‹ Traité de la formation des mots composés dans la langue française comparée aux autres langues romanes et au latinChapitre 47 sur 113 · SUBSTANTIFS COMPOSÉS D'UN VERBE A L'IMPÉRATIF ET D'UN COMPLÉMENT · texte numérisé non relu

SUBSTANTIFS COMPOSÉS D'UN VERBE A L'IMPÉRATIF ET D'UN COMPLÉMENT

Composition par phrasoi. — Tjpo : portefeuille.

Si la perfection de la composition consiste dans l'étendue de l'ellipse, le premier rang doit être donné à la composition par phrases. Vraiment populaire et d'une grande fécondité , elle a fourni au dictionnaire plus d'un millier de mots presque tous expressifs et de forme pittoresque. On ne peut que regretter l'injuste dédain dans lequel la tient la langue littéraire ; et si celleci lui reproche — à tort ou à raison — un certain manque de noblesse et d'élégance, eUe pourrait heureusement la mettre à profit et s'enrichir d'expressions naïves, simples et imagées. Cette composition a un intérêt spécial, celui qui s'attache aux questions pendantes ; car elle présente un problème qui a reçu des solutions diverses et par suite n'a pas encore été absolument résolu. Quel est le temps du verbe dans ces composés ? un impératif, deuxième personne ? un présent de l'indicatif, troisième personne? un thème verbal pur et simple, sans indication de temps ni de personne? Autant d'hypothèses qui doivent être reprises et discutées.

La composition par phrases se retrouve dans toutes les langues romanes, le valaque excepté, dans les langues germaniques et dans les langues slaves. Inconnue à l'ancien haut allemand, à l'anglo-saxon, au gothique et au vieux norois, elle fait également défaut au sanscrit , au zend *, au grec et au latin. Ce que l'on peut trouver de plus semblable dans les langues classiques, ce seraient les composés grecs comme à-^i^ao^^ çspéxap^coç, STTQoCxopoç, où quelques philologues ont voulu voir une composition avec l'impératif 2, ouïes composés latins avLspex^artifex, etc..

' S'il faut en juger parce qui nous reste de cette langue. Cependant le persan moderne la connaît partiellement. Voir plus loin, p. 156, n. 2.

* Par exemple , J. Grimm (Deutsche Gramm. , II, p. 976 et sqq.j, Weissenbom (De adjectivis composilis Homericis; Halls, 1865). — (?est trèsdouteux. Diverses hypothèses ont été émises sur la nature du premier terme dans ces composés; elles sont réunies et discutées dans Tétude de V. Glemm : De compoHlis grxcis quw a verbii incipiunt (Oissœ, 1867).

qui sont formés d'un thème nominal : av^^ arti^^ et d'un thème verbal à terminaison adjective : spe(ys^ feo^ i.

Nous nous restreignons au français, invoquant seulement en cas de besoin le témoignage des autres langues, et nous abordons immédiatement la question du temps du verbe.

Trois hypothèses , avons-nous dit, peuvent être faites : celles d'un thème verbal , d'un hnpératif ou d'un indicatif. Pour décider entre elles , il n'y a qu'à se référer aux exemples. Mais , avant d'aborder la discussion, un point est à établir : c'est que les exemples peuvent être indistinctement pris parmi les composés qui offirent un verbe accompagné d'un régime indirect , ou d'un vocatif, ou d'un autre verbe. Quelle que soit la forme sous laquelle se présente un composé dont le premier terme est un verbe , le procédé de formation est partout le même. Supposons en effet que l'on ait l'indicatif présent. Un boute-feu est celui qui met le feu ; un boute-en-train est celui qui met les autres en train ; un boute-hors est ce qui met [un des deux joueurs] hors, à la porte ^. Le sous-entendu commun à tous ces mots sera : celui qui (boute , qui met)^ le régime pouvant être direct : celui qui met le feu; indirect : celui qui met en train ; circonstanciel : celui qui met dehors. Le régime n'est donc que secondaire ; l'idée essentielle de la composition consiste dans le sous-entendu indiqué par bouie, et si même le verbe isolé pouvait suffire à exprimer la pensée, on se passerait de régime. Or le même raisonnement peut s'appliquer à l'impératif ; celui à qui l'on dit : boute le feu , ou boute en train , ou boute hors , ou (si cette forme se rencontrait) simplement boute *. De même pour l'hypothèse d'un thème verbal. Partout dans ces composés , l'idée essentielle est celle qu'exprime le verbe. Le complément n'apporte qu'une idée secondaire , nécessaire, il est vrai, pour le sens, mais qui ne modifie pas l'esprit

* Quelques-uns de ces composés ont passé en français : par exemple, osiifraga, orfraie ; solsequium , souci (fleur) ; sanguUuga, sansugue (dans Raschi, au xi« siècle; sangsue est une forme refaite partiellement).

' Ancien jeu analogue à celui que les enfants appellent le roi délrâné.

' Il y a des exemples de remploi de l'impératif pur et simple. Ainsi Titalien vada transporté en français sous la forme vade et auquel correspond, pour le sens et pour la forme, le substantif français le va. On com^ prend que ces formations doivent être très-rares, Timpératif ainsi isolé n'ayant pas assez de corps pour former un mot; aussi, dans les mots de ce genre, la langue a-t^Ue préféré soit de redoubler Timpératif ((oum«virey passe-passe, etc.), soit de lui adjoindre un vocatif (va-(ott<, etc.). Voir plus bas. Rappelons toutefois Timpératif tiens dans le proverbe : « Un bon xvtm vaut mieux que deux (u Tatrai »»

de la composition. Par conséquent , nous pouvons embrasser dans un même examen tous les composés que nous rencontrons, quelle que soit la nature du complément du verbe.

Ceci posé , arrivons à l'étude des formes. Les quatorze quinzièmes des composés français sont formés de verbes de la première conjugaison au singîdier, avec complément sans déterminatif, tels que porte-manteau, tire-botte, garde-^manger, etc. Il n'y a rien à en conclure poUr l'une ou l'autre des hypothèses. Il faut donc se décider d'après des cas particuliers , c'est-à-dire d'après une faible minorité. On ne peut objecter que c'est là induire du moins au plus ; car si d'un côté l'on fixe la nature du temps des verbes dans ces cas spéciaux , comme de l'autre on ne peut rien affirmer sur ceux de la première conjugaison pris à part, et que des deux côtés le procédé de formation est au fond identique, il faudra évidemment attribuer aux derniers le temps des premiers.

Or, voici une série de formes françaises ou latines ^ dans lesquelles il est impossible de méconnaître l'impératif.

Le plus ancien exemple certain que je connaisse de cette composition se trouve dans le document connu sous le nom de Tes^ tament d'Abbon, texte du commencement du ix® siècle 2 : c'est \m nom de lieu, Tenegaudia 5. Je relève dans divers cartulaires latins les noms suivants : Beroldus Firma ussum ou hostium ^, Hugo de Ganta Raina *, Pendelupum (nom de lieu) ^, Be^^ mundus Trenca vias 7, Pontius Trenca sacos ^, Aicardus Trencanovas », Stephanics Porta poma 10, Vitlelmtcs Puisa

' Les formes latines sont aussi concluantes que les formes françaises ; pour traduire le verbe par un impératif latin, il faut avoir le sentiment très-net de la présence d'un impératif en français.

^ Ce texte a été souvent publié : d'Achery, Spicilfgium, IV, 540; Wabillon. De re diplomatie a , 2« éd., p. 507; cf. p. 647; Muratori, Rer. italic. script. t 11, 11,744; Dom Bouquet, V, 770; Marion, Cartut, de Grenoble, 108.

^ Marion, Cartul. de Grenoble, p. UO : Casalis in tenegaudia. Ce nom paraît singulier; mais on en trouve d'analogues, par exemple Portegoie (charte de l'Z35, dans Merlet et Moustié, Cartul. des Vaux de Cernay),

♦ Guérard, Carlul, de Sainl-Père de Chartres, 580, 582 (texte du xi* siècle).

* /d., ibid., p. 338; circa UOl.

• « Locus ubi dicitur Pendelupum » (Marion, CartuL deGren,, 123; circa IO8O;. Cette tournure ubi dicitur est caractéristique ; c'est une analyse très-claire et très-précise de la construction avec l'impératif, qui nous donne la clef de la formation de tous les noms de lieux analogues: (7Aan(^ raine. Chante-pie, etc. A la p. 118, on trouve la construction habituelle : « locus qui vocatur Pendelupum. »

7 Guérard, Cartul, de Sainl-Victor de Marseille^ 64; saeculo xi.

* Id., ibid., lit; sœculo xi.

• Id., ibid., 380; ciroa t060.

1* Grasilier, Cart. de N.-Dt de Saintes^ 165; sans date ; cf. pag. suiv.» n. 7.

rebam S Ermennarius Ustura leporem 2, Excorria VU" lanum ^, Johannes Gayta Podium *, Portaflorem ^, Wil" lelmtts de Benehabeas «, subjonctif qui cache un impératif 7, Les composés suivants, qui appartiennent à la vieille langue, renferment encore l'impératif : Boi Vauwe (boi Vavve , boi l'aiwe) 8, Jakemin buef Vavve », Martin clo mes œulz ^0, Uguignon fai mi boire (fai me boire) ^ï, Pais moitche 12,

• Ou Puisa rabam (Pousse-rave); circa 1150; Cartul, de Talmond, 230, et Index, 6. v.

' Liber albus Eeclesis Cenomanensis , 104 ; circa 1097-1125. — Uslura leporem = brûle-lièvre, Usiurare est une variante de ustulare , tous deux assez rares. Uslulare ne se trouve que dans Diefenbach, Supplem.ad Cang,; iisturare manque dans Ducange et dans Diefenbach.

' Id., ibid., p. 99. On trouve aussi Escorche villanum^ 100; Johannes Escorche vilain, 201; Scoria vilan^ 66; chartes du milieu du xii« et du xiip siècle.

• Teulet, Layettes du trésor des chartes, I, 177, a; texte de 1194.

• Id., ibid,, I, 8S, b ; texte de 1163.

• L. Delisle, Jugements de Véchiqwer de Normandie, dans les Extraits des manuscrits de la B. N., XX, table. — Treizième siècle.

' Je ne cite pas un Bertrannus Tomalebra (Tournelèvre) dans le Cartut. de Talmont, p. 23, ni un Rumpicorda (Crève-cœur) dans Grésiller, (7artul, de Notre-Dame de Saintes, 140, parce que les formes tomalebra, rumpicorda peuvent prêter à contestation; cependant il me parait certain que rumtncorda est un impératif. Dans rumpicorda en effet, corda ne forme point avec rumpi un composé asyntactique , comme dans crepicordio, autre traduction du même nom (Dom Bouquet, IX, 599). Cest un accusatif pluriel régi par rumpi qui est par conséquent à un temps déterminé, soit rumpe, soit rumpit; or rumpe est la correction qui fait le moins violence au texte manuscrit Quanta (omû/e6ra , c'est peut-être la reproduction pure et simple avec une finale latine, de tomelèvre. On ne peut dire la même chose de Porta poma cité précédemment, parce que ce mot est latin dans ses deux éléments. — Guarda famés (Guérard, Uartul. de Saint- Victor, 127) et Para Lupus (irf., ibid, , 433) semblent plutôt contenir un impératif. Cependant, comme ce sont des noms provençaux, peut-être n'y a-tril là qu'une modification de la terminaison reprise sous la forme du nominatif latin. — M. Léopold Pannier me signale, au moment de mettre sous presse, une traduction de cure-oreille par l'impératif: cura-auriculum dans un Inventaire des biens de Bernard de Béarn (1197), publié par Desbarreaux-fiernard et Ad. Baudouin, Toulouse 1872, in-8», p. 12 et 19.

• B. N., mss. fonds tr, 11846; N.-D. de la Ronde de MetM, fol. 42, 48; chartes de 1298. Les formes entre parenthèses sont les variantes données par les deux chartes.— Communication de mon ami, M. Bonnardot, an* cien élève de l'École des Chartes.

• /d., ibid., 10023; Saint-Vincent de Metz, fol. 49; charte de 1245.--Gommunication de M. Bonnardot.

»• ld„ ibid,, 8711; ibid,, fol. 2; charte de 1305.— Communication de M. Bonnardot

«' Id , fonds lat., 10026, fol. 37 ; charte de 1326; la variante fai me boire se lit à la table, fol. 84. — Communication de M. Bonnardot.

" « Molendinum de Paismouche » {OartuL de Notre-Dame de Bon-Port, publié par Andrieux, p. 24 ; charte de la fin du xii« siècle).

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