la langue moderne ^ Billebarrer, barrer avec des billes.
Blano-poudrer^ saupoudrer ^ poudrer avec du blanc, avec du sel.
Bouleverser y verser en boule, comme une boule. Caillebotery mot obscur où l'on reconnaît les radicaux de cailler et boter^ bouter y sans bien voir comment ils sont combinés. Vraisemblablement cailleboter est bouter y mettre en caille y en lait caillé. Caille y au sens de lait caillé y est inconnu à la langue commune , il est vrai , mais non aux dialectes : « caille y s. f., lait caillé, mauvais lait » (Lalanne, Gloss. poitevin). Si notre explication est juste, caillebote dérive de cailleboter.
Chantourner, champlever, tourner, lever de champ (cantusjy de côté.
Chavirer, prov. capvirar, virer de tête.
Colporter, culbuter, porter sur le cou, buter sur le cul. Morfondre, fondre de la morve.
Pêle-mêler, mêler avec la peUe ; de là l'impératif pris adverbialement. Cf. Littré, Dict., s. v.
Toumevirer, virer par tourne , virer, tourner à sa fantaisie, tourner et retourner. Tourne, subst. verbal de tourner, n'existe plus que comme terme de jeu : « être en tourne », au sens de tour.
» Rappelons encore le v. fr. escobatre, mot incertain qui semble devoir se décomposer en escot, b&ton, et ^a^ir^. « Sur les rivages et les pors. Par ou 11 ewage s'embatent, Qui tant souvent vous e^co^aton/, Maintenez bien Yostre fl'anchise. » (Roman de Brut, v. 6386-9). Telle est du moins la leçon qu*on lit dans une citation de Lacurne de Sainte^Palaye ; mais Tédition de Leroux de Lincy porte escombatent : « Par les rivages et as pors, Par où 11 ullages s'embatent, Qui tantefois vous escombaleni, Maintenes bien vostre francise ». Escombatre paraît meilleur; cf. dans le môme poème : « Por gens averses escombatre (v. 3230).— Sur le mot ewage et sa variante tUlage, voyez h* de Lincy, Brut, 1, p. 31, note 2; p. 256, note.
2* Participes et adjectifs. — Vermoulu, movluàesYeTs. Vermoudre n'existe pas, par la raison que ce mot ne peut s'employer qu'au passif.
Saugrenu, au xvi* siècle saugreneuœ, grenu de sel, fortement épicé.
Blancysigné , signé sur Manc. Peut-être cependant blancsigné estr-il (papier) signé blanc, auquel cas le pluriel serait blancs-^gnés. On en peut dire autant de blano^eing, qui, au lieu de signifier seing en blanc (plur. blanc^eings), s'expliquerait T^ar papier signé{= seing) blanc (plur. blancs-seings) .
Tranche-maçonne, terme de blason, qui se dit de l'écudont une division est maçonnée.
Dans Montaigne on trouve le composé lettre-ferut, qui est la traduction du provençal : « Mon vulgaire périgordin appelle fort plaisamment lettre-ferits ces sçavanteaux ; comme si vous disiez lettre-ferus ausquels les lettres ont donné un coup de marteau » {Essais, I, xxiv); dans Rabelais croustelevé : « Un tas de gros talvassiers tout croitstelevés » (Prol. de Pantagr.).
Dieudonné est la traduction du nom propre latin Adeodatus ou Deodatus. Sur ce nom d'origine sémitique , voyez plus loin , sect. VI, I.
Dans les composés qui précèdent, le substantif est à l'ablatif, ablatif de matière ou d'instrument. Dans lieutenant ^ et dans l'arch. foimenti, il est à l'accusatif. Ces deux mots sont donc de véritables juxtaposés , puisque l'ellipse n'est pas nécessaire pour en rendre compte. Lieutenant n'est pas le participe de lieutenir qui n'existe pas, mais vient de lieu et de tenant; c'est un substantif. Quoiqu'on le trouve dans le latin populaire déjà employé au sens que nous lui donnons aujourd'hui ^, cependant il conservait encore dans la vieille langue un souvenir précis de sa signification étymologique, témoin cet exemple : « Il print ses verges et battit la lieutenante (la remplaçante) de sa femme en telle manière qu'a peu qu'il ne l'accreventa » (Louis XI, Nouvelles, XXXVIII, dans Littré). — Quant à foimenti, foi est régime direct du verbe. Mentir y dans la vieille langue, avait le sens actif : « K'il n'ait sa foi mentie Envers Kallon » {0. de VianCy v. 1236-7). Le juxtaposé foi mentie (= foi parjurée,
' A côté du juxtaposé lieutenant, on peut placer : boitant Vœii ; ayants' droit, ayants^ause ; soi-disant.
> Voir nos Remarques sur des mots du latin vulgaire dans le Talmud dans la Aomonta,], p. 94.
parjure) est derenu de nom abstrait un nom concret, dans cette curieuse expression : Dieu foimentie et renoié {De monacho in flumine periclitatOy v. 283). Cf. pour le sens : parjure, anathème, adultère, blasphème, mots à la fois substantifis et adjectifs.
On ne peut ajouter à cette liste aro-bouter, parce que c'est un dérivé de arc^boutant. ArcybotUer est donc appuyer à l'aide d'un arc qui bute, et non buter à l'aide d'un arc^ ce qui n'a pas de sens.
La composition thématique , issue d'une juxtaposition latine , que nous présentent les exemples précédents , se retrouve dans les autres langues romanes : ital. calpestare (calce pistare), capovoltare, mantener; esp. captener, manlevar, mantener; pg, manier (ïùssixx tenere), mentecapto; prov. calpisar, menta^ ver (mente habere), mafat (manu factus). Celles-ci, d'ailleurs, ont développé la composition thématique, où le premier terme, le déterminant, est le complément soit d'im verbe, soit, ce qu'ignore le français, d'un nom ou d'un adjectif. L'espagnol et le portugais terminant d'ordinaire , l'italien terminant toujours les substantifs masculins 'ou féminins par une voyelle (o, e; a), l'on s'explique que la notion d'un thème nominal se soit jusqu'à un cer^ tain point conservée dans ces langues. De là non-seulement les composés où le déterminant offre le thème simple et nu comme dans les exemples précédents , mais encore ceux qui, à l'instar des composés latins , et par un dernier souvenir de la langue mère, font revivre la voyelle finale du déterminant i. Ainsi, pour les composés de cette cinquième section, l'ital. capitombolare, l'esp. maniobrar, etc., et, pour ceux dont le déterminé est un nom , l'ital. capi-^orto, maschi-femmina; l'esp. artimana, carri-ooche; onesixm adjectif, l'ital. bochi-durOyCodi^rosso^ et, sans la voyelle i,mar^to (manu-r.); l'esp. boqui-ancho; boo-abierto; le portug. manirroto, boquicheio; pernalto. Ces sortes de mots, véritables composés possessif, sont inconnus au français. Nous avons montré dans le deuxième chapitre (section I, série n) quelle difierence les sépare des juxtaposés avec synecdoque qu'on leur a souvent comparés ; il est inutile de revenir sur ce point.
II. — A la section que nous venons d'étudier se rattache la série des verbes en fier y composés d'un adjectif et de facere^ ficare, finale devenue aujourd'hui suffixe. Cette composition, comme celle des adverbes en ment, forme donc un trait d'union entre la composition et la dérivation. La terminaison /îer peut
prendre sa place aujourd'hui parmi les suffixes, à côté de la terminaison iser. Les verbes en fier donnent lieu à diverses remarques.
Un trait propre au latin, et qui le distingue du grec, c'est qu'il est arrivé à former directement des composés asjntactiques ou thématiques avec un substantif et un verbe. Le grec fait Xo^oicoiéù) non de X^^oç et de xoiéw , mais de Xoyoïcotbç ; de même OeoXoYéci) de OeoXÔYo^j ^^Aù^jsxçinù de YewH^fpYjç, etc. Le latin, à l'origine, dérivait également ses verbes de composés possessifs formés d'un substantif et d'un radical verbal à terminaison adjective. Magnificus (magni'fio'us)y sacri ficus ^ auspex (av-spec-s), etc., sont les composés thématiques d'où sont sortis magnificare, sacrificarCy auspicariy etc. Plus tard une fausse analogie fit créer de véritables composés verbaux formés d'un substantif (ou d'un adjectif) et du verbe fictif *ficare. L'erreur alors devenant loi , ainsi est née cette série de verbes en ficare qui ne sont point dérivés d'adjectifs en icus : significare, amplificare^ œdi ficare, sancti ficare, ludificari, lœtificare, puri ficare, turpi ficare (Cicér.), etc., série qui a pris une extension considérable dans le latin de la décadence : mirificare (Hieron.), aucti ficare {kvnoh. y sens de ampli ficare), beaii ficare (August., Hieron.), candificare {kM^^i.), glorificare {^etixi)!.), vivi ficare (Prudent.), etc., et s'est largement développée dans les langues romanes , témoin pour le français les mots suivants : amplifier (du latin), barbifier, béatifier, bonifier, certifier, clarifier, crucifier^, déifier, diversifier, dulcifier, édifier (lat.), falsifier, fortifier, glorifier (lat.), gratifier, identifier, justifier (lat. ?), lénifier, magnifier, modifier (lat.), mortifier, mystifier, ossifiei\ pacifier (lat.), personnifier, pétrifier, purifier (lat.), qualifier, ramifier, ratifier, rectifier, sacrifier, sanctifier (lat.), scarifier, signifier (lat.), vérifier, versifier, vivifier (lat.), etc. Ces composés, presque tous entrés dans la langue commune , sont à la fois de formation savante et d'origine populaire 2. Le vieux français, en effet, transformait i ficare en e fier; magne fier, senefier (ûgràèev).
* De crucifigere, transformé par une analogie inexacte et à contre-sens en crucificare.
* Cependant, dans ces vers de Molière , le composé est de formation toute populaire : « Cette infâme, Dont le coupable feu trop bien vérifié Sans respect ni demi nous a cocufié >» (Sgan,, se. XVI). Cf. ce mot dû également à Molière : « Non, vous serez, ma foi, tartuffiée *» {TarL, II. 3), où le suffixe fier se confond avec la terminaison de tartuffe.
certefieTy acertefiery etc.; en rajeunissant les mots de la vieille langue, on a fait reparaître la voyelle brève atone i de i ficare ; mais la terminaison fier (ficare) était devenue trop populaire pour qu'on pût la rapprocher du latin et la transformer en fiquer (cf. aurifiqœ et aurifier, non auri fiquer ; pacifique et pacifier, non paci fiquer, etc.); on l'a donc conservée, et fait servir à des composés savants : sanctifier (sancti- ficare, non saintefier). La condition de la formation de ces mots est donc celle qui régit, comme nous le verrons plus loin, la formation savante, à savoir la reconstruction du type latin ; ce type, ici, est conservé, excepté dans la terminaison icare qui devient la terminaison populaire ier.
Nous n'avons pas cité parmi les composés en fier les verbes qui ont éfier au lieu de ifier : torréfier, liquéfier, raréfier, etc.; la formation en est \m peu différente.
Le latin, à côté de ses composés asyntactiques en ficare, pouvait former des juxtaposés syntactiques avec facere et un nom neutre archaïque en es, devenu ë (plus tard e) : calefacere, are facere, etc., que l'on trouve parfois décomposés avec accentuation des deux termes. Corssen (II, 2, p. 887) cite facit are (Lucrèce, VI, 962); ferve bene facito (Caton, R. R.,A1, 157); consue quoque faciunt {Yarr., R. R,, II, 9). L'analogie développa cette composition : commonefacio, eoopergefacio , ferve fado , làbefacio , liquefacio , madefacio , pâte fado , pvirefado, rare fado , ruhefacio, timefado , torrefacio , tremefado, etc. Ces verbes faisaient au passif : commonefio , eœpergefio , etc. La similitude de forme entre ces passifs et les verbes en fier amena à les rapprocher les uns des autres; et quand on emprunta les verbes en facere au latin , au lieu de les transformer en faire (lique facere = lique faire), on en fit, sous la double influence du passif et de ficare , des verbes en fier (liquéfier). Seul l'accent aigu de Yé rappelle la forme originelle (liqu -e -facere = liqu-é-fler). Ces verbes en éfier sont donc des verbes de formation savante et qu'une assimilation erronée a fait revêtir d'une terminaison populaire.
Parmi les juxtaposés latins de cette classe, il en est un, cale* facere, qui s'est transformé peu régulièrement en roman. Les Latins disaient déjà cal facere, qui aurait dû devenir chauffaire; les peuples romans dirent cal f are, d'où chauffer (ital. cal f are, prov. ca//ar).— L'espagnol ignore ce composé et dit calentar.